Le vol noble du héron

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Chaque adulte a un enfant qui sommeille dans son coeur. Il faut juste virer le cochon qui ronfle  [+]

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Gamin, il m’arrivait d’aller me balader, seul, autour du lac. Les pêcheurs ne m’intéressaient guère parce que je savais que leur présence chassait les oiseaux. Alors, quand j’en voyais un qui fouettait l’air avec sa gaule, je prenais le large. Il évoquait un dompteur aux prises avec un fauve invisible. Fauve que je n’entendais même pas rugir au creux de mon imaginaire. Et puis, je le trouvais ridicule avec ses cuissardes qui ne lui servaient pas puisqu’il n’entrait jamais dans l’eau. Mon père, quand il m’accompagnait, disait que c’était pour ne pas se mouiller les pieds dans les ajoncs. Je ne comprenais pas pourquoi ils ne mettaient pas de simples bottes, comme papa quand il traquait les écrevisses dans les ruisseaux.

« Comme tu vois, ton grand-père tenait un journal intime. Il avait un ami éditeur qui voulait le publier. Papy refusait. Mais, un jour, il a compris que c’était une façon de signer sa présence sur cette planète, et il a accepté. Ils ont eu du mal avec le titre. Il y avait eu cette histoire avec le héron cendré. Il s’imposa, un beau matin, à l’esprit de l’éditeur. Le vol noble du héron. Il a réveillé papy à l’aube pour lui communiquer son idée. Il se fit engueuler. Ils avaient un bon titre. »
Papa avait renchéri.
« Tu sais, fils, ton grand-père était une célébrité dans la région, quand nous habitions en Ardèche. Il finançait un réseau de résistance. Il avait la patte folle, ne pouvait pas combattre contre l’envahisseur, il lui fallait trouver un autre moyen. »
« Il était riche alors… »
« On peut dire ça comme ça, oui. Il avait gagné une petite fortune grâce à Caramel, un cheval. Un trotteur qui a remporté des courses. À dix ans, il a engrossé des juments et devint le père de pas mal de petits cracks. Ça lui a rapporté beaucoup d’argent. »
« Les clichés que j’ai trouvés dans la vieille armoire normande, c’était Caramel… »
« Oui, il s’en servait de marque-pages. Il montait au grenier pour écrire un chapitre ou deux de sa trépidante vie, et refermait le cahier après avoir glissé une photo entre deux pages. Il était plein de rituels. Il lui arrivait d’arrêter d’écrire pendant un mois pour le seul plaisir de voir son journal intime ficelé comme un saucisson par une toile d’araignée. »

Je refermai le cahier aux pages jaunies de mon grand-père et continuai de me balancer sur le vieux rocking-chair tandis que le passé s’embrumait. Mes parents n’étaient plus de ce monde, et je m’étais juré de lire, un jour, le premier jet de son journal intime, avec les ratures, les gribouillages. À cette époque, il lui était impossible d’imaginer que sa vie deviendrait un best-seller. Papa disait qu’il était devenu écrivain malgré lui, que s’il n’avait jamais boité, souvenir d’une chute dans l’escalier, il n’aurait jamais écrit ses mémoires.
Cette nuit-là, j’ai rêvé d’une balade autour du lac. Je n’avais jamais quitté la maison familiale, promesse faite à maman sur son lit de mort. Mais il n’y avait aucun pêcheur et le ciel menaçait. Je m’étais échappé de la maison parce que le héron cendré qui avait fait son nid dans les ajoncs se risquerait à chasser entre les gouttes. Et je l’avais vu, avec son plumage de la couleur des nuages, qui sautait d’un nénuphar à l’autre comme on franchit une rivière sur un pont de pierres. Il n’avait point peur d’être foudroyé, il ignorait même d’où provenait toute cette eau tombée du ciel. Dans son cerveau reptilien, c’est l’eau du lac qui se renouvelait. Il n’avait pas tout à fait tort.
Il m’impressionnait surtout parce qu’il avait un regard de dinosaure.
Le songe s’achevait sur un arc-en-ciel. Même pas un crocodile qui surgit de l’onde glauque et dont les mâchoires se referment, tel un sécateur, sur les pattes frêles du bel échassier. Le soleil m’éblouissait et mes yeux papillotaient.
Il y avait la chambre et le lustre que j’avais machinalement allumé. L’interrupteur émergeait du mur juste à côté de la table de chevet, piste d’atterrissage de tant de feuilles volantes après que j’avais photocopié le journal intime de mon grand-père dans sa version initiale. Je me suis dit que les ratures étaient rassurantes avant de replonger dans un sommeil serein. Je savais qu’au bout de la nuit, ce serait le jour de la balade autour du lac, pèlerinage hebdomadaire qui prenait deux heures de mon temps.

