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Le voyage d'Ernestine

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Chantal Sourire

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FINALISTE
Sélection Public

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Pourquoi on a aimé ?

Un très beau texte, tout en nostalgie et en retenue. L’autrice parvient à retranscrire, avec beaucoup de finesse et d’émotion, l’attachement ...

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Ernestine est la dernière âme du village. Trop vieille pour s’en aller, accrochée à ses souvenirs, arc-boutée à sa vie d’antan, ses chaudrons et son poulailler.
Il y a longtemps déjà, elle était un peu ma mère, une de substitution quand la vraie était affairée avec la marmaille née après moi. Six frères et sœurs apparus chaque année, naissances réglées comme un métronome. On avait cru que je serais fils unique avant que ma première sœur pointe son nez, quatre ans après mon arrivée au monde. Ensuite, ce fut un feu d’artifice, six bambins braillards pendus à ses jupes.
J’étais donc l’aîné.
Si ce statut m’offrait un soupçon d’autorité, il m’imposait surtout des devoirs, une besogne digne d’un adulte, la surveillance des oisillons de la nichée, et le manque d’affection de mes géniteurs. Un père tué à la tâche sur son champ aride, sa femme occupée à nourrir une tribu exigeante. J’étais le grand, un homme avant d’avoir été un enfant, poussé trop vite, trop seul.
Ernestine, veuve sans descendance, l’avait bien compris, et me gâtait d’un pâton trop cuit ou d’un câlin, une main bourrue passée dans mes cheveux hirsutes, parfois un œuf encore tiède que je gobais devant son sourire édenté.
Le hameau s’est vidé peu à peu. L’attrait de la ville et ses lumières, le confort devenu nécessité, l’espoir d’une vie meilleure.

Je reviens aujourd’hui sur les ruines de ma jeunesse abîmée, pour liquider la maigre succession qui nous revient. C’est mon rôle, qui colle encore à ma peau. Je suis celui qui sait. Les autres n’ont pas le temps, ils ont tourné la page d’une enfance rustique, tendus vers de citadines occupations. À moi le devoir d’en finir avec la sombre maison, plus exiguë que dans mon souvenir, la vendre, la brader à qui la démolira pour en faire un pavillon. Me dépouiller des dépendances en torchis où s’éparpillent les rares outils rouillés par la sueur de mon père. Pousser jusqu’au cimetière accoté à l’église désertée, déposer quelque bouquet de bruyère sur les tombes encore fraîches.
Ernestine prend le soleil sur une chaise bancale adossée à son mur. Elle écosse les petits pois et ne perd pas une miette de mes allers et venues. Elle sait que je viendrai la voir. Elle n’est pas pressée, elle vit au rythme des saisons depuis si longtemps. Son visage s’est creusé et le dos courbé, mais je retrouve la danse de ses doigts toujours en action, son regard perçant que le temps n’a pas réussi à délaver et ce sourire de bonté sur ses gencives vernies de rose.
Je claque un baiser sur sa joue striée et son œil se voile d’une larme qu’elle chasse d’un doigt rageur.
Son silence semble dire que j’ai grandi, un vrai homme maintenant, pas la moitié d’adulte qu’elle aidait à faire pousser, une sorte de tuteur soutenant les rameaux encore tendres.
Elle tâte mes muscles, fière du résultat dont elle s’attribue une part du mérite, pas la moindre, la part du cœur, celle qui m’a permis de grandir sans aigreur ni colère.
Elle m’offre un café que je boirai dans un verre dépoli
— Tu te serviras, il est sur le coin du feu.
Les mouvements lui sont pénibles, elle fait bonne figure mais je devine les articulations qui se coincent sous le douloureux rictus qu’elle s’évertue à camoufler.
Je me suis assis sur le rebord de la fenêtre comme avant, quand je chapardais un instant de répit, à déguster un verre d’eau qu’elle coupait de piquette.
Son œil bleu en dit plus que les mots, je sens qu’elle a une requête à me présenter, sans oser vraiment. Un souvenir, quelque poterie ayant appartenu à ma mère, un drap dont elle aurait besoin ou encore la seule photo de la famille au complet, au mariage de la petite dernière.
Je fais fausse route.
Elle penche vers moi ses épaules creuses et susurre ces mots étranges –
— Je voudrais voir la mer.
Et je prends conscience que cette femme n’a jamais quitté le hameau. C’est le calendrier des postes qui l’a fait voyager et la vue des falaises s’est invitée un jour dans son esprit pour devenir une idée fixe, un projet que je suis le seul à pouvoir concrétiser.
Je suis venu en auto et la côte n’est pas loin. On ne peut l’atteindre à pied mais la modernité raccourcit les distances.
Sans réfléchir aux démarches que je dois entreprendre, la maison à faire visiter et les mille tâches qui m’attendent, je m’entends répondre, comme une évidence :
— Bien sûr, Ernestine, quand veux-tu partir ?
Et la vieille femme de murmurer :
— C’est que je n’ai plus grand temps devant moi, si on partait de suite ?

