Le voyage

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J'avais quinze ans à la publication de mes premiers textes. Ais je beaucoup changé depuis ? Sans doute, bien plus cynique, bien plus d'aversion pour le déballage de grands mots savants pour rien  [+]

Quand je voyage, à pied ou en avion, j'ai besoin de me raconter une histoire. Le voyage. Ce simple mot éveille en moi une étrange sensation, une curiosité mêlée d'appréhension, un élan de détermination à découvrir l'inconnu, à satisfaire une soif de nouvelles histoires, de nouveaux mœurs venus du bout du monde, à apaiser cette ardente démangeaison qui me presse vers des contrées inexplorées du globe. Merveilleux supplice d'une âme candide...

Tout voyage est le fruit d'une rencontre. Mon tout premier rendez-vous eut lieu le jour de mes huit ans, lorsque mon père m'offrit cet impressionnant livre, qui sur sa couverture portait fièrement en lettres dorées, ce titre, Encyclopédie.

Enfant naïf que j'étais face à ce condensé des sciences de l'Humanité. Enfant tendre que j'étais en recherchant entre ses pages de beaux messages de délicatesse et de bienfaisance. Enfant déçu que je suis de voir que la plupart des hommes ont oublié leur propre essence en préférant une étroite nature brute et animale à l'esprit bienveillant qu'ils se devaient de cultiver.

De ce contact amer avec ces leçons perfides, je ne gardais que la certitude que la dureté de mon univers ne donnerait jamais la moindre satisfaction à ma conscience si désireuse de mansuétude. Cette conviction fut la source de mes périples.


Le chérubin fleurit, et avec lui tous ses rêves utopiques.

Éphèbe crédule aux beaux idéaux sur l'humanité que j'étais.

Enfin, ce nouvel âge m'affranchissait de cette tutelle si sourde à mes ardeurs : mes chers parents.

Je décidais de m'envoler de ma bulle protectrice vers d'autres rivages. Alors, je découvris ce curieux transport d’allégresse qui me saisit profondément à chaque départ. Quel enivrant et délicieux fourmillement sur ma peau lorsque je sens passer sur moi la première brise d'un nouveau pays ! Comme le souvenir d'un baiser reste, immortel, sur mes lèvres, il restera pour toujours ancré sur mon cœur de vagabond, ombre de cette destination obscurcie par tant d'autres plus neuves.


Ainsi s'ébauchent les premiers mots de mon histoire. Naissent sur les pages encore vierges de mon carnet ces bourrasques glaciales de Gobi, vents brûlants du Sahara, tramontanes parfumées de Provence, blizzards mordants des steppes d'Amérique, tièdes zéphyrs siciliens, moussons indiennes ou embruns atlantiques... A cette première empreinte sauvage sur mon esprit s'ajoutent des ressentis plus mûrs. C'était en modeste auteur que, sur les feuilles fanées de mon carnet défraîchi, je contais mes voyages, mettant en exergue mon sujet de prédilection, les liens humains.

Novice lacunier en philosophie que j'étais.

Néanmoins, je me surprenais bien souvent à expliquer ces relations. Je me perdais dans les méandres des émotions, des événements de la vie et du quotidien de mes semblables. Considérant ce vaste et inépuisable sujet comme le socle de ma quête, je partais pour une longue promenade en terre des hommes à la recherche de leur essence.

Alors s'enrichissait mon récit. Cascade de sentiments dorés au soleil du sud, d'émotions tiédies par la douceur paysanne de l'âtre, passions et aversions du cœur adoucies par les flammes crépitantes du brasier nomade au sein de ma thébaïde rocheuse. Chaque syllabe, semblable à une note de musique s'accordant avec les suivantes, formant ensemble un concerto enchanteur de pensées perdues se reposant sur mes manuscrits usés.

Virtuose à partitions de babillages que j'étais.

De chaque voyage je gardais le souvenir de paysages irréels, de personnages exotiques romanesques, d'une culture étrangère mais point hermétique, de saveurs délicieuses aux arômes d'épices épousant les multiples parfums des mets les plus raffinés. Ces souvenirs avivaient en moi une douce et suave torpeur qui, s'emparant de tout mon être, le transportait vers mon univers.


Sur la route se polissaient mes phrases, tout comme un artisan enduit de vernis le fruit de son travail, j'enrobais du miel de la mélancolie le fruit de mes voyages. Telle une friandise offerte à un enfant, l'ivresse de ma conquête fondait lorsque je l'abandonnais un instant. Elle se dissipait peu à peu, me laissant, solitaire, tout à mes pensées.

Ermite inconscient sorti de l'école de l'ingénuité que j'étais.

Petit prince d'un astéroïde perdu découvrant la Terre, ses déserts, ses massifs et ses roses, apprivoisant au détour d'un chemin un renard vertueux ou bavardant de tout et de rien avec un aviateur. J'avais cherché une humanité telle que je l'avais conçue. J'avais fait pour cela le tour du monde. Je ne l'avais pas trouvée. Germa alors l'idée que mon propre regard n'était pas celui que je devais jeter sur mes périples.


Commença une nouvelle saison de mon existence.

Mon carnet de voyages devint un recueil de récits où mon imagination était reine. Nuances voluptueuses d'une âme d'écrivain tant de temps refoulée que je me découvrais alors.

Voyageur aux pérégrinations sinueuses que j'étais.

Formidable paternité que celle des ces grands héros, fruits de mon inspiration effrénée. Ces personnages suivaient les traces de Robert Peary à la découverte du pôle Nord ou celles des conquistadors s’enfonçant au cœur des territoires incas. J'admirais des héros qui avaient su surpasser les peurs animales communes à tous les hommes pour courageusement ouvrir de nouvelles perspectives à leurs semblables. Je m'inspirais d'eux et de ces terres qu'ils avaient marqué de leur charisme. Tel un impressionniste, je peignais à la plume le tableau des mots que je les imaginais prononcer.

Je changeais peu à peu, avec confiance, et devenais lecteur de péripéties qui se développaient en moi.

Auteur incertain aux opinions alors raisonnées que j'étais.

Elles ont vu le jour au cœur de mon inconscient, et ont jailli ainsi, impromptues. Elles avaient le parfum du papier jauni et sale. Quel contraste avec ce beau papier glacé que les Parisiens côtoyés dans mon enfance consomment par ballots entiers, comme s'il s'agissait de fourrage pour les dromadaires qui se pâment sous les dattiers des oasis !
Ces histoires avaient toutes les couleurs de la terre, du rouge carmin des cerises l'été au vert des pâturages normands, comme le bleu azur des Caraïbes ou le rose de la chair du saumon dilacérée par l'immense ours brun.
Elles avaient le goût d'un fruit inconnu que l'on entame avec bonheur et dont on s'émerveille de la saveur si douce et sucrée.
Elles avaient en elles les murmures des vagues, les quatuors des vents des forêts, les tambours des cœurs battant à l'unisson, les berceuses des cigales, les sérénades des oiseaux passionnés.
Elles avaient toutes les émotions, tous les sentiments, toutes les sensations des hommes, les flammes de la haine et de l'amour qui consomment le bois des raisons, la brûlure du soleil comme la morsure du froid, l'obscur anéantissement de la mort d'un être aimé.

Tant de sensations humaines contagieuses rassemblées dans ma conscience qui contaminaient mes personnages et leurs actions. Un rire clair de jeune fille ou un pleur lugubre de vieille femme, une fine bague sertie de joyaux purs ou un bracelet grossier en corde effilée, ces détails qui font que cette histoire sera uniquement à nous seuls.


Je menais mes récits comme ma vie : au gré de mes aventures s'épanouissaient les bourgeons de mon imagination et en découlaient mes enfants. Jolis petits au minois frais, vieillards agonisants figés de souffrance et du poids de leurs vies difficiles, dames mondaines et élégantes, muscadins en costumes bien mis, gueux en haillons ou clercs savants, je n'éprouvais que le désir de les emmener à leur destinée, quelle qu'elle soit, telle que je leur aurai choisi. Je goûtais à ce sentiment du devoir bien fait lorsque leur fin était écrite.

Homme mûr et tendre paternel que j'étais.


Allongé dans cet énième couchage, je regarde le plafond plâtré. Une poutre en chêne barre d'un trait sombre la pâleur du toit. Sur les murs, le papier peint aux fleurs bleues se décroche lentement. Un éclat de peinture écaillée s'envole de la fenêtre entrouverte jusqu'à moi et se dépose sur le couvre-lit bleu roi en coton. Les franges des coussins veloutés qui soutiennent mon dos meurtri se soulèvent avec ce faible courant d'air. Je tourne lentement la tête vers le chiffonnier ; devant la lampe de chevet aux ornements de satin, une plume. Le traversin, usé par les têtes qu'il a soutenu, s'est ouvert sur son flanc, et a laissé s'échapper ce fin duvet blanc vaporeux. Je baisse les yeux vers mon fidèle bagage de cuir brun, la gueule béante, tanné par tous ces périples. A l'intérieur, mes manuscrits, depuis mon carnet d'enfance fané jusqu'au dernier journal de bord en date, dont il ne reste plus que trois ou quatre pages vierges.

J'avance la main, tremblant, vers celui-ci. Me redressant, vacillant, j'ouvre à la dernière feuille écrite et lis : « Ce dixième périple entre Tibet et Sichuan fut une cascade de plaisirs pour tous mes sens. J'espère y revenir au plus vite et écrire un nouveau recueil poétique sur ces sommets étourdissants. » Je souris faiblement et songe que ce fut réellement le plus beau voyage que j'ai fait jusqu'à aujourd'hui. Je tousse sourdement.

Cela fait maintenant sept longs jours que je suis ici, j'ai relu toute mon œuvre, si cette collection de carnets de voyages fripés et ternis peut être qualifiée comme telle. Singulières aventures vécues, singulière vie menée, singulières rencontres faites sur ces routes parcourues autour du globe. J'ai vu le monde, je l'ai écrit, je l'ai romancé, je l'ai brodé à mon goût. Après ces années que j'ai cessé de compter, je lui ai même ajouté ce dont j'avais rêvé enfant, de l'humanité. Je tousse encore, plus vivement. Mes paupières s'alourdissent, je lutte contre ce triste sommeil.


Je saisis mon crayon : « Quand je voyage, à pied ou en avion, j'ai besoin de me raconter une histoire. Ce soir, il me semble que ma chimère d'enfance est revenue, mais qu'elle n'est plus si illusoire et utopique qu'en ces temps-là. Se pourrait-il que l'humanité chez l'humain soit réelle ? J'ose espérer que vous tous apporterez une merveilleuse réponse à mon éternelle question. »

Je m'arrête.

Je tousse plusieurs fois, fortement, furieusement, violemment. La douleur m'arrache un râle âcre.

Pesamment, je reprends : « Il s'avère que mon histoire favorite, celle que je me raconterai au prochain voyage, sans avion ni pied, restera toujours la mienne. »


Je ferme les yeux. Mon voyage commence.
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Cannelle · il y a
J'arrive ici sur les conseils des "rabatteurs" du forum. Très beau texte, on se laisse prendre par la main. Juste un petit peu trop d'adverbes dans les dernières phrases, si je peux me permettre. L'histoire est belle et empreinte de philosophie.
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JadeGo · il y a
Bien sûr, je prend note de votre remarque, très juste avec un peu de recul... Merci beaucoup pour votre lecture !
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Jo Hanna · il y a
Ton texte est vraiment super ! Je suis tout à fait d'accord avec Luc, tu as un style extraordinaire, c'est très agréable à lire et ton histoire est vraiment chouette à découvrir. Un grand bravo !
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JadeGo · il y a
Merci beaucoup de votre encouragement !
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Utilisateur désactivé · il y a
Un texte à l'écriture incertaine...dis-tu. Et tu as quinze ans ? Je suis désolé mais je dois me pincer...Tu as quinze ans et tu écris comme ça? Mais c'est pas vrai ? Franchement, j'ai vraiment aimé ton texte, les imperfections se situent plutôt au niveau de la construction, je n'en suis pas du tout sûr d'ailleurs car cela donne à ton récit une atmosphère très particulière, mais de toutes façons ça viendra. Par contre ton style est extraordinaire! C'est vraiment prometteur, je ne m'attendais pas à une telle découverte. Bravo Jadego!
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JadeGo · il y a
Votre commentaire me fait réellement plaisir Luc, j'en rougis... J'espère m'améliorer encore et corriger ces imperfections... Merci beaucoup de votre lecture !
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Jean Dallier · il y a
Etrange, inquiétant, mais ça sonne juste.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Voyage philosophique !