*

La brume matinale ressemblait à une moustiquaire. Je fis les cent pas devant un grand chêne, attendant que le soleil pointe à l’horizon. J’avais fait preuve d’impatience. Incapable de me vautrer dans les reliquats de ce rêve trop lumineux pour refléter la sombre réalité. Mon psy disait qu’un cauchemar était plus sincère dans la mesure où l’esprit avait besoin de se défouler en toute impunité.
« Ceux qui rêvent de jolies bergères jouant à saute-mouton avec leurs brebis ne sont que des psychopathes qui s’ignorent. »
Il répondait à mon sourire par une grimace.
« J’ai eu des clients qui se vantaient de rêver de chatons ou de chiots. Leurs femmes ont demandé le divorce peu de temps après. J’ai appris qu’ils les battaient. »
Je commençais à m’inquiéter. J’avais rarement posé des bombes en dormant.
Lorsque la brume se dissipa, je vis que le lac était couvert de foulques macroules et de colverts. Des hérons les observaient, sentinelles perchées sur une patte au sein de la flottille de nénuphars. Mon grand-père avait parlé d’un « cendré » revêche qui faisait la guerre aux pêcheurs.
« C’est normal, ils attrapent le poisson et vident le lac de la nourriture de ces grands échassiers. Ils ont décidé de se débarrasser de cette engeance chaussée de cuissardes ridicules et dont la gaule faisait des ravages au sein de leur garde-manger. »
Mon grand-père avait évoqué Petit Patapon, leur chef. Il avait un regard de dinosaure. Je n’avais jamais fait le rapprochement avant de lire son journal intime.

Il n’était pas très grand mais c’était un vaillant. Il combattait avec une arme souvent fatale : son bec. Il en a empalé, des pescadous ! Baïonnette au canon ! Ils faisaient moins les marioles avec leurs cannes à pêche dont ils se servaient comme d’un fouet. Ils se vidaient de leur sang et les nénuphars ne semblaient plus que d’énormes confettis destinés à un carnaval macabre. J’étais là, j’ai tout vu, et je n’ai rien fait pour les aider. Je trouve la pêche encore plus hypocrite que la chasse quand ils remettent les poissons à l’eau après les avoir fait souffrir. Pas loin d’être une autre forme de corrida.

Les pêcheurs avaient déserté les lieux, les ajoncs avaient moins le dos courbé. Ce n’était pas le fruit du hasard. Un grèbe slalomait entre les nénuphars en s’ébrouant et des carpes remontaient à la surface pour taquiner les canards qui se chamaillaient. Les yeux globuleux des grenouilles affleuraient tels des périscopes. Lorsqu’un « cendré » approchait, c’était la débandade, et l’eau se ridait au rythme des pattes qui se dépliaient.
J’ai croisé quelques marcheurs, souvent des têtes que je connaissais. L’un d’eux me demanda pourquoi il n’y avait plus de pêcheurs, je lui ai répondu que l’eau était polluée.
« Mais… tous ces animaux… Ils sont immunisés ? »
« Oui, voilà, ils sont immunisés. Mais ce n’est pas une raison pour manger du canard à tous les repas, n’est-ce pas ? »
Il m’avait regardé comme si je venais d’insulter sa mère. J’ai attendu qu’il s’éloigne pour glousser. Un orvet se faufila entre mes pieds et j’en profitai pour pisser dans le lac.
Deux heures plus tard, je rentrai, bien décidé à faire un bon repas. La solitude ne me faisait point peur. Quand j’avais le blues, je montais sous les combles, et rien que d’entendre grincer le vieux rocking-chair, je partais en voyage au pays de mon enfance.

Gamin, il m’arrivait d’aller me balader, seul, autour du lac. Les pêcheurs ne m’intéressaient guère parce que je savais que leur présence chassait les oiseaux.

Oui, papy, et ils ne font pas que chasser.
Oui, papy, après avoir lu les pages où tu racontes ce que tu as fait, j’ai découvert qui tu étais. Mais je ne saurai jamais si c’est ton éditeur qui a supprimé cet épisode, ou toi qui as craint de mettre la puce à l’oreille.
À ta place, j’aurais dit que c’était une fiction. Qu’écrire ses mémoires ne signifie pas dire la vérité, toute la vérité. Je serai le meilleur des avocats. Mais cet homme que tu as éliminé, on l’a forcément recherché. Si seulement je savais où tu l’as enterré. Parce que s’il avait été retrouvé, les médias l’auraient dit, et tu ne serais pas mort de ta belle mort, à la maison.
Ne me dis pas que tu l’as arrosé d’essence avant de…
Cette nuit-là, j’ai rêvé que je me baignais, nu, dans le lac, tandis qu’un crocodile entrait furtivement dans l’eau. Sans le moindre clapotis. Un rayon de lune m’avait alerté qu’une torpille fendait les flots par bâbord.
La star entrait en scène, dans un halo où seule la tête était visible.

