Le voleur de mémoire

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Pourquoi on a aimé ?

La quête du succès éditorial… on aime suivre les états d'âme du personnage principal, qui se plonge dans l'écriture et se sent les épaules

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Pas de nouveau texte sur SE pour le moment, mais une publication dans la revue "Brèves" (N° 116, "le Portrait de son père", https://www.scopalto.com/breves/116), un roman en quête d'éditeur et un  [+]

Image de Été 2018

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Paris, rue de Passy. Depuis un bon quart d’heure, planté sur le trottoir, je frissonnais dans mon manteau trop fin. L’immeuble austère et cossu qui me faisait face semblait appartenir à un passé lointain. Pourtant, ça ne faisait que trois ans que j’étais parti. Trois années dont deux qui avaient concentré plus de fièvre et d’émotions que des vies entières. Et une de désenchantement. Certains parleraient plutôt de dégringolade. D’auteur prodige, je risquais de devenir SDF.
Orgueil, amour-propre, dignité... autant de luxes dont il me fallait désormais faire mon deuil. Idem pour les états d’âme. Aujourd’hui, j’avais choisi de rompre le silence, de revoir enfin mes parents, de leur expliquer, de les écouter, peut-être de leur demander pardon. Ma situation précaire y était pour beaucoup, mais pas seulement. Il était temps d’en finir avec ce gâchis.

Mes doigts avaient gardé la mémoire du code. Il n’avait pas changé et, sur un « clic » rassurant, la lourde porte s’entrebâilla.
Le parfum puissant du bois ciré me percuta de plein fouet. Lentement, je grimpai les trois étages et m’arrêtai devant la porte, curieusement anonyme. Plus question de renoncer. Je respirai un grand coup et sonnai. Je guettai un bruit, un murmure derrière la porte qui aurait trahi une présence. Rien. Je frappai. Toujours pas de réponse. Alors, je sortis ma vieille clé, j’ouvris, et là, le choc.
Le couloir était complètement nu : la console laquée, le miroir design, le tapis berbère... tout avait disparu. Interloqué, je fixai le parquet poussiéreux et le papier peint éraflé. Pris de nausée, j’eus à peine le temps de courir aux toilettes. Quand j’en sortis, encore sonné, j’allai vite fermer la porte d’entrée, puis, comme un somnambule, je passai et repassai de la salle à manger aux chambres dépouillées, du salon vide à la cuisine...
Il faisait froid. Le soleil de janvier baignait de sa lumière crue ces vastes pièces qui avaient abrité une enfance couvée et une jeunesse sans révolte. Sur les murs d’un blanc jauni, les meubles, les photos et les tableaux avaient laissé leur empreinte. J’en caressai la trace du bout des doigts, comme pour m’assurer de leur absence. Et, d’un coup, tout me revint. Je sentais presque l’odeur de la grande bibliothèque en chêne massif, avec les livres d’art, les classiques dans La Pléiade, alignés par ordre alphabétique, les polars à couverture noire... J’aurais pu décrire dans les moindres détails les deux lithographies de Dali, fierté de ma mère, les reproductions d’Edward Hopper, dont les couleurs chaudes avaient bercé mon imaginaire d’adolescent, les tirages en noir et blanc qui avaient valu à mon père une solide réputation dans le milieu de la photographie... Je m’attendais presque à voir Kim, mon vieux siamois, venir à ma rencontre, de son trottinement feutré. Il devait être mort à présent.

Ainsi, mes récents appels qui n’aboutissaient jamais, c’était ça. Ils étaient partis, envolés en douce.

Et alors, je croyais quoi ? Qu’ils auraient cherché à me joindre pour me demander la permission ? « Léo chéri, après trois ans sans te voir ni entendre ta voix ailleurs qu’à la télévision, ton père et moi voulions te prévenir que nous pensons déménager. » Quelle farce ! Ils ne savaient même pas que j’étais rentré à Paris depuis déjà plus d’un an. J’avais suffisamment veillé à éviter le quartier.
Anéanti, je me laissai glisser le long du mur du salon et me mis à sangloter comme un enfant.

