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SARAH – LE VOLEUR DE MEMOIRE (2)

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Emsie

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(ce texte est une suite/variation du "Voleur de mémoire", Prix d'été 2018)


A bientôt 62 ans, j’avais l’impression de me réveiller d’un long sommeil. Alex m’attendait en bas. Je lui avais demandé de me laisser seule un instant. Juste quelques minutes que je passais à arpenter cet appartement où ne subsistait aucun signe de nos vies, à part une fragrance subtile de vétiver qui se mêlait à la poussière.

Les derniers cartons étaient partis deux jours plus tôt : les tirages préférés d’Alex, des tableaux, des livres, triés avec soin. Pas question de tout emporter ou alors à quoi bon partir ? Commencer une nouvelle vie, c’est ça aussi : accepter de laisser l’autre derrière soi.
Même si nous avions connu ici des moments de bonheur paisible, les pièces dépouillées ne provoquaient en moi aucune émotion forte, juste une vague amertume sur le temps perdu.
Le papier peint de l’entrée était tout éraflé et cela me fit quelque chose. Ridicule ! Les futurs locataires allaient rafraîchir tout ça, repeindre, poncer, gommer jusqu’à la moindre particule de notre passage. Ils étaient jeunes - la petite trentaine -, débordaient d’énergie et de projets... Ils me rappelaient Alex et moi à leur âge, sauf que nous étions alors déjà parents d’un petit garçon, notre fils unique.

                                                                                            ***

Léo avait été un enfant facile, mais sans caractère. Bon élève mais pas brillant, gentil mais peu démonstratif, des hobbys mais pas de passion... Un petit être tiède, en quelque sorte, auquel je m’efforçais d’insuffler par tous les moyens cette fantaisie et ce grain de folie qui en feraient quelqu’un d’exceptionnel. En vain. Sur lui, tout glissait. Je finis par me résoudre à n’être qu’une mère aimante, mais cette neutralité dont il faisait preuve me taraudait. L’adolescence, les premières amours, puis les études de lettres n’y changèrent pas grand-chose.
A 25 ans, alors qu’au même âge son père et moi bouillonnions littéralement, lui menait sa petite vie tranquille. A part quelques velléités d’écriture, il n’aspirait pas à grand-chose, à vrai dire, et je m’inquiétais pour son avenir.
Alex se posait moins de questions, ce qui m’exaspérait. Lui qui passait sa vie à mettre en valeur la singularité des êtres ne s’étonnait-il pas que son fils n’en possédât aucune ?
Je me disais parfois que c’était peut-être ma faute, que je l’avais trop couvé. Ecrire ? Pourquoi pas. Mais pour être un bon auteur, il faut avoir vécu, aimé, tremblé, et Léo ronronnait...
Après plusieurs projets de romans qui avaient capoté, il me confia un matin que c’était fini, il jetait l’éponge... Cette fois, ça avait l’air sérieux.

Il était temps de lui donner un coup de pouce.

Je savais que, dans ces périodes de découragement, il partait souvent marcher au bois de Vincennes, alors j’avais laissé « traîner » dans le dressing, près de ses chaussures de randonnée, une boîte usagée avec un carnet de voyage d’Alex et de vieilles photos. C’était discret mais, le connaissant, j’étais presque sûre que cela attirerait sa curiosité. Alex y racontait notre rencontre à San Francisco, en 1964, et notre drôle de vie d’alors. Seuls Français d’une communauté de musiciens et d’artistes, nous étions allés spontanément l’un vers l’autre, jusqu’à entamer une relation fusionnelle. Il était photographe et commençait déjà à se faire un nom. Moi, je composais des musiques pour des documentaires et ma carrière démarrait gentiment. Au 155 Lombard Street, nous avions approché de près les frissons les plus extrêmes que la vie peut réserver, aux antipodes des parcours tout tracés qui auraient été les nôtres, si nous étions restés dans nos familles respectives. Et, même si elle n’avait pas duré, cette existence-là était un vrai roman ! Avec ses excès et ses audaces, ses succès et ses échecs, ses joies et ses chagrins. Bien sûr, Léo savait que nous avions passé six ans en Californie, mais nous étions toujours restés discrets sur nos expériences débridées. Alex avait été très ferme là-dessus et n’avait jamais voulu raconter à notre fils, même devenu adulte, nos folies de l’époque. « C’est notre intimité et cela ne le regarde pas », se justifiait-il. J’avais donc eu quelques scrupules à dévoiler à Léo cette « face cachée », vite balayés par la certitude de lui offrir là un matériau en or.
Je sus exactement quand il avait mis la main sur le carnet. D’un jour à l’autre, il se remit à travailler comme jamais... sans toutefois nous dire un mot de sa trouvaille. Alex se réjouissait de cette énergie retrouvée, mais respectait la discrétion de son fils sur ses écrits et ne lui posa jamais aucune question.

