Le Voleur de mains

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Mon Dieu ! qu'il m'est difficile d'écrire mais qu'il me serait encore plus difficile de ne pas le faire  [+]

Image de Été 2018

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Je piétine derrière une ribambelle d'hommes et de femmes en noir qui suivent le minibus noir dans lequel repose Monsieur Joseph. Je souris. J'accompagne mon ancien instituteur à sa dernière demeure, à l'abri d'un vieux muret en reconstruction pour la circonstance, un muret qui le protégera des vents d'est et des pluies battantes, qui lui donnera de la fraîcheur à la belle saison, à lui et aux fleurs que viendront déposer ses proches, en amoureux qu'il était des plantes en tout genre. Je me souviens de ses mains toutes écorchées par les épines de roses, ses mains toujours bandées les lundis matin à l'heure de la classe. Il s'est voué toute sa vie à enseigner aux enfants de la commune et même, une fois retiré de ses fonctions, il a aidé les adultes les plus démunis, les grands ennemis de la grammaire et de l'orthographe, à déchiffrer le sens des mots difficiles des courriers qu'ils recevaient ou à écrire de ces courtoises lettres à divers services d'aides sociales.

Je piétine avec les autres. Monsieur Joseph prend tout son temps et profite une dernière fois des plaisirs de la rue, de sa rue, de ses boutiques, des lieux qu'il fréquentait, comme pour retarder au maximum le moment où il va descendre dans le trou, mais aussi pour que tous ses amis, sur le pas des maisons et derrière les rideaux des fenêtres puissent le saluer encore une fois, saluer l'homme de savoir qu'il était.

Je souris. En tête de la procession il y a le maire, banderole oblige, droit comme un 11 novembre, derrière ce monument qu'est Monsieur Joseph, tête baissée, mains jointes, tout en prière, le nez dans le pot d'échappement. Puis viennent ses proches mais aussi des anonymes et d'anciens élèves dont je fais partie. Je ferme la marche comme le berger surveille son troupeau de moutons noirs, derrière le véhicule qui emmène Monsieur Joseph, du moins la presque totalité de Monsieur Joseph, car je lui ai volé ses mains. Je souris.

J'ai volé les mains de mon ancien instituteur un mardi, il y a deux semaines, peu avant minuit.
Voilà un an que j'ai emménagé dans sa rue. Au début, il a eu du mal à se rappeler mon visage. Il avait tellement vu d'enfants passer dans sa classe. J'ai lié avec lui une amitié presque sincère, venant le visiter tous les mardis soir. Il m'offrait une tasse de café et je lui parlais du passé, du moins de ce que je voulais qu'il entende du passé : les sorties scolaires dans le vieux bus de la commune, les pique-niques de fin d'année au bord de l'eau, les leçons de géographie durant lesquelles ses mains nous faisaient découvrir le monde, naviguaient sur les océans en bleu vif jusqu'aux contrées lointaines, sur la grande carte punaisée au mur, près du tableau.

Ce soir-là, il m'a ouvert comme à son habitude. Il devait être 23 heures, je crois. J'ai vu son visage souriant dans l’entrebâillement de la porte. J'avais apporté un sac à dos que je posai près de moi. Il n'y a pas prêté attention. Le café était chaud et, me tendant la tasse tremblante, j'ai vu sa main couverte de pansements. Alors je lui ai parlé une fois de plus de son amour pour les fleurs, de ses mains d'homme savant que j'admirais tant, de ses mains qui saisissaient la grande règle pour tapoter sur le tableau, sous les grandes voyelles et consonnes écrites à la craie. Lui ne disait rien ; il m'écoutait, tout petit, tout flétri, enfoncé dans son grand fauteuil en cuir, ce fauteuil que je connaissais bien pour m'y être assis tant de fois, le soir après la classe, près de lui, à relire les leçons de la journée, à réciter des poèmes, à recopier les tables de multiplication mais à l'écouter aussi me raconter l'Histoire à laquelle je ne comprenais pas grand-chose mais ce n'était pas le plus important ; j'aimais le son de sa voix ; j'aimais les tournures, les mots qu'il employait, des mots de grands, mystérieux et incompréhensibles pour mon jeune âge. Nous étions quelques-uns à rester « en étude » comme il aimait nommer ainsi ces heures de révision qu'il proposait aux parents, dans son petit appartement au-dessus de la classe, bénévolement.

Je fixai ce fauteuil tout en parlant et mes yeux se remplirent de larmes ; ses mains écorchées, piquées de toutes parts, tremblaient de vieillesse ; les miennes tremblaient de peur. Alors, la gorge nouée par les sanglots, je lui ai parlé des autres, de ses autres mains, les méchantes, les sales caressantes, les intruses, les hideuses qu'il sortait soudain de ses manches comme des armes, « pour me faire du bien » comme il disait mais qui me faisaient si mal ; ses mains dont je ne devais parler à personne ; c'était le secret qu'il avait instauré entre lui et moi, assis sur ses genoux, dans l'immense et profond fauteuil de cuir et comme les enfants ne brisent jamais les secrets, il m'a hanté toutes ces années, ce secret, jour et nuit, comme une ombre malveillante arpente les couloirs sombres et froids d'une ruine, inoubliable. Il m'a tailladé le cœur, ce secret, comme des épines de roses, venimeux, enfoui profondément dans ma chair. Alors je lui ai pleuré toute ma douleur ; je lui ai hurlé au visage que tous les pansements du monde n'avaient pu guérir mes blessures, cicatriser mes profondes entailles, apaiser les brûlures de ses doigts, depuis tout ce temps.
J'ai pris le sac à mes pieds. Mes mains ne tremblaient plus. Mes yeux étaient vides à présent. J'avais enfin chassé tout ce mal qui m'enchaînait depuis l'enfance. J'ai saisi l'arme à l'intérieur. Il n'a pas bougé lorsque je me suis levé ; il a fermé les yeux comme pour me dire oui, pour me donner la force lorsque j'ai posé le canon sur sa tempe. Le coup est parti, bref, puissant, fulgurant. J'ai posé l'arme sur la table puis j'ai sorti du sac comme une petite machette. J'ai volé les mains de Monsieur Joseph d'un coup tranchant ; je les ai mises dans le sac ; je les ai emportées loin et je les ai brûlées. Là où il va, des enfants jouent dans une grande lumière blanche ; qu'il les laisse s'amuser ainsi pour toujours. Sans elles, il ne pourra plus faire de mal.

L'enquête avance, paraît-il, à grands pas. Je souris, je piétine. Pourquoi avoir assassiné un tel homme sans histoires ? Pourquoi l'avoir, de plus, amputé des deux mains ? Un crime odieux, sadique, disent les journaux, « le voleur de mains » en gros titres. Mais ce qu'il m'a fait n'est-il pas plus odieux ? Ce qu'il m'a fait n'est-il pas le plus grand crime qui puisse exister ? Il m'a amputé du désir d'aimer et d'être aimé. Il est mort sans souffrir et moi j'ai souffert toutes ces années d'être vivant, violenté dans mon corps et dans ma vie. J'ai grandi avec ça, comme j'ai pu, coupable et honteux, caché derrière des apparats. J'ai tenté d'être comme les autres. La douleur des épines s'estompait parfois pour mieux resurgir. J'ai tenté d'oublier comme beaucoup d'autres, sans y parvenir.

Le minibus stoppe à l'entrée du cimetière. Ils sont déjà là, devant la grille. Ils m'attendent. Ils s'approchent, graves et officiels. Ils m'interpellent. Je souris... Je suis un de ces enfants blessés qui ne brisent pas les secrets.

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