* * *

Quatre ans plus tôt, après un travail acharné sur mon troisième manuscrit, j’avais essuyé un refus poli, un de plus, des éditeurs contactés, même les plus obscurs. Cette fois, j’avais décidé de jeter l’éponge. Me voyant tourner en rond, mon père, travailleur hyperactif, m’avait proposé de partir avec lui en randonnée. Des années plus tôt, c’était le remède à tous mes chagrins.
J’étais dans le dressing, à la recherche de mes vieilles chaussures de marche, quand je fis tomber une petite boîte verte. Elle s’ouvrit, laissant échapper des photos de mes parents, méconnaissables – ils semblaient sortis d’un roman de Jack Kerouac –, et un gros carnet relié de cuir rouge. Sur la page de garde, je reconnus l’écriture fine et serrée de mon père : « San Francisco, été 64. » Intrigué, je commençai à lire... Dès les premières pages, je sus que je tenais là les clés de mon avenir. Vite, je ramassai le tout, refermai la boîte et emportai le cahier en lieu sûr. La balade serait pour plus tard.

Enfin, j’avais mon roman ! Pas une seconde il ne me vint à l’esprit de parler à mon père de son carnet et de ce que je comptais en faire. J’étais bien trop exalté et j’aurais eu trop peur qu’il veuille s’en mêler. Ce succès – car je ne doutais pas que c’en serait un – serait à moi, rien qu’à moi ! C’était « sa » vie, certes, mais ce serait « mon » histoire ! J’éludai donc soigneusement les questions de mes parents, ravis et inquiets à la fois de me voir me lancer à corps perdu dans un nouveau projet avec une foi inébranlable, malgré mes échecs répétés.

Huit mois plus tard, je reçus non plus un courrier, mais un appel d’un éditeur parisien prestigieux, que ma mère me passa en tremblant. La suite fut un tourbillon, dans lequel je me laissai emporter avec l’avidité des assoiffés. À vingt-huit ans, j’étais un auteur en vue !
Je me prenais pour une rock star.
Argent, soirées, interviews, plateaux télé... Je tombai dans tous les pièges, dont le plus dangereux fut l’éloignement de mes proches, surtout de mes parents. Je ne les voyais plus, ne les appelais plus, ne leur répondais plus. Je n’y pensais même plus ! Je les avais rayés de ma vie, tout simplement, comme pour effacer mes revers passés et mes frustrations, gommer ma honte aussi d’avoir volé ses souvenirs à mon père.

Après quelques mois de cette frénésie, je décidai, sur un coup de tête et sans prévenir personne, d’aller vivre à New York avec Heather, une poétesse déjantée au carnet d’adresses bien rempli.
Nous étions de toutes les fêtes, la vie était facile. Mais, aussi évaporée fut-elle, ma « fiancée » s’aperçut assez vite que je n’étais ni Modiano ni Bret Easton Ellis. Notre idylle tourna court moins d’un an après notre rencontre. À peu près au même moment, les dollars vinrent à manquer. Car, malgré mes promesses répétées et quelques tentatives timides, le deuxième roman n’arrivait toujours pas. Mon éditeur s’impatientait. Mon banquier me harcelait. Mes relations m’évitaient.
Au bout de quelques mois de ce régime, je n’eus d’autre choix que de rentrer à Paris, le plus discrètement possible. Peine superflue, tout le monde m’avait déjà oublié.
Arrivé un lundi gris de décembre, je suppliai Antoine, mon plus vieil ami, de m’héberger le temps de trouver du travail. Peu rancunier, il m’aida même à décrocher un poste de correcteur dans un magazine d’informatique, ce qui me permit de dénicher un petit studio, dans le 20e. Mais le journal venait de déposer le bilan et les lendemains s’annonçaient bien sombres...

