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Le voleur de sommeil

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Sonja Kourakine

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304

FINALISTE
Sélection Jury

Il y a fort longtemps, dans un paisible royaume, vivait une jeune femme à la beauté stupéfiante. La nacre de sa peau rivalisait avec les perles marines, ses cheveux roux étincelaient telles de chaudes lunes d’été et son corps aux courbes harmonieuses étaient une ode à la jeunesse. Elle était la cadette de simples paysans du village situé au pied de la falaise qui abritait le château de la contrée. Tout le monde l’aimait, tant elle était gentille, serviable et attentionnée. Elle apportait à manger aux pauvres gens, partageant ainsi ses maigres repas, recueillait les animaux blessés et aidait ses parents dans les tâches ménagères et aux champs. Elle souriait, chantait à chaque moment de la journée si bien que plus personne ne l’appela par son prénom mais par le sobriquet de « la Gracieuse ».
Mais l’année de ses seize ans fut marquée par de terribles tempêtes de neige et de grêle. Les récoltes furent bien faibles et il fut très vite impossible aux villageois de payer entièrement l’impôt réclamé par le roi. Aussi, fut-elle choisie par le représentant des paysans pour apporter leur tribut incomplet au château. Le charme de Gracieuse remporterait, sans aucun doute, la clémence du monarque.
Elle partit donc à l’aube d’une journée ensoleillée et prit le long chemin escarpé menant au palais. Leur village était si isolé que même un cheval ne pouvait s’y aventurer. La route fut longue et laborieuse. Gracieuse, aussi agile qu'une chèvre, arriva enfin à la porte du château. Elle était en sueur, les cheveux collés au visage et son jupon Bordeaux était déchiré par les ronces et les branchages. Elle parvenait encore à être belle et souriante. La jeune femme traversa le pont-levis qui se releva immédiatement après son passage. Un laquais l’accompagna jusqu’à la grand-salle où le roi, le prince et les ministres signaient des accords, répondaient aux demandes des sujets et réglaient les affaires courantes. Lorsque Gracieuse entra, tous s’arrêtèrent et admirèrent sa beauté et sa démarche digne d’une princesse. Elle s’avança et s’agenouilla docilement et attendit qu’on lui donnât la parole.
La voix grave du monarque résonna dans la pièce :
— Parlez, douce enfant ! Nous vous écoutons.
La jeune femme prit une profonde inspiration et dit de son exquise voix :
— Votre majesté, l’hiver et le printemps furent rudes cette année. Beaucoup de nos récoltes ont été saccagées par la grêle. Nous ne pouvons donc vous payer entièrement ce que nous vous devons. Je suis chargée de vous remettre ce sac contenant le paiement de l’impôt. Dès que nous le pourrons, nous vous apporteront ce qu’il manque. Croyez que nous en sommes vraiment désolés. Nous...
Le roi, qui était un homme bon, la coupa et lui répondit :
— Belle enfant, nous savons tous à quel point cette année fut rude pour vous. Aussi, nous apprécions votre venue et votre diplomatie. Nous sommes soucieux du sort de nos villageois. Soyez tranquille et dites à vos pairs que le roi, dans sa magnanime gentillesse, ne réclamera point le reliquat. Intendant ! Assurez-vous que cette jeune femme rentre chez elle saine et sauve. Faites-la accompagner et préparer des sacs de victuailles pour les pauvres gens de ce village perdu.
Elle se confondit en remerciements les plus sincères, salua le roi et croisa le regard du prince stupéfié.

La gracieuse retourna fièrement au village, accompagné de plusieurs serviteurs qui portaient de gros sacs de nourriture. Elle fut accueillie à bras ouverts et on fêta la bonne nouvelle.
Mais le soir de son retour, Gracieuse fut atteinte d’un étrange symptôme. Elle ne parvenait plus à trouver le sommeil. Ses parents pensèrent que la fatigue et l’excitation de son périple au château en était la cause. On lui prépara des tisanes de camomille, de verveine et de fleurs d’oranger, des décoctions de plantes sacrées que seul le vieux sage du village connaissait. Rien n’y fit. Gracieuse ne dormait plus, ou seulement une heure de-ci, de-là la journée. Ses nuits étaient sans fin. Les premiers temps, elle vagabondait au clair de lune, se baignait dans la rivière, cueillait des belles-de-nuit, parlait aux chouettes et aux chauves-souris.. Seulement, la fatigue commença à la submerger. Ses yeux se creusèrent en même temps que sa taille, son teint de nacre perdit de son éclat et sa gentillesse s’émoussa au fil des semaines. Elle, si souriante et aimable, n’était plus que l’ombre d’elle-même. On abandonna bien vite le nom de Gracieuse au profit de « l’Imbuvable » tant elle était devenue désagréable. Il n’était plus question qu’elle aidât son prochain ou les oiseaux tombés du nid. Elle était si exténuée, que le moindre vrombissement de mouches ou le cliquetis de sabots sur le pavé, la rendait nerveuse et susceptible. Elle ne supportait plus rien et ne désirait qu’une seule chose : dormir.
Un jour, alors qu’elle était encore plus de mauvaise humeur que d’habitude, un enfant eu le malheur de chanter près de sa fenêtre. Elle descendit aussitôt et empoigna le petit par sa chemise, le secoua fortement et l’envoya violemment dans une meule de foin qui se trouvait un peu plus loin. Il éclata en sanglots, trembla de tous ses membres. Sa mère accourut, le prit dans ses bras rassurants et cria à la jeune femme :
— Tu es un monstre ! Depuis que tu as rencontré le roi et son fils tu es insupportable. Tu nous as aidés, mais quel prix devons-nous payer ! Je ne sais pas si on t’a jeté un sort ou s’il s’agit de ta vraie personnalité, mais tu n’es plus la gentille Gracieuse que nous avons connue.
A peine eût-elle finit son discours que d’autres villageois se joignirent à la mère éplorée pour se plaindre, à leur tour, de cette exécrable personne qu’était devenue la jeune femme.
Gracieuse écouta les reproches sans ciller. Lorsque le silence revint, elle déclara d’une voix fébrile :
— Je ne sais pourquoi mes nuits sont si pénibles. Je ne sais pour quelle raison le sommeil m’a été enlevé. Je ne resterai pas un instant de plus ici. Je vous fais du mal, vous que j’ai toujours aimés et respectés. Je trouverai la clef de ce mystère, je vous en fais le serment. Si j’échoue, je vivrais seule aux tréfonds de la forêt et ce, jusqu’à mon dernier souffle.
Elle prépara un baluchon contenant de quoi se sustenter quelques jours, embrassa ses parents en pleurs et partie en direction de la vallée. Y trouvera-t-elle quelqu’un pour l’aider ?

Plus les jours de marche se succédèrent, plus son visage se ridait et plus sa peau ternissait. Ses cheveux commencèrent à tomber et même à blanchir. Elle était devenue si maigre, qu’elle ressemblait à une vieillarde. La fatigue voutât tant son dos, qu’elle eut bien vite besoin d’un bâton pour avancer.
Elle arriva enfin à l’orée d’un joli village. Les maisons étaient petites et toutes en rondeur, les toits en chaume dorée, les fenêtres ornées de fleurs et les rues pavées de dalles colorées. Si Gracieuse n’était pas si exténuée et faible, elle se serait émerveillée de tant de charme et de coquetterie. Le bourg était habité par les farfadets des bois. Ils étaient courts mais trapus. Les hommes portaient tous une longue barbe tressée et les femmes des couronnes de fleurs des champs. Les enfants, filles ou garçons, portaient des salopettes multicolores et le cheveu long. Leurs jambes se terminaient par de petits sabots caprins. Gracieuse avançait péniblement vers ce qui ressemblait à une herboristerie. Elle grimpa les trois marches, poussa la porte et fit retentir une petite clochette. Une dame farfadet préparait des mixtures de plantes quand elle entra.
— Que voulez-vous vieille dame ? Vous avez dû marcher bien longtemps pour trouver notre village, s’écria-t-elle étonnée.
— je... je n’ai que seize ans... aidez-moi... je vais mourir... je... je ne dors plus depuis si longtemps...
A ces mots, la jeune femme perdit connaissance et tomba sur le plancher.
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle était allongée sur un lit douillé dont ses jambes dépassées de moitié. La pièce était calme et sentait bon les frésias. Elle se leva et découvrit avec plaisir que son dos s’était redressé et que ses mains n’étaient plus ridées. Elle se sentait encore bien faible mais elle avait enfin dormi.
— Vous avez sombré dans un profond sommeil pendant dix jours, résonna une petite voix agréable.
Gracieuse reconnut la dame farfadet de l’herboristerie. Tout en s’approchant du lit, elle déclara d’un ton solennel :
— Je dois vous avouer avoir triché un peu. Lorsque vous m’avez dit n’avoir que seize ans, j’ai tout de suite compris que vous étiez sous l’emprise d’une pensée magique. Alors, lorsque mon mari et moi vous avons couchée encore inconsciente, je vous ai fait respirer une fumigation de champignons et de coquelicots afin que vous puissiez dormir tout votre sous.
— Une pensée magique ? Que voulez-vous dire ? S’étonna Gracieuse qui se sentait doucement redevenir la belle personne qu’elle avait été.
— Vous êtes encore bien faible, jeune fille. Vous devez vous requinquer et nous aurons tout le temps d’en parler. Je m’appelle Pâquerette. Je sais qu’on vous appelle Gracieuse. Vous avez beaucoup parlé dans votre sommeil. Ne bougez pas, je reviens vous apporter de quoi manger. Vous êtes d’une maigreur affligeante.
Dame Pâquerette revint avec un plateau de fruits, de pain et de fromage. Gracieuse n’avait pas mangé depuis des jours. Elle se sentit bien lasse mais elle savait que le sommeil ne viendrait toujours pas.
— Tout vient à point à qui sait attendre. Permettez que je vous fasse respirer encore ma fumigation. Je rajoute toujours des frésias pour que l’odeur soit agréable. laissez-moi vous faire dormir ma douce enfant. Vous comprendrez bien vite ce qui vous tourmente.
Dame farfadet caressa tendrement ses cheveux et se dirigea vers la cuisine. Gracieuse entendit des bruits d’eau, de casseroles, de cuillères et commença à sentir cette délicieuse odeur de fleur. Pâquerette revint un petit pot en terre fumant entre les mains. Elle le dirigea vers le visage de la jeune femme qui respira à plein poumon l’étrange mixture. Gracieuse bailla, ferma les yeux et plongea à nouveau dans le plus merveilleux et bienfaiteur des sommeils.
Pendant ce temps-là, au royaume, le prince faisait les cent pas dans les jardins ombragés. Lui aussi avait maigri et ne dormait plus beaucoup. Il ne s’intéressait plus aux affaires du palais au grand désarroi de son père. Après de longues hésitations, il partit en direction du village à la nuit tombée. Personne ne devrait soupçonner son départ. Avec un peu de chance, il reviendrait au petit matin. Il fallait qu’il la revoit ne serait-ce qu’un court instant. Depuis que cette jeune villageoise aux cheveux roux et ébouriffés étaient venue rencontrer le roi, il ne pensait qu’à elle du matin au soir et du soir au matin. Ce petit visage de porcelaine et cette voix si douce avait chamboulé son cœur. Il arriva au village au beau milieu de la nuit. Tout le monde dormait paisiblement. Mais ivre de ses sentiments il cria :
— Où es-tu, belle demoiselle aux cheveux de lune d’été ? Je ne pense qu’à toi, tu m’as ensorcelé.
Plusieurs personnes ouvrirent les fenêtres et hurlèrent :
— La gracieuse est partie à cause de vous. Elle était devenue aigrie, mauvaise car elle avait perdu le sommeil. C’est vous qui l’avez ensorcelée ou peut-être même empoisonnée.
D’autres ajoutèrent
— Elle est partie vers la vallée mais elle doit être morte à l’heure qu’il est.
Le prince renchérit :
— Prêtez-moi un cheval et je vous la ramènerai morte ou vive, je vous en donne ma parole.
Quelques minutes plus tard, le jeune monarque montait un lourd cheval de trait pas trop décidé à galoper. C’est donc au pas qu’ils se dirigèrent vers la vallée.
Gracieuse dormit encore dix jours. Sa santé fut rétablie grâce aux bons soins de Dame Pâquerette. Les farfadets étaient d’une merveilleuse hospitalité.
— Il est temps jeune fille que vous sachiez la vérité. Savez-vous que l’on peut perdre le sommeil si on est éveillé dans les rêves d’un autre ? Chuchota-t-elle.
Elle ajouta en lui prenant la main :
— Les amoureuses pensées sincères peuvent parfois être magiques et s’avérer être d’une force inimaginable. vous hantez les jours et les nuits d’un homme fou d’amour pour vous.
Gracieuse resta muette. Puis, elle pensa aux jeunes hommes de son village natal et éclata de rires à la pensée que l’un d’eux puisse l’aimer en secret. Ils avaient tous grandi ensemble et avaient tissés des liens d’amitié fraternelle. Non. Ce n’était pas possible.
— Je ne vois vraiment pas, répondit-elle, vous devez vous tromper.
— Réfléchissez encore, belle demoiselle, peut-être avez-vous croisé le regard d’un autre, lors d’un voyage par exemple ? Vous êtes très bavarde en dormant !
La jeune femme éclata à nouveau de rires.
— Le roi ? Ce vieil homme si bon ? Ma bonne Pâquerette vous vous méprenez. Il s’agit d’une...
Elle s’arrêta subitement et porta une main contre sa bouche.
— A moins qu’il ne s’agisse du... prince ?
Son cœur se mit à battre, ses jambes à trembler, son visage rougi à la brûler.
— Eh bien voilà ! La fatigue vous a rendue aveugle et bien différente ! Maintenant que vous avez repris vos esprits, vous comprenez mieux de quoi vous souffriez ! Je parie que le prince est dans le même état que vous ! Vous avez dû également l'empêcher de fermer œil bien souvent.
A cet instant, des bruits de sabots lourds résonnèrent dans les ruelles. Un homme évanoui se tenait avachi sur un solide percheron blanc.
Les farfadets arrêtèrent la monture, lui donnèrent à manger, à boire et portèrent le prince inconscient chez l’herboriste. Il dormit dix jours grâce aux étranges plantes de Pâquerette. Lorsqu’il s’éveilla, Gracieuse était assise à ses côtés.
— Je n’ai cessé de penser à toi depuis le jour où tu as franchi les portes du palais. Je ne dors plus, je ne mange plus, je...
— Je le sais ! susurra doucement la jeune femme. Personne n’est mieux placée que moi pour comprendre ce que tu as pu ressentir.
Le prince embrassa fougueusement Gracieuse et ne la quitta plus jamais. Les deux tendres amoureux s’étaient enfin trouvés et avait, de surcroît, retrouvé le sommeil.

