5
min

Le voyage de noces de madame Himbert

477 lectures

160

Qualifié

— Voilà ! Tu y es, dit-il, soulevant péniblement Simone dans l'étroite allée du wagon.
Le train roulait encore mais Albert était impatient de descendre sur le quai, trop pressé d'en finir avec ça. Son putain d'Océan ! Toute sa petite vie, elle avait voulu voir cette immensité toute bleue que lui trouvait inutile. Toute cette eau qui ne servait à rien ! Mais comme depuis peu elle ne voyait plus, il lui raconterait les mouettes rieuses, les bateaux et les embruns. Il trouverait les mots qu'il faut pour qu'elle imagine, de là où elle est. Toute sa petite vie, elle avait rêvé de poser ses pieds nus sur le sable, mais comme depuis peu elle ne marchait plus, il la porterait jusqu'au rivage. Il trouverait bien le pas pour qu'elle imagine, de là où elle est. Toute sa petite vie, elle s'était demandée à quoi pouvait bien ressembler la chanson du vent dans les haubans mais comme, depuis peu, elle n'entendait plus, il sifflerait pour qu'elle imagine....

— La voilà, ta mer ! bougonna-t-il, la déposant avec soulagement comme un gros paquet tout en haut de la dune.
Le souffle court, il s'assit au milieu des oyats, seuls conquérants des sables, se débarrassa d'une besace qu'il portait en bandoulière et la posa à ses pieds.
— T'es contente ! Tu l'as, ton bon dieu d'Océan ! lança-t-il d'un hochement de tête vers le large.

Les coudes sur les genoux, il posa la tête dans le creux de ses mains et ferma les yeux. Toutes ces années passées près d'elle, le jour comme la nuit, si loin l'un de l'autre. Elle, derrière son comptoir, lui, derrière son étal. À chacun son territoire. La boucherie, c'était tout leur univers. Lui désossait, coupait, tranchait. Elle encaissait, souriait et remerciait. Tant d'amabilité pour les autres mais, pour lui, presque rien ; elle lui offrait juste le strict nécessaire telle la bise matinale, parfois même un bref relent d'amour en fin de semaine, les rares fois qu'elle se lovait contre lui comme pour s'excuser de tous ses vilains mots. Elle consentait à lui donner la dose qu'il fallait pour qu'il ne la détestât pas totalement.

« C'est ma boucherie », comme elle disait. « C'est mon commerce, mon héritage » lui répétait-elle constamment, comme si elle avait reçu une vie toute prête à l'emploi, déjà toute tracée, écrite et signée au bas d'un feuillet chez le notaire. Une boutique en plein cœur du village, transmise de père en fils puis de père en fille comme avaient été transmises sa laideur et sa cupidité. Et lui dans tout ça ? Il n'était qu'une pièce rapportée au magot qu'elle amassait dans l'armoire de famille, dans le sucrier en porcelaine ou encore sous le matelas, matelas qu'elle soulevait toutes les semaines pour vérifier que le compte y était. Elle ne voyait en son mari que le bon garçon quelque peu imbécile mais courageux. C'était là l'essentiel.

— Et il est où, mon voyage de noces ? lui demandait-elle à tout bout de champs.
Albert ne voyait dans cette question que le reproche incessant d'une épouse blessante qu'il haïssait un peu plus à chaque réprimande. Et aux remarques bien affûtées qu'elle lui lançait, il répondait par des coups de hachoirs tranchants sur le billot.
— Tous les maris offrent un voyage de noces à leur femme, insistait-elle. De toute façon, tu ne m'as jamais rien offert car tu n'as rien et sans moi, tu ne serais qu'un découpeur de cochons, un tueur des abattoirs.

Les seuls pays qu'elle avait parcourus étaient scotchés sur le frigidaire, de lointaines et inaccessibles contrées qu'elle revisitait parfois en faisant la vaisselle, des territoires qu'elle ne foulerait jamais et qui arrivaient chaque été par la poste avec au dos l'immuable « petite pensée pour tata Simone » que ses petits-neveux s'appliquaient à écrire sous peine d'être privés de glaces au chocolat. Elle rêvait de côtes sauvages alors qu'Albert comptait ses cotes de porc.

À force, il fallut bien qu'il cède, qu'il range ses couteaux, qu'il accroche le tablier et qu'il mette l'écriteau sur la vitrine... Fermé pour congés. Les clients n'en revinrent pas. Ils passaient et repassaient, ne pouvant y croire. Mais quand ils aperçurent le mari de la bouchère revenir avec deux grandes valises flambant neuves, tous comprirent qu'il se passait un événement inhabituel : la bouchère fermait bien pour quelques jours. Alors, on discuta à demi-mot d'une maladie rare ; on chuchota une probable opération à Paris. On s'émut même, propageant la nouvelle dans la rue commerçante, imaginant le pire pour Madame Simone, car Madame Simone était des plus aimable et des plus souriante. Quant à son mari, il devait être l'homme le plus démuni au monde face au drame qui avait touché de plein fouet la patronne tant appréciée.

Nul n'entendit, au petit matin, le pas pressé d'Albert dans l'escalier de la cave ; nul ne l'entendit maudire le poids des valises. Nul ne le vit se diriger vers la gare et nul ne le vit monter dans le wagon déserté à cette heure. À peine le contrôleur qui poinçonna son billet eut-il quelque intérêt pour lui, juste un coup d’œil furtif sur les deux bagages posés à ses pieds. Le trajet serait long. Aussi, il avait pris soin de partir aux aurores afin que Simone puisse arriver le plus tôt possible et profiter ainsi, de là où elle était, du bord de mer.

Assis en haut de la dune, il parlait ainsi face au vent, face à l'horizon vide, face au désert de sable, seul au monde avec Simone, muette à présent. Simone qu'il n'osait plus regarder, toute boudinée qu'elle était au milieu de tant d'espace, la tête ailleurs, les yeux secs et révulsés, les membres désorganisés.

— T'es contente, tu l'as ton voyage de noces, c'est pas faute de me l'avoir reproché. Ne t'inquiète pas, je vais te raconter comment c'est et je vais t'emporter voir l'eau, ma Simone, mais avant...
Il ouvrit la besace et en sortit, enroulée dans du papier journal, une flûte à champagne, celle des grandes occasions, celle qui clinque, celle des amoureux avec les bulles qui remontent le long des parois et éclatent en feux d'artifice, celle des naissances, des baptêmes et des mariages.
— Tu m'excuseras, ma Simone, mais j'en ai qu'un de verre comme celui-là parce que, comme t'es là, tu peux plus boire...
Il avait le sourire des hommes apaisés, de ceux qui n'entendent plus geindre. Il sortit alors deux bouteilles enveloppées dans un drap humide avec, sur chacune d'elles, une grosse étiquette rouge et des fioritures tout autour, des bouteilles pour les amoureux, les naissances, les baptêmes et les mariages.
— Tu vois... Celles là, je les ai gardées pour toi, ma Simone, pour ton voyage de noces, celui que tu as tant voulu.
Il avait le sourire des hommes heureux, de ceux qui, sous la tonnelle du bistrot, voient passer les femmes des autres.

Il en cala une contre sa jambe, garda l'autre dans ses mains, enleva le fer qui maintenait le bouchon, puis laissa monter celui-ci lentement jusqu'à ce que, sous la pression du liquide, il soit propulsé d'un coup sec vers les nuages qui s'amoncelaient juste au-dessus. Quiconque serait passé non loin de là aurait senti dans l'air comme une célébration, une victoire fêtée dans un moment d'absolue liberté. Quiconque aurait flâné sur la plage aurait entendu le rire balourd d'un homme égaré dans la tourmente.

Le verre tombé au sol, Albert buvait à présent à pleines gorgées le vin pétillant rempli d'étoiles. Il s'abreuvait comme s'abreuvent les bêtes dans les auges, assoiffé et primitif. Le boucher se désaltérait ; le boucher s'alcoolisait, jetait de-ci de-là des éclats de rire aussi tranchants que le couperet pour mieux éclater en sanglots. Il déboucha la seconde bouteille et la brandit dans le soir naissant.

— Ma Simone ! Ma moitié ! ou plutôt mes moitiés !
Il riait de plus belle.
— Ah! J'ai perdu la tête... Mais toi aussi, ma Simone, toi aussi tu l'as perdue !
Il s'étouffait presque, la gorge pleine de vin.
— J'en ai débité des bestiaux, mais des comme toi... ah ça non... jamais !
Il gueulait de joie comme couinent de douleur les cochons éventrés. Il tenta de se lever mais une fois debout, chancela , trébucha puis tomba, roulant jusqu'au bas de la dune.

Quand deux gendarmes qui faisaient leur ronde aperçurent une forme inerte sur la plage, ils accoururent et trouvèrent Albert profondément endormi. Levant la tête, l'un deux aperçut deux énormes valises tout en haut de la butte. Ils la gravirent. Elles semblaient neuves et bien remplies ces valises ! Les sangles avaient été tendues avec une poigne de fer et ils durent s'y mettre à deux pour en venir à bout. Alors, lorsque enfin ils ouvrirent les bagages, l'un des gendarmes tomba à la renverse et l'autre recula, s'agenouilla et vomit. Madame Himbert, d'une façon très inhabituelle, avait eu, comme toute épouse adorée, son voyage de noces....

PRIX

Image de Hiver 2019
160

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Charieau
Charieau · il y a
j'aime énormément .
·
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci m'dame !
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
"Tant va la cruche à l'eau…"
Mais franchement, personne ne mérite cette fin… que l'on voit hélas venir de loin mais pas façon "puzzle "! :(

·
Image de Samia.mbodong
Samia.mbodong · il y a
Eh bien cet homme à la rancune tenace. Une belle écriture agréable à suivre et un style bien à vous.
Mme Himbert consentait à donner sa dose à ce garçon quelque peu imbécile mais courageux…
Vous nous faites voyager dans les ressentiments de ce couple et jusqu’à l’extase finale d’Albert.
Finalement il a fêté trop vite… J’en ai été déçue pour lui, tant vous avez bien campé cette vilaine Simone.

C’est excellent Merci et Bravo
Amicalement Samia

·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire glaçante et pleine d'horreur !
Mes voix ! Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE
pour la Matinale en Cavale 2019, et vous ne serez pas déçu ! Merci
d’avance et bonne journée! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1

·
Image de Françoise Mornas
Françoise Mornas · il y a
Un film d'horreur... mais un bon moment de lecture avec quand même de l'humour ! Mes voix !
·
Image de JACB
JACB · il y a
L'escalier de la cave m'a soufflé un très mauvais présage et même des certitudes accrochées au poids des valises mais il m'a fallu aller jusqu'à la flûte pour boire la lie de ce drame fort bien raconté. Juste une petite remarque: je me serais arrêtée à valises tout en haut de la butte. Vous avez su apporter suffisamment d'indices et la suite coule de source. Cela demeure un bon moment de lecture et les personnages, leurs personnalités relèvent d'une bonne observation de certains couples dans la vraie vie. Merci Fabrice.
Un poème et un TTC cavalent en finale sur ma page, bienvenue à vous.

·
Image de Bherte
Bherte · il y a
Mon vote pour la surprise de la fin. Je la pensais absente mais pas ainsi ! C'est cruel mais dans une nouvelle on peut tout écrire.
·
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci pour vous être arrêté(e) sur ma nouvelle que j'espère en finale.
·
Image de Bherte
Bherte · il y a
je vous le souhaite
·
Image de Keita L'optimiste
Keita L'optimiste · il y a
Je vous donne mes voix pour vous encourager.je vous invite à découvrir mon sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/apparait-maintenant afin de voter merci d'avance
·
Image de Felix CULPA
Felix CULPA · il y a
Cher Fabrice, vous concevez le voyage de noces d'une telle façon que je vois obligé de vous confier ma belle-mère pour une promenade en bateau !
Mes trois voix pour vous, et une invitation à découvrir mes textes en finale et en concours !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/apparition-disparition
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-braquage-poetique

·
Image de Lyriciste Nwar
Lyriciste Nwar · il y a
Tu as mes voix
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Je roule Handy en direction du parc. Nous sommes fin mars ; il y a comme du renouveau dans l'air, un je-ne-sais-quoi de retour à la vie, comme si l'existence de tout ce qui nous entoure s'était...

Du même thème