Le voisin

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" L'accent circonflexe est l'hirondelle de l'écriture." Jules Renard  [+]

« -Heu.....oui...non....enfin je ne sais pas....oui mais je ne serai pas là...si si si là, je serai là..... »

Voilà, j'ai encore complètement perdu mes moyens et je bafouille comme un idiot. Cette fille me fait un de ces effets !  J'ai beau répéter des phrases, des intonations, des postures le matin devant le miroir de la salle de bains en me rasant, mon coeur s'emballe dès que je l'aperçois. J'ai beau préparer ce que je lui dirais si par hasard elle s'apercevait que j'existe, que j'habite dans son immeuble, juste en dessous d'elle, mes mains deviennent moites et mes oreilles rougissent lorsque j'entends son pas dans l'escalier. Si un jour, en sortant de l'ascenseur par exemple, elle me disait tout simplement bonjour...  Et voilà, c'est arrivé aujourd'hui , et je n'étais pas du tout prêt pour ça !

-Bonjour, je suis Valérie. J'habite au cinquième. Et vous ?

J'ai grogné :

-B'jour, au quatrième.

Quand je suis surpris, ma voix grogne comme un ours de mauvaise humeur, je déteste ça, mais je n'y peux rien. On ne maitrise rien quand on est surpris..

C'est son sourire demi-moqueur et son sourcil interrogateur qui m'ont fait comprendre qu'il manquait quelque chose à ma réponse :

-Euh, Antoine.

D'un geste autoritaire, elle m'a serré la main. Ce geste a provoqué en moi une décharge électrique, qui depuis la paume de ma main en contact avec la sienne, a fusé dans mon bras , a emballé mon rythme cardiaque, compressé mes poumons, ramolli mes jambes et fait exploser mon cerveau.

Bien sûr, bêtement, j'ai tenu sa main trop longtemps . Dans les rapports sociaux, je suis toujours « trop «  ou « pas assez », je n'ai jamais trouvé le bon dosage. Comment vous en sortez-vous, vous ? Quelqu'un vous a-t-il appris combien de secondes on serre la main d'une jeune fille qui vous parle pour la première fois, mais dont vous êtes secrètement amoureux depuis des semaines ? Qui vous a enseigné la juste pression des doigts ?

-Ravie de faire votre connaissance, Antoine.

Ce sourire ! Des petites dents parfaites, de forme et de blancheur, qui mordillent doucement sa lèvre inférieure charnue, gourmande, sensuelle..

-Je me demandais, continue-t-elle..je cherche quelqu'un dans l'immeuble qui pourrait arroser mes plantes une ou deux fois au cours de la semaine prochaine. Je pars en voyage , voyez-vous, et notre concierge qui habituellement, nous rend ce genre de petit service, a une jambe dans le plâtre, vous devez sûrement être au courant . Je ne peux pas lui demander de grimper jusqu'au cinquième étage avec ses béquilles, termine-t-elle dans un joli éclat de rire .

Bêtement encore, je regarde ses jambes. Idiot, c'est de la concierge dont elle te parle ! Reprends-toi, me morigéné-je.

-A moins que vous-même....mais je ne veux pas vous importuner..Vous n'auriez probablement pas le temps pour..

C'est à ce moment que j'ai perdu le reste de mes moyens.Je déteste être pris au dépourvu, je ne sais pas réagir de façon socialement adaptée. Dans ce genre de situation, je peux aussi bien bloquer dans un long mutisme que répondre avec précipitation sans réfléchir. Après une succession de syllabes bégayées, je réussis quand même à produire une courte phrase intelligible:

-Quel jour ?  Il faudra me laisser vos clés.

-Oh ! Comme c'est gentil de votre part ! Merci, vous me rendez un très grand service, vraiment ! Je déposerai mes clés dans votre boite aux lettres demain matin en partant. Vous n'aurez à monter qu'une ou deux fois dans la semaine, cela suffira.

La voilà déjà partie...Devant les portes de l'ascenseur qui ,détectant ma présence,s'ouvrent et se ferment inlassablement, je reste debout, comme paralysé, ma main droite tremblante encore tendue vers l'avant. Je veux rester devant cet ascenseur pour toujours, parce que Valérie s'est tenue là quelques secondes, parce qu'elle a respiré là, son parfum y flotte encore, la poussière soulevée par sa virevolte n'est pas encore retombée et les ondulations de l'air causées par sa voix ne sont pas encore calmées.

-2-

Le lendemain matin, je suis debout trop tôt, déjà prêt, alors qu'elle n'est sûrement pas encore partie...

C'est ridicule, il est certainement inutile de monter arroser ses plantes aujourd'hui, elle l'aura certainement fait elle-même une dernière fois avant son départ et cela peut donc attendre le milieu de la semaine...

Ou au moins deux jours...

A moins qu'il s'agisse de plantes très fragiles, nécessitant beaucoup d'eau.....elle n'a pas précisé...

Il faudrait donc que je m'en assure dès aujourd'hui...Imaginez un peu qu'elle me confie cette responsabilité apparemment importante à ses yeux et que je ne m'en acquitte pas correctement....oui, je vais monter aujourd'hui...

Cet après-midi.

Mais pourquoi attendre cet après-midi ? Quand une chose est faite, elle est faite et on n'y pense plus.

Quelque chose en moi me dit qu'il est indécent de se précipiter dans l'appartement de quelqu'un qui vous laissé ses clés à peine a-t-il le dos tourné...mais mes intentions ne sont pas indécentes, je souhaite seulement voir les plantes dont on m'a confié l'arrosage, alors je pourrais peut-être....

Je peux au moins aller chercher les clés dans ma boite aux lettres, ça, ce n'est pas un geste intrusif et cela me fera gagner du temps pour cet après-midi...

-3-

Me voilà déjà devant la porte, j'introduis la clé dans la serrure. A quoi peut bien ressembler l'intérieur d'une si jolie personne ? Je ne connais que son prénom, il y a peu de temps qu'elle a emménagé dans cet immeuble. Quel métier exerce-t-elle ? Quels sont ses loisirs, ses passions ? Une femme qui tient tant à ses plantes doit être très méticuleuse...

Au premier coup d'œil, l'appartement de Valérie semble être de même surface et de même disposition que le mien à l'étage en dessous, ce qui est tout à fait habituel dans ces petites résidences à loyer modeste.

Dès l'entrée, des chaussures en désordre me font penser qu'elle a dû quitter son appartement rapidement, peut-être était-elle en retard.   Mais quand même, je ