Le voyage de deux ânes

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Curieux et voyageur, j'aime la vie, ses calmes et ses tempêtes. Le monde et ses pays où jamais les yeux ne se lassent. Les livres qui nourrissent l'âme et l'esprit. Enfin "Les Autres" qui sont  [+]

C'est les vacances !!
Enfin surtout pour moi car lui, il va travailler. Il est là à me regarder, feignant de ne pas comprendre. Il a une belle robe qui tire sur le beige pâle avec un poil lustré qui fait plaisir à voir.
Lui c’est un âne, un vrai qui répond parfois au nom de Seti. Moi, un âne pas moins vrai ayant trop longtemps regardé en vain mes dix doigts dans l’espoir qu’ils me feraient des suggestions, pour ne pas savourer cette rencontre.
Il est dix heures nous nous éloignons de Monastier sur Gazelle sans regret...trop de monde et ma maîtrise de l’animal est très relative.

J’ai la tête pleine de conseils, les choses à faire et à ne surtout pas faire. Le mode d’emploi tient sur un ticket de métro. Je prends soin du numéro de téléphone que l’on me confie en cas d’urgence, il ne manque plus que la pilule de cyanure pour partir en mission ! Mais je sais déjà que je n’appellerai pas car de toute façon, je sais déjà qui est le plus têtu.... Je serai donc le plus patient.
Robert Louis Stevenson fut le premier à faire ce chemin avec un âne. Lui aussi avait refusé d'écouter tous ceux qui lui prédisaient l’enfer et sa banlieue pour son aventure.
Au fond d’une poche je garde précieusement une espèce de canard qui couine quand on le presse. Et qui, parait-il lui fait toujours un effet dans les moments difficiles. Je reste songeur devant ce maigre plan B d’une aventure qui reste à écrire.

Jours 2
Le vrai défi commence, sorte de combat titanesque que seuls ceux qui l’ont vécu peuvent comprendre. Il faut sans arrêt l’empêcher de manger et donc de s'arrêter car très vite il va de nouveau s’arrêter gagner par la douce ivresse de l’herbe. Comme si chaque touffe d’herbe était peut-être la dernière.
On finit par composer il mange parfois et je l’empêche souvent.
Pour la première nuit, j’ai renoncé à la tente pour surveiller Seti et me repaître du spectacle de l’infini capté d'un seul coup. Ce grand vertige de l’espace en apparence immobile. Je tente de suive les satellites et au matin : je suis brisé, les yeux explosés mais heureux...

Jour 3 :
Le bras de fer continu car il a un sacré appétit.... Je serai patient
Il meuble toutes mes pensées et j’ai bêtement envie que nous devenions copains, je suis censé être le plus Intelligent donc c’est à moi de m’adapter. Nous ne croisons presque personne et le chemin descend en pente douce tandis que la météo reste clémente.

Jour 4
Ma formation avance à grand pas au milieu de paysages ouverts sur l'infini des crêtes. Et à mille mètres d'altitude la température est parfaite avec toujours une légère brise. Quel bonheur que cet air frais qui agit aussi sur le moral.

Jour 5 :
Le chemin descente toujours vers la vallée. Seti s’arrête sans raison l’air préoccupé, je lui parle, rien n’y fait...je le pousse. Pour un peu je le porterais. Et au moment où l’injure au bord des lèvres je m’éloigne de l’être civilisé qui sommeille habituellement en moi. Tous les barrages du ciel cèdent en même temps. Ma pèlerine à peine enfilée, Seti se met à braire comme pour défier le tonnerre qui se rapproche. Pour une fois nous sommes en harmonie avec une envie de braire très fort. Et je dois reconnaître que s’il fait cela très bien je ne me défends pas mal non plus,
L'arrivée sur Langogne est un peu sportive au milieu des voies de chemin de fer de la gare mais nous sommes contents d'atteindre l'étape.

Jour 6
Aujourd'hui boue pour tous, Séti gagne le concours du plus mouillé et moi du plus crotté ! Le paysage s’efface bientôt devant nos pas, nous voyons à peine à cent mètre en slalomant entre les grandes mares qui barrent parfois le passage. Seuls au monde je pose ma main sur son col comme pour le rassurer. Il connaît la route et juste avant chaque difficulté je le vois ralentir, Il n’aime pas les descentes et moi non plus.
Les lapins nous entourent furtivement, il ne manque que les ours, pourvu qu’ils ne sentent pas le pot de miel caché au fond de mon sac. Le paysage est ouaté de blanc et heureusement le village du Cheylard nous propose un super gîte où nous nous refaisons une santé.

Jour 7
Mauvaise chute, genou douloureux deuxième mauvaise nouvelle : plus de carotte. C’est une faute que je ne me pardonne pas.
Les muscles de mes jambes sont tendus comme des cordes de guitare. La tente à peine montée et Séti brossé, je m’endors comme une enclume c’est à dire qu’au réveil je suis toujours dans la même position.

Jour 8
Le soleil nous guide à nouveau. Nous croisons une borne de changement de département et j’en profite pour faire une photo de nous en plein effort avec le retardateur. Et je jurerai qu'il se moque, lorsqu’il me voit courir plusieurs fois entre l’appareil et nous pour prendre la pose. Effectivement j’ai l’air hagard et lui de promener un petit gars des villes en overdose de macadam.

Cinq bretons nous dépassent, une belle famille sportive dont l’aîné porte gaillardement ses 20 Kilos, le benjamin comme un grand râle sur pied ne comprend pas le plaisir que l’on peut trouver à marcher des heures entières alors que l'on a inventé l'automobile, l'avion et j'en passe. Un peu plus loin ils s'arrêtent et j’en profite pour faire halte avec eux et goûter un cake à tomber par terre !
J’ai du mal à parler et à trouver mes mots, c’est tellement plus difficile que le monologue intérieur.
Le soir, dépaysement garanti : je dors dans une yourte seul au milieu de 15 lits vide près d’une vieille gare réhabilitée en gîte.

Jour 9
Ça y est, Il marche normalement et dès qu’il ralentit un petit bruit de la langue suffit. Je peux laisser vagabonder mon esprit et le laisser fracturer le tiroir au souvenir. Grave Erreur car un ascenseur bourré de dynamite monte vertigineusement vers le tiroir à souvenir. Et pan, je paie cash ce double salto de ma mémoire.

Le soleil gondole le paysage, les arbres disparaissent tandis que les collines se déforme comme sur une photo jetée au feu.
Neuilly, Il est 15 heure et j’aperçois son parrain, debout à l’extérieur de l'église, fier et droit comme un jour de gloire.
J'arrête ma voiture en double file 15 mètres plus loin. Le ciel est au bord de l’orage mais je ne vois rien, je ne suis plus que deux yeux avides de mieux voir. Je n’ose pas sortir déjà humilié d’être là, tandis que doucement sort la foule. Ça rit, ça s’embrasse et ça se photographie.
J’ai mis les feux de détresse et je cale le rétroviseur pour mieux cadrer la scène. J’en reconnais beaucoup, même Gerry et Patsy, les amis anglais sont là et un gigantesque chapeau blanc surmonte Patsy. Chaque visage connu cogne dans ma poitrine, j’ai du mal à respirer. Il y a cousins, cousines, copains et voisins. Sur les marches ils prennent tous deux bientôt place au milieu de tous. Elle en lévitation, les yeux indescriptibles comme le bonheur, lui est plus sobre avec sa tête de premier de la classe, la raie au milieu.
Je n’ai pas envie d’être tendre, mais il faut reconnaître qu’il est fort le bougre car il est à ma place, c’est aussi que...Quelque part je suis un âne.

Une fois la photo de mariage officielle terminée tout le monde s’éparpille en se hélant. Avec l'allant d'un caramel mou posé en plein soleil, je trouve la force de démarrer en donnant un coup dans le rétro histoire de n’avoir d'autre choix que de regarder devant.
C’était hier ou 3 semaines je ne sais plus mais Seti n'en a cure et il a bien raison. Bientôt midi et pour éviter de marcher dans la chaleur et nous nous arrêtons pour déjeuner près d’un ruisseau. Là le pied dans l’eau la tête ailleurs, je conjugue la nature au présent juste au présent c’est hélas le seul temps dont je sois maître.

Jour 10
La routine s’installe et je suis plus sensible à la nature, à ce silence qui rend les paroles inutiles et je souffre un peu de ne pouvoir partager. Alors je m’octroie trente minutes de MP3 les yeux dans le vague et cela va mieux.
Le soir pour la première fois j’ai l’impression qu’il me dit bonsoir, cela pince quelque part la chose meurtrie et qui me sert de cœur. Cela me rappelle un conte ou le héros laissait à chaque rencontre un peu de son cœur et lorsqu'il ne resta plus rien du sien, il réalisa qu’il était aussi au bout de sa vie. Il n’eut donc plus qu’une hâte c’était de refaire le chemin inverse histoire de récupérer les bouts manquants et gagner ainsi un peu d’éternité.
Il était aussi riche du cœur des autres alors que moi je suis riche d’un grand cœur vide à l’écho caverneux qui résonne comme si j'étais tout au fond de ma vie.
Un coup de pommade sur mon genou et c’est moi qui convoque Morphée.

Jour 11
Au départ du Pont de Montvert, c’est dur et ça monte jusqu'au ciel, j’encourage Seti quand je le vois balancer sa tête en avant. Arrivée sur le plateau qui rembourse du prix de la montée, Bernard nous dépasse bientôt. Il est seul, sans âne mais pas sans âme. Hier soir au gîte il nous a fait rire jusqu'à plus soif en nous racontant son histoire de chaussette perdue sur le chemin de Compostelle et récupérée sur un panneau par une famille allemande puis reconnu par un autre marcheur qui l'avait croisé et qui lui restitua finalement. Ce coup-là, la chaîne de l’amitié était faite de 50 grammes de coton et de 100 % d’humanité.

La nuit venue, je suis à deux doigts d'abandonné le dortoir pour rejoindre Seti. Car dans ce vaste et ancien cloître à la forme arrondie de carlingue d’avion se donnait un meeting libre avec compétition de vieux coucous à hélice plus vrombissants les uns que les autres. Au matin mon voisin de 12 ans n'en revenait toujours pas de constater combien un simple corps fatigué peut générer de bruit à lui tout seul.
De mon côté mes yeux n’étaient que deux fentes de tirelires qui voyaient à peine en noir et blanc.
Seti fringuant et m’attendait alors je trouvais ce qu’il fallait pour faire le premier pas, le plus difficile ensuite un autre...puis un autre.

Jour 12
Forêt de pins et horizons lointains alternent pour mon plus grand plaisir même si on rate quelques embranchements à cause d'un balisage qu'on pourrait qualifier de léger. Seti est de mauvaise humeur et gâche un peu le calme ambiant, je lui joue un peu du canard après avoir regardé autour de moi pour être sûr que personne n’assiste à la scène.
Moi suppliant un âne qui faisait honneur à des générations d’ânes bourrés de qualités mais dont le trait de caractère dominant reste d'être têtu ! Je craque et pousse un grand cri sauvage pour évacuer les mauvaises pensées qui menace de déborder ma zénitude chèrement acquise. Seti me regarde alors, bougeant négligemment une oreille puis il fit un pas, un tout petit pas en avant. Copains comme cochons, nous rangeâmes le canard et le reste de pain pour presser le pas car il était tard.

Jour 13
J’ai du vague à l’âme nous entamons notre descente vers la civilisation. Jusque-là, j’ai évité de rester dans les villages pour fuir les gens et l’actualité. Ah le calme de la nature qui décervelle et rend intelligent à la fois. Seti m’a bien aidé en m’obligeant à prendre soin de lui et à oublier mon nombril et ma vie en torche. J’aime ces bois et ces collines apaisantes et qui donne à chaque moment sa valeur propre. Il y a les choses Importante et les autres. Un tri s’impose.
Il fait très chaud et sur la place d’un petit village croisé en chemin, je mouille nos têtes respectives. Ai-je déjà été si proche de quelqu'un sans même avoir échangé une parole ? Il me manque déjà.

Jour 14
Ça y est je le laisse dans une petite clairière où il a retrouvé d’autres "collègues" de boulots. Je le regarde se rouler dans l’herbe et la poussière comme pour gommer ce poids qui bien qu’enlever l’empêche encore de vivre.

Bientôt c'est la gare et tandis que la foule des vacanciers me happe, je songe qu’il va falloir que moi aussi je me roule quelque part, histoire de chasser un invisible et non moins douloureux fardeau.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Magnifique randonnée!! J'ai adoré ce récit lucide et plein d'humour "à l'anglaise", le dépassement de soi et le voyage intérieur.
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Richard · il y a
j'ai bien aimé la balade... sûrement que je rêve de faire Compostelle avec un âne en compagnie...
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invitation dans "mon chatêau" ma 1ère nouvelle, autobiographique... en finale ;-)

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Jackedit · il y a
Merci Richard...la partie française est superbe avec pas trop de monde et des paysages aussi superbes que changeant. Mais le mano a mano avec les kilomètres reste un défi ....avec la zénitude et les rencontres en prime !
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Marine Azur · il y a
Superbe!! j' ai adoré faire ce bout de chemin avec toi et l' âne Seti ! Merci beaucoup ! et belle soirée Jackedit
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Jackedit · il y a
Séti a hoché de la tête de contentement ...il est vrai qu'il est un peu cabotin !! merci Marine !