Je me rappellerai toute ma vie le jour où l’éditeur appela... La jubilation de Léo, alors qu’il lui parlait, me confirma que j’avais pris la bonne décision.

A sa sortie, « Californian Dream » devint un best-seller, faisant de Léo « le » jeune auteur à succès. Celui-ci avait fait son miel de nos souvenirs et s’était approprié notre histoire avec plus ou moins d’inspiration, mais dans un style vif et un peu cru bien dans l’air du temps.
La suite fut un feu d’artifice, un tourbillon de soirées, d’interviews, d’aventures amoureuses auxquelles notre vie de famille ne résista pas.
Alex ne décolérait pas : Léo avait donc fouillé dans nos affaires ? s’étonna-t-il, reconnaissant aussitôt sa source d’inspiration. Et pourquoi ne nous avoir parlé de rien ? Nous aurions pu lui raconter notre aventure, cela l’aurait aidé à donner plus de chair à son récit... Il me prenait à témoin et je ne pouvais qu’acquiescer. Pas question de vendre la mèche, il n’aurait pas compris. Pire, il m’en aurait terriblement voulu !

Après avoir tenté désespérément d’appeler son fils, qui ne mettait plus les pieds à la maison, il dut se rendre à l’évidence : Léo nous avait purement et simplement rayés de sa vie.
Moi aussi je lui en voulais de son silence, même si j’étais la principale responsable de la situation. Mais, au fond de moi, je me disais que cette nouvelle vie qui s’ouvrait à lui serait sûrement le terreau de lendemains encore plus ambitieux.
Les semaines passèrent. Alex et moi suivions le parcours de Léo dans les journaux ou à la télévision, où il s’épanchait sans vergogne sur ce sujet qui s’était imposé à lui et l’avait proprement « possédé ». Rien que ça ! Je n’aurais jamais imaginé que notre fils pût mentir avec un tel aplomb et cela ne fut pas loin de m’épater, je l’avoue.
Tôt ou tard, me disais-je, il finirait par descendre de son Olympe pour venir nous retrouver, nous demander pardon, nous en ririons sûrement, peut-être essuierions-nous même quelques larmes et tout recommencerait comme avant ? D’ordinaire un brin cynique, je me montrai cette fois d’une naïveté consternante. En effet, non seulement il n’en fit rien mais, sans un mot d’adieu, il s’envola carrément pour New York, nous apprit la presse people, avec une poétesse très prisée de la jet-set. Mon fils, mondain ? Je tombai de plus en plus haut.

Pour Alex, après les cachotteries, la « trahison » et le rejet, ce fut le coup de grâce. Il traversa alors une période noire, proche de la dépression. Travailleur hyperactif autant qu’enthousiaste, il ne mettait plus les pieds ni au studio ni au labo, refusait tous les projets et les expositions, et partait chaque jour, sans son appareil photo, pour de longues marches solitaires dont il revenait à la nuit, épuisé et exsangue, pour sombrer dans un sommeil agité. Je passais mes journées à l’attendre. Et dire que tout cela était de ma faute...
Voir cet homme que j’avais tant admiré dans cet état d’abattement me fit basculer de l’accablement à la colère pure. Léo était en vie, que je sache !
Certes, mais on ne parlait déjà plus de lui et aucun autre roman ne semblait arriver, se lamentait Alex, qui avait fini par pardonner.
Oui, lui répondais-je, mais il fallait lui laisser le temps ! Sa nouvelle vie, ses expériences et peut-être ses déboires allaient forger son talent, car il en avait. Il allait vivre, mais aussi souffrir, il fallait qu’il souffre ! C’était le prix à payer pour se révéler, s’imposer vraiment et faire quelque chose de grand.
Alex ne l’entendait pas du tout de cette oreille. Quelle mère étais-je donc pour souhaiter que mon enfant soit ainsi éprouvé ? s’indignait-il à chaque fois que nous évoquions « le sujet Léo ». Celui-ci finit par devenir tabou... puis le temps fit son œuvre. Peu à peu, Alex sortit de sa prostration et nous reprîmes notre vie d’avant, sans Léo. Nous avions enfin retrouvé la paix.