* * *

J’étais resté près d’une heure dans l’appartement vide, à me rappeler chaque objet, qui réveillait de nouveaux souvenirs.
Oui, j’étais un fils indigne ! Indigne et pathétique d’avoir voulu cacher ma découverte à mon père. Avec le tapage médiatique autour de Californian Dream, il était inévitable qu’il fasse le rapprochement entre ce roman d’amour version sixties et sa rencontre avec ma mère, dans l’Amérique underground de l’époque. Mais j’avais continué à me taire. Pourtant, des aveux ne l’auraient pas empêché d’être fier de moi, j’en étais sûr aujourd’hui. Quant à penser qu’il aurait voulu me voler la vedette, c’était bien puéril. La reconnaissance, il en avait eu sa part. Et maman, comment avait-elle traversé tout ça ?
Comme ils avaient dû m’en vouloir...

Quand même, partir ainsi sans laisser le plus petit mot, je pouvais difficilement y croire. Alors, malgré mon désarroi, je me relevai, jetai un dernier regard à ces lieux où j’avais été heureux et aimé, refermai la porte et descendis chez la gardienne. Si elle me reconnut aussitôt, cette femme chaleureuse qui avait été ma nounou m’épargna les politesses d’usage et les questions gênantes pour aller droit au but.
« Léo, depuis le temps ! s’exclama-t-elle. Mais entre donc. Je t’attendais, tôt ou tard. Ton papa m’avait prévenue. Tu as la clé, c’est bien. Ça m’évitera de changer la serrure. Tu sais, ça fait six mois que tes parents sont partis et les nouveaux locataires vont bientôt arriver... »
Perplexe, je la laissai dire, m’installai sur une chaise, dans sa petite cuisine, et l’écoutai parler, tandis qu’elle me préparait un expresso. Quinze minutes plus tard, je franchis pour la dernière fois le seuil de l’immeuble, délesté de mes clés, mais avec à la main le petit paquet enveloppé de papier kraft qu’elle m’avait remis, en plus d’une lettre. Malgré ma curiosité, j’attendis d’arriver chez moi pour ouvrir le tout. Dès le lendemain, regonflé à bloc, je me remettais au travail.

Quand mon deuxième roman sortit, dix mois après, il ne fut pas si simple de convaincre mon éditeur, déjà revenu de mes caprices, de mettre ce texte en préface. Mais je tenais bon, arguant du buzz qu’il ne manquerait pas de provoquer et qui doperait les ventes à coup sûr. J’ignorais si son auteur le lirait un jour, mais ainsi, d’une certaine façon, je me libérais.

* * *

« Mon fils,
La vie est si courte que ta mère et moi avons décidé de terminer la nôtre sous le soleil californien. Là où, tu le sais mieux que quiconque, tout a commencé.
Longtemps nous nous sommes interrogés : à côté de quoi sommes-nous passés ? Qu’avons-nous manqué qui puisse expliquer ton silence, ton départ précipité ? Toi seul le sais. Mais sois tranquille, si nous avons été coupables, le châtiment a été à la hauteur de notre « faute » ! Heureusement, aujourd’hui, nous avons enfin retrouvé la paix, ensemble, sans toi.
Pour lire ces lignes, tu dois être aux abois. Les médias restant bien silencieux ces derniers mois à ton sujet, j’en déduis que l’inspiration tarde à venir. Je te laisse donc ce deuxième carnet. Il n’y en a pas d’autre. Il est dommage que tu ne m’aies pas parlé de la découverte du premier. Par mes souvenirs, j’aurais pu t’aider à donner plus de chair et d’émotion à tes écrits.
Cette fois encore, il faudra te débrouiller seul, mais je ne doute pas que tu t’en sortes, ta plume est alerte.
Bonne chance. Et, cette fois, fais attention à toi.
Papa »

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