Nous sommes sur les routes depuis une heure maintenant, le temps est clément. Un ciel laiteux, pas un seul nuage boursouflé de malveillance à l’horizon et un petit vent qui s’engouffre par la fenêtre entrouverte. Les cheveux d’Ernestine volettent, qu’elle tente de dompter, en vain, d’une main sèche.
Nous devrions apercevoir le rivage et ses longues plages de sable clair dans quelques minutes. Déjà, l’air iodé chatouille nos narines et les premières mouettes arrivent en criant leur « karr » haut perché pour nous souhaiter la bienvenue ou quémander un morceau de pain.
Je réveille Ernestine, elle s’est assoupie, bercée par le ronronnement métallique de ma vieille guimbarde.
Elle se redresse, regarde à droite, à gauche, à se dévisser la tête. J’arrête la voiture. Nous descendons avec précaution. Ernestine enlève ses lourdes chaussures noires. Elle s’appuie à mon bras pour dérouler les bas épais qu’elle ne quitte jamais. Elle a perdu toute pudeur. Elle veut sentir le sable doux comme la plume sous la corne de ses pieds. Elle n’a toujours pas prononcé un mot. Elle s’avance vers les vaguelettes aux dégradés vert de gris, aimantée comme un enfant. Ne manquent que la pelle et le seau. Ernestine a quatre ans.
Elle sursaute au premier contact de l’eau, elle est frisquette. Je lui fais goûter le sel dans la paume de ma main. Son premier regard pour moi, une gratitude emplie d’amour. Elle relève la jupe de coton fleurie de mauve et avance. Je la retiens de peur qu’elle ne trébuche. Nous longeons le rivage ourlé d’écume. Elle apprend les coquillages et les bouquets d’algues, les galets et les os de seiche. Le ponton de pierre et les souches mortes enrubannées des résidus de filets cent fois ravaudés. Et au loin, en majesté, la roche trouée qui s’évanouit dans la mer, la falaise ocrée du calendrier.
Ernestine tend la main, elle voudrait la caresser mais elle est fatiguée. Le voyage, le vent, l’émotion surtout.
Sur la plaque de granit qui nous sert de banc, elle s’assoupit à nouveau. Je la laisse se reposer. Mais il est temps de partir, le soleil est couché derrière l’horizon, le soir tombe en emportant avec lui la tiédeur du jour, la mer anthracite miroite de lucioles argentées.
Je secoue doucement le bras de la vieille femme affaissée sur mon épaule.
Elle ne se réveille pas.
Je secoue à nouveau son bras. Un bras si maigre.

PRIX

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Fréd · il y a
la mer anthracite miroite de lucioles argentées.
parfois dans les textes une simple phrase résonne comme un aphorisme,grand admirateur de balzac je vote!!

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Chantal Sourire · il y a
Merci pour le clin d’œil à Balzac...Et pour votre passage, à bientôt sur nos pages !
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Julep · il y a
Je suis celui qui sait.
JE suis CELUI qui SAIS???

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Géo Dezèleher · il y a
Enfant j'ai connu une Célestine qui était toujours malade, faible, pâle et maigrichonne. Votre Ernestine me la rappelle beaucoup. Célestine dont j'ai suivi tout le parcours est finalement décédée à 102 ans. Mon vote pour cette séquence émotion.
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Manodge Chowa · il y a
Bonne chance et à bientôt ! +5.
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Thara · il y a
Bonne chance à vous...
Pour cette belle finale !

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Samia.mbodong · il y a
Je ne peux que renouveler mon soutien à l’émotion que vous suscitez avec votre belle écriture.
 
Bravo et merci

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Chantal Sourire · il y a
Merci Samia !
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Haïtam · il y a
Une bien belle histoire pour un aussi beau dernier voyage.
Bonne finale !

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Soazig Kerdaffrec · il y a
Bonne finale Chantal et merci pour votre commentaire sur Cadeau d'anniversaire.
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Fred Panassac · il y a
Tendres souvenirs pour un départ en douceur auprès de la mer.
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Fred !
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Khalid Elkadiri · il y a
Termes bien choisis ..c est surtout ce style exceptionnel qui m'a accroché ..bravo
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Khalid, pour ce joli compliment !
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