Cela faisait deux ans que notre fils s’était envolé quand, un matin, Antoine, son ami d’enfance, m’appela : Léo venait de débarquer à Paris la veille, seul et sans le sou. Il l’hébergeait provisoirement et me confirma que la traversée du désert avait commencé depuis déjà un bon moment. J’en parlai à Alex qui, d’abord consterné, finit par se ranger à mon avis : pas question de nous manifester, nous allions attendre. Mais les semaines passaient et Léo ne nous faisait toujours pas signe, même si, d’après Antoine, c’était une question de jours. Pour l’heure, il vivotait grâce à un poste de correcteur dans un magazine qui battait de l’aile. Visiblement, le premier succès et l’expérience américaine n’avaient pas suffi à lui donner le feu sacré.

Cette situation n’était pas pour m’arranger. En effet, depuis quelque temps, une idée m’obsédait : retourner à San Francisco. Nous étions encore jeunes et en bonne santé. Si une nouvelle vie était possible, c’était maintenant ! Et il aurait fallu attendre ?

Quand je lui en parlai, Alex, à ma grande surprise, ne sembla aucunement choqué et exigea simplement une nuit de réflexion.
Le lendemain, en beurrant ses toasts, il m’annonça qu’il était d’accord. Nous allions mettre l’appartement en location et nous installer en Californie. Mais pas question, dit-il, d’abandonner complètement notre fils. Si « l’auteur prodige » avait fait long feu, lui, son père, pouvait lui offrir une autre chance grâce à un second – et ultime – carnet. Et il allait le faire ! Il le sauverait de l’échec, c’était son rôle de père. Evidemment, je l’approuvai avec force, soulagée de pouvoir enfin partir et rassurée d’accorder à Léo ce sursis. Maintenant, il avait la matière, il avait le vécu : à lui de prendre son avenir en main ! La suite lui appartenait. Son père et moi en avions assez fait.
Il fut donc décidé de laisser le carnet à Camila, la gardienne de l’immeuble – et l’ancienne nounou de Léo – pour qu’elle le lui remette, quand il se déciderait enfin à passer.

Notre départ fut organisé en quelques semaines. La location était réglée. Des amis prendraient soin de Kim, notre siamois, trop vieux pour le voyage. J’avais également appelé Maria, la seule de la communauté avec qui j’avais conservé des liens forts, pour l’avertir de notre arrivée prochaine. Elle nous hébergerait, promit-elle, le temps que nous trouvions un appartement à notre goût.
Enfin, Alex revivait. Il avait repris contact avec d’anciennes connaissances et s’était déjà vu proposer des collaborations excitantes sur de nouveaux projets. Tout allait très vite. Quant à moi, j’allais reprendre la musique. Dans mes rêves, je composais déjà !

                                                                                                   ***

Je fermai la porte de l’appartement, descendis les trois étages à pied et sonnai chez Camila pour lui faire mes adieux. Elle devait guetter derrière la porte, car elle m’ouvrit aussitôt.
« Entrez donc, Sarah. Cinq minutes ! Alexandre vient de me quitter à l’instant. Il m’a laissé ça... Pour Léo, vous savez... »
Elle me montrait un petit paquet emballé de papier Kraft, avec une lettre d’Alex. Comme je ne faisais aucun commentaire, elle passa à autre chose, m’interrogea sur notre futur quartier, l’avion que nous devions prendre, les amis qui nous attendaient là-bas... Puis elle m’étreignit longuement, dans une tendre accolade au parfum de jasmin et de poudre de riz.
J’avais hâte de m’en aller maintenant et je me dégageai le plus délicatement possible. Il était temps. Le taxi arrivait.

