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le volcan Bomawa

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gillibert

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Les volcans sont purs phénomènes physique, et si des hommes primitifs
les considérèrent jadis comme divinités, c'est pure fantaisie de leur
part, création poétique et craintive de leur imagination, j'en suis
assurément convaincue, moi, petite française cartésienne, géomètre,
admiratrice des mathématiques grecques galoisiennes et bourbakistes.
Et pourtant, alors que je vivais au Japon, je connus une exception, ou
presque.
Oui, un volcan que je ne qualifierai pas de divin, mais tourmenté de
sentiments contradictoires, de désirs, de colère, encombré d'un grand
sens moral, doué d'une grande volonté, d'un orgueil démesuré, et d'un
pouvoir destructeur effrayant.
Comment l'ai-je connu? c'était un volcan qui, comment?, avait reçu une
âme assoiffée d'amour, de tendresse, que rien n'avait pu désaltérer, ni
parents, ni épouse, ni enfants, pas d'amis, ni de bête de compagnie, pas
de Dieu protecteur, pas même un semblable qu'il eût pu aimer sans en
espérer quelque retour, mais consolé par la plénitude que donne à
certains saints la qualité de l'amour qu'ils ressentent, l'existence de
l'objet de ce sentiment merveilleux suffisant à les combler d'une
quiétude extrême, d'un émerveillement naïf et délicieux, la permission
de l'adorer étant reçue comme un don suffisant.
J'étais une orpheline, recueillie par de lointains cousins, très
généreux et fort gentils qui jouèrent pour moi le rôle de parents, mais
je souffrais souvent de l'abandon de ma mère. Seule, désespérée, elle
avait fui ses responsabilités et m'avait confiée à ses gens si bons.
pourquoi n'avais-je pu, par mon regard de nouveau né toucher son cœur,
et l'emplir de ce sentiment si répandu que les bébés inspirent à leur
mère, de cet amour qui les emplit de joie ?
or une nuit d'insomnie, je sortis et, éclairée par ma lanterne, gagnai
le pied de ce volcan, que je nommerai Bomawa, car je ne le veux pas
dénoncer. L'aurore le teintait d'une couleur pastel un peu étrange quand
je commençai l'escalade de sa pente, je marchai sans halte, à pas
rapides, concentrée sur des événements fâcheux qui, depuis quelques
temps bouleversaient ma vie. Bientôt l'aurore inonda d'une lumière
étonnante le monde qui m'entourait, et, alors que je m'élevais peu à
peu, et que s'intensifiait son éclat, délaissant mes soucis, cessant de
réfléchir, de chercher des réponses à mes nombreuses questions,
renonçant à prendre la décision qui déterminerait peut-être mon avenir,
je détournai toute mon attention sur l'extérieur, et ressentis la
chaleur vibrante de la montagne que je gravissais, et je crus sentir
contre moi un corps vivant, tendre, qui recherchait un contact amical,
amoureux, peut-être? Je suis croyante, bien que scientifique, mais
j'aime les idées, la morale, l'amour que Jésus enseigna, jamais je n'ai
considéré un objet matériel comme doué de quelque qualité magique, de
vie merveilleuse ou simplement surnaturelle, le mot magie ne servant
dans mon langage que pour la métaphore. Comment une telle idée put-elle
traverser mon esprit, comment mes sens purent-ils interpréter ce qui
semble pur phénomène physique comme preuve d'une sensibilité, comme la recherche d'une rencontre amicale? J'aurais dû poursuivre ma route sans réagir, comme une jeune femme mariée bien élevée lorsqu'un homme trop galant lui adresse la parole. Mais, curieuse, confiante et peu sujette à
la peur, je tâtai le sol, posant ma main sur sa surface, puis ma joue:
me voyez-vous, accroupie, guettant ces preuves de vie émotive du volcan?
Et je perçus un murmure, un chant très doux, et frissonnai, touchée par
cette mélodie inconnue, mais câline, affectueuse, caressante.
_ Qui es-tu, questionnai-je, et que veux-tu de moi ? Je ne reçus point de
réponse, haussai les épaules
_je me suis trompée, pensai-je, les oreilles parfois entendent l'air
bouger, et mon esprit , interprétant et déformant un faible souffle aura
rêvé cette romance harmonieuse.
Mais les signes de vie s'intensifièrent, et cette fois, je répondis en
fredonnant un petit air mélancolique de ma composition, et qui
traduisait assez bien mon humeur du moment. La voix de Bomawa, plus
claire, plus forte poursuivit son concert, et toute une polyphonie
accompagna le chant principal, oh, quelle richesse! Tant de phrases
s'entremêlaient maintenant que je n'osai, dans les silences, émettre
une note de musique. J'écoutai, et, si cette cantatrice de terre se
taisait, retenant mon souffle, j'attendais. Et soudain, alors que je
tendais l'oreille et que mon âme dilatée attendait qu'elle reprît son
discours musical, elle parla : veux-tu toi qui m'écoutes, être mon amie?
je l'avais questionnée, mais qu'elle sut parler me surprit terriblement,
pourquoi lui avais-je adressé la parole alors que mon intelligence était
si éloignée de l'entendre prononcer un mot?
Solitude profonde, magie du matin clair et vide, impression de naissance
de la nature, du ciel, surtout?
Je ne sais.
mais je ne pouvais douter, les mots sortaient du sol, emplissant tout
l'espace, si nets, Bomawa articulait si parfaitement! je ne pensai pas à
nier la réalité de ce que mon ouïe recevait.
Que répondre ? en quoi consisterait cette relation ? serais-je capable
de m'attacher à un volcan? Quels sujets d'intérêts communs
pourrions-nous trouver?
-Je ne te connais pas, je ne refuse ni n'accepte, je ne donne pas mon
amitié sans raison, mais je veux te connaître, laisse-moi du temps,
présente toi à moi, vivons quelques jours ensemble, et si nous pouvons
tisser un lien solide, je t'accorderai mon amitié.
Dès lors, tous les matins, à l'aube, souvent dans le brouillard frais qui
noyait l'air, je partais sur les pentes tièdes de Bomawa, et nous
bavardions inlassablement jusqu'au crépuscule. Jamais je ne m'ennuyai, ce
volcan avait tant vu, tant réfléchi, il avait rencontré tant de gens
cultivés de toutes les époques. Des gens simples aussi, illuminés par
une foi pure, ou par une grande sagesse, et des révoltés , de ceux qui
contestent les chefs, les institutions, et parfois les dieux eux-mêmes.
Tolérant, empathique, d'une très vive intelligence, il
analysait,comprenait, et savait me faire part de toutes ses expériences
passées. Parfois, inquiète je fouillais mes connaissances, je sondais la