*

Les feuilles volantes posées sur la table de chevet battaient de l’aile, tels des oiseaux blessés, quand j’éteignais la lumière. J’avais dû les lester au moyen d’un galet ramassé sur l’unique plage du lac. Les autres, désormais si peu confidentielles, je les avais glissées dans le tiroir. Une cage que je n’ouvrais que lorsque l’envie de les relire me prenait. La sensation qu’en mon absence, elles essayaient de reformer l’intégralité des mémoires de papy. La lampe éclairant l’aveu, sa réputation risquait d’être sabotée.
Il avait interdit à tant de convois de munitions allemands de franchir les ponts stratégiques. Les arches s’étaient gondolées avant de retomber, émiettées, dans les champs, dans l’onde. Il était celui par qui tout un réseau de résistance a réussi à traquer l’envahisseur nazi en terre ardéchoise. En revanche, mes parents ne m’avaient jamais rien dit de ses actes à l’occasion du précédent conflit. Avait-il été brave face à l’ennemi ?
Je l’imaginais, baïonnette au canon, jaillissant des tranchées à la tête d’une troupe et courant à perdre haleine (et la vie) vers les mitrailleuses du svastika. Il était toujours le premier, naturellement volontaire pour entraîner ses compagnons de combat. Il se vantait, à la nuit tombée, d’avoir percé moult ventres impies.
« Les tripes boches, on dirait des serpentins. Ils n’ont rien dans le bide, que de l’air. Ils se chient dessus quand ils nous voient, il ne reste plus rien à évacuer quand la lame déchire leur chair. »
Je me reprenais aussitôt. La violence me faisait peur. Je pensais même que certains Allemands ne méritaient pas de mourir. Je voyais le regard de papy au moment où il enfonçait la baïonnette avant de la ressortir et de l’enfoncer à nouveau, comme un marteau piqueur, et ce regard me rappelait celui d’un héron.
Petit Patapon était-il un soldat du lac ? Celui par qui les pêcheurs ne sont plus jamais revenus, effrayés par la résistance des « cendrés » ?

Papy n’avait-il pas profité de cette guerre larvée pour étriper l’amant de ma grand-mère ? Persuadé que l’on accuserait un héron, dont le bec acéré était l’arme du crime.
Il avait conservé des trophées de chasse. Il avait certainement vendu sa vieille baïonnette à un ferrailleur.
« Mais il y a de la rouille dans la plaie… »
« Vous avez entendu ce que disent les autres pêcheurs ? Ça faisait plusieurs jours que les hérons cendrés les menaçaient. Ils venaient même les provoquer en picorant leurs prises jusque dans leurs besaces. L’un d’eux a eu un œil crevé. »
Il y avait eu une battue immobile. Des snipers de la gendarmerie se postèrent dans les ajoncs, flinguant les oiseaux perchés sur une patte et qui avaient un regard de dinosaure. Les nids avaient été piétinés et tant d’œufs cassés, libérant des embryons dont les carpes se nourrirent.

Heureusement, au fil des années, d’autres hérons cendrés sont venus, leur vol noble émerveillant les enfants, au creux des vallées, et ils font mon bonheur lorsque je me balade autour du lac.
J’avoue que je suis aussi fier d’eux que de mon grand-père.

*

Maman avait souvent évoqué mamy. Elle disait que c’était une femme physiquement magnifique, mais qui avait couché avec l’ennemi. J’étais gamin, je ne comprenais pas tout. Je me disais qu’elle avait pique-niqué avec des Allemands, et comme papy leur avait fait la guerre, il était très fâché contre elle.
Mais, en prenant de l’âge, je commençais à traduire ce sabir. Et j’ai appris, tout à fait par hasard, qu’il se murmurait qu’un boche, après la guerre, avait élu domicile dans un village voisin. C’est à cette époque que papy s’est découvert une passion pour la pêche.
Un matin, il était parti en direction du lac après avoir troqué la gaule contre sa vieille baïonnette. Mamy l’avait vu mais avait laissé faire. Elle était si lasse.
Papy était revenu comme s’il ne s’était rien passé. Et le couple se mit à vieillir et à élever leur fille, ma mère, du mieux qu’ils purent.
C’est tout à fait par hasard, oui, que j’ai trouvé le journal intime de maman. Il y avait un double fond dans la vieille armoire normande, au grenier. Je poursuivais, mes doigts imitant les pattes d'un crabe, une grosse araignée.
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