Tandis que le chauffeur chargeait nos bagages à main dans le coffre, je me laissai aller sur le siège, envahie d’une volupté presque indécente, d’un sentiment de liberté que je n’avais pas ressenti depuis de longues années. J’avais à nouveau 25 ans et toutes les audaces, une crinière flamboyante, un corps impatient... Et des notes plein la tête.
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Chateaubriante · il y a
Sarah et Alex sont des parents aimants et bienveillants ; la maman a forcé le destin de son fils, tandis que le père lui fait comprendre, implicitement, que finalement l'amour a remplacé la colère ; très belle histoire d'amour familial quand les parents ne veulent rien d'autre que le bonheur de leurs enfants, à qui ils sont prêts à tout pardonner ; très intéressant de lire la face cachée de votre premier opus
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Emsie · il y a
Merci encore ! C'est une abonnée (Sylvie Franceus) qui m'a suggéré de donner plus de place à la maman dans une suite, qui s'est imposée d'elle-même. Très franchement, j'ai même préféré écrire cette suite/variation que le premier volet.
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Chateaubriante · il y a
Sylvie est de bon conseil ; les deux points de vue sont très intéressants et vos deux textes s'emboîtent parfaitement, Emsie
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Gali Nette · il y a
Rien ne cloche dans le récit par rapport au premier texte. Toujours très bien écrit. J'aime beaucoup !
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MCV · il y a
Oui, c'est plutôt une variation qu'une suite. Ceci dit, tu as un sacré talent de raconteuse d'histoires. Encoooore!
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Emsie · il y a
Oui, j'aime bien ce principe d'une même histoire avec deux points de vue !
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MCV · il y a
ça ne m'étonne pas!
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Félix Solivon · il y a
Emsie, vous confirmez ici un réel talent d'écrivain. Seule déception, si vous avez réellement 62 ans, il ne faut rien espérer de moi. Je suis désolé.
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Emsie · il y a
Cher Gaston, une petite précision (en plus ça rime) : je ne suis ni Sarah, 62 ans, ni Maxime, 14 ans, ni Maurice, 70 ans. D'ailleurs, je ne suis pas un garçon. Cela dit, mille mercis pour ce passage et ce commentaire (qui flatte mon petit ego pas surdimensionné du tout), cela suffit à me combler !!! À bientôt :-)))
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Félix Solivon · il y a
Oui, Gaston rime (plus ou moins, vous n'êtes pas pointilleuse !) avec précision. Donc, je ne dois rien croire de ce que vous écrivez ? Moi, par contre, mes récits sont toujours empreints de vécu. Je vous laisse aller lire mes deux nouvelles œuvres, que j'ai mises en ligne aujourd'hui. Puisque personne n'a voulu m'aider pour les poèmes, j'en ai fait un moi-même. A bientôt !
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Emsie · il y a
J'y cours, Félix ! Ah, que les gens sont cruels, et égoïstes ! (En même temps, les textes, c'est comme les brosses à dents, ça ne se prête pas). ,;-)
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Utilisateur désactivé · il y a
Bravo et merci pour cette suite qui rend encore plus appréciable votre première nouvelle. J'ai beaucoup aimé ! ça a été un plaisir matinal de vous lire chère Emsie.
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Emsie · il y a
Vous ne pouviez pas me faire plus plaisir qu'en venant lire la suite. Merci, Ophélie !
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Yoann Bruyères · il y a
Avec moins de doutes et de questions que pour la première partie (quand on l'a lue), ce texte plus léger et plus optimiste ajoute une nouvelle dimension très plaisante à cette histoire. Les personnages sont attachants c'est vrai !
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Emsie · il y a
Quelques abonnés ont commencé à évoquer ces questions et ces doutes et une suite éventuelle. Au bout d'un moment, elle s'est imposée. Résultat : toujours écouter ses (vrais) abonnés ! Merci, en tout cas, Yoann, pour ce 2e passage.
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NéoEcaner · il y a
Le problème est qu'on s'est attaché aux personnages maintenant Emsie. Il ne va pas falloir nous laisser sans nouvelles
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Emsie · il y a
Sympa d'être passé lire la suite !!! Merci beaucoup, vraiment… Mais j'arrête là. Je suis à fond sur une autre nouvelle, qui risque de me prendre un certain temps. A bientôt ;-)
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NéoEcaner · il y a
Quand j'écris "ne nous laissez pas sans nouvelles" cela peut aussi vouloir dire ne nous laissez sans Nouvelles ;)
(jeu de mots riche puisque c'est le même (mot)) :D)
Alors cessez immédiatement de perdre du temps à me répondre et au boulot !

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Emsie · il y a
Voui.
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Diamantina Richard · il y a
J'aime beaucoup Émsie, intéressant cet autre point de vue et toujours aussi réussi et passionnant, bravo
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Emsie · il y a
Merci Diamantina ! La preuve qu'il faut toujours écouter ses abonnés !
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Vallerie · il y a
le point de vue des parents, décalage pertinent pour une suite! vous pouvez continuer sur leur nouvelle vie à San Francisco avec peut-être des retrouvailles autour d'une collaboration familiale...? il semblerait que j'en redemande...
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Emsie · il y a
Merci, Vallerie ! Cela me touche qu'on vienne lire cette suite mais, faute d'idée originale, je préfère m'arrêter là !!
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Maninred · il y a
Très original ! Ce deuxième texte nous fait encore plus aimer le premier et nous donne les clés pour apprécier l'histoire comme il se doit. Un grand Bravo Emsie.
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Emsie · il y a
Mille mercis ! Je venais justement de vous inviter à le découvrir… mais vous m'avez devancée :-))
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