profondeur du lac de mes pensées, et son étendue, et, perplexe, je
pensais, mais que puis-je lui apporter?
-Pourquoi m'avoir choisie? pourquoi moi, je me réjouis de tout ce que nos
conversations m'apportent, mais toi, que peux-tu puiser en moi? quelle
richesse pourrais-tu découvrir, que tu ne possèdes pas déjà?
-Pendant des millénaires, le savoir, la philosophie, la compréhension
de l'univers et de ceux qui l'habitent constituaient mon objectif, des
hommes ou des femmes que je rencontrais, j'attendais un enseignement,
mais maintenant, je réalise le vide de mon âme, je souffre de solitude,
Le bonheur est un don que seuls ressentent les hommes. Les mots heureux
et tristes se dressaient devant moi comme concepts abstraits,
définitions mathématiques, que je croyais dominer, et je constatai que
certains ignorants des villages sans savoir expliquer, sans pouvoir en
parler, vivaient la joie, et baignaient dans le bonheur, ils en avaient
d'ailleurs conscience, et, les voir sourire, et se réjouir, les entendre
chanter, faux souvent, mais avec cet accent qu'enfin je percevais et qui
trahit l’allégresse, constater leur courage face à une vie terrible,
épuisante, qui souvent les veut torturer, emplissait mon âme d'envie.
-D'où te viennent tes qualités de lutte vis à vis de l'adversité et
d'éternelle bonne humeur? demandais-je à un jeune homme resplendissant de bonheur.
-J'aime et suis aimé, ma belle est si bonne, je l'épouserai au
printemps, et nous aurons beaucoup d'enfants, ,c'est merveilleux.me répondit-il.
C'est ce que je cherche à présent, je veux ressentir cette chaleur
étrange que procure l'amour, sentir mon cœur se contracter à la vue
d'un ami, pouvoir compter sur lui, me confier, savoir qu'il pense à moi
quand nous ne sommes pas ensemble, je veux habiter en son âme, et le
sentir en moi, je veux aimer et être aimé.
-oh, mon beau volcan, depuis longtemps mon amour t'est acquis, ne
l'as-tu pas senti ?
-Si, je le sais, et je me sens changer, comme si, étant de pierre, peu à
peu je devenais un homme de chair, comme vous, et je sens tant et tant!
En t'aimant, j'apprends sans le vouloir l'impatience, la colère, la
peur, l'espoir, la joie... mais je ne sais trouver le vrai bonheur, une
anxiété sourde constante, m'en empêche, je crains ton inconstance.
pardonne mon manque de confiance.
Je rassurai Bomawa, et nous vécûmes ainsi quelques années, Je dessinais
sur ses pentes, le produit de mes ventes me permettait de vivre
modestement, ce qui me suffisait, mais un jour, je vis un beau jeune
homme il vint regarder mon travail et me parla, et revint le lendemain,
et les jours qui suivirent. Un soir, ses doigts fins effleurèrent ma
main, le lendemain, il la saisit, et dans ses yeux, je vis de douces
promesses. Un dimanche d'été, dans les chants des villageois réunis, je
l'épousai. Bien sûr je négligeai un peu Bomawa, comme une jeune femme
qui, quittant la maison de son père va vivre au bout du village, elle
l'aime encore, mais son cœur est empli d'un autre amour, elle consacre
dès lors son temps et ses forces à sa nouvelle famille; les parents, un
peu nostalgiques savent se réjouir, les petits enfants, par leurs rires
les rajeunissent, la famille s’agrandit, c'est la vie, ils le savent, et les jaloux font taire leurs mauvais sentiments et se consolent en regardant les yeux lumineux de leur fille, et les pas de plus en plus fermes des bébés en lesquels ils se reconnaissent.
Mais Bomawa, malgré toute sa science manquait de sagesse, et son âme
égoïste souffrit d'une dévorante et passionnée jalousie.
Il se plaignit à moi : tu me négliges, ton esprit m'échappe, je croyais
en toi.
-Mais, mon beau volcan, je t'aime, tu le sais
-Non, je suis pour toi ami d'enfance, tu me regardes avec plaisir mais
toutes tes forces sont à d'autres, ceux de chair et d'os, tu ne
remarques même pas combien ton attitude fait de moi une triste ruine, je
restais depuis que je te connaissais, montagne sage, parce que je vivais
en paix, serein, satisfait, mais depuis des mois, de sombres accès de
colère me travaillent, la fureur m'envahit, toi seule la peux calmer,
Reviens moi, mon amour, sois à moi, seule ta passion pourra calmer les
ardeurs terribles qui me torturent.
je lui parlais de Dieu, et de notre Seigneur Jésus Christ, si bon
-Il n'aime que les hommes, je le sais, vous êtes "le sel de la terre".
-Tu es devenu un homme, il t'aime toi aussi
-Que m'importe cet être que je ne vois point, dont les pieds divins ne
foulent pas ma terre, qui même ne s'enfoncent pas dans l'eau?
Oui, j'éprouve des sentiments humains, je ne suis pas meilleur que vous,
je ne puis promettre, si tu ne me reviens pas, j'entends entièrement,
que je saurai demeurer bon. Quoi que je raisonne, je m'estime trahi, je
sens en moi une brûlure violente, mes intestins s'engorgent, je me sens
sur le point de rugir, de hurler ma révolte, de cracher mon dégoût de la
vie horrible qui, chaque jour me désespère; penses-y et agis, ton mari
est merveilleux, il saura élever seul tes enfants.
Je le regardai , n'osant comprendre ce qu'il laissait entendre. J'étais
trop attachée à lui pour voir une menace en ses paroles.
- Je te consacrerai plus de temps, car je veux ton bonheur, mais je ne
puis renoncer aux miens, je ne puis abandonner mes enfants.
Je sentis son corps convulser quelques minutes, puis plus rien, je
redescendis chez moi, et tâchai d'oublier, confuse tout de même. Le sois
de grandes flammes jaillirent de sa gueule, puis de noires fumées
cendres, petits cailloux, grosses pierres rougies , éclats de métal,
laves visqueuses. Le village détruit , une explosion terrible projeta
tant de rocs avec une si grande force que tous les fuyards en un instant
rattrapés en furent frappés, et tous moururent. Je survécus seule: tous
ceux que j'avais aimé dans ce pays il les assassina. je revins auprès de
mes parents, mais quand j’eus assisté au drame je l'entendis murmurer,
je t'avais prévenue, je ne suis pas maître de moi. Et il me susurra
ainsi toutes sortes de remarques analogues pendant que je pleurai mari et
enfants, oh, quelle cruauté! et à qui l'attribuer? à cette masse de
terre, ou à quelque souterraine divinité? Il réclame la responsabilité
du crime tout en la repoussant. Que croire? Il ne faut jamais aimer
objet inhumain quel que soit la force de son discours, quelle que soit
l'habileté de ses paroles.