Une légende raconte depuis lors, que si l'on rêve et pense très fort à l'être aimé, on l'éveille dans les songes à lui en voler son sommeil.

PRIX

Image de Été 2018
304

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Louisette Gina · il y a
je vous assures que jais adoré cette belle histoire
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noir · il y a
ce conte est il au present de narration
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Jusyfa · il y a
Un conte porté par une plume de grande qualité littéraire, j'ai adoré vous lire.
Sans vouloir vous obliger je vous propose une nouvelle en finale du GP automne
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-chacun-sa-justice
Merci.
( heureux de vous apporter le 300 ème point )

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Fred Panassac · il y a
Un récit bien mené dont l’intrigue n’est pas une surprise mais qui réussit à intéresser par son style. Il a la fraîcheur et l’optimisme des contes de fée. Mes voix,+ 4. Il faudra penser à corriger quelques coquilles, dont plusieurs vous ont été signalées plus bas.
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Chtitebulle · il y a
J'adore les contes ...... mes votes !
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Didier Lemoine · il y a
Un conte merveilleux ! Max de voix pour vous …+5
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N.Bourdier · il y a
Je vous apporte mes voix pour ce conte ensorceleur que l'on peut mettre en images au fur et à mesure de la lecture et je vous invite à me lire dans Court et Noir.
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Cordélia · il y a
Magique, merveilleux, épuisant….l'enchantement de l'amour.
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AutresRimes · il y a
sympathique conte à lire. j'ai voté. vous proposant de découvrir et peut être voter pour mon texte le mystère du mélange des couleurs"
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Laure Becquet · il y a
Un conte joli et original, une très agréable lecture. Merci
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