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Odile Duchamp Labbé · il y a
J'ai vraiment beaucoup aimé votre texte! Bravo
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Fabregas Agblemagnon · il y a
c'est bien de finir comme ça le texte. j'aime trop ça ,un peu comme j de la fontaine dans ses fables. vous pouvez lire ma nouvelle si vous désirez (https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amour-impossible-12)
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Eddy Bonin · il y a
Bonjour Gillibert. Je suis le 1er à avoir aimé et vous ai donné mes 3 voix. Je ne serai sûrement pas le dernier...
Merci d'en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4
Bon dimanche

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gillibert · il y a
j'ai lu et apprécié votre nouvelle, et j'ai voté pour ellel
Merci pour votre lecture et votre commentaiire, mais je n'ai pas vu vos voiix

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Eddy Bonin · il y a
Bizarre. On me dit "Merci d'avoir aimé" !
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gillibert · il y a
Vous avez écrit : Bonjour Gillibert. Je suis le 1er à avoir aimé ....
Je n'ai pas remercié dans les termes que vous citez , mais Je vous remercie de votre commentaire car il est agréable, pour un auteur que son texte soit aimé. Est-ce bizarre? Peut-être aviez-vous fait une erreur, et l'appréciation ne s’adressait-elle pas à moi? Alors, tant pis: Bonne journée

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Eddy Bonin · il y a
Je pense plutôt à un bug. Mon vote est peut-être pris en compte mais n'apparait pas. J'espère pour vous :) J'ai revérifié, je ne peux pas revoter. Désolé...
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gillibert · il y a
Ne vous inquiétez pas, c'est sans gravité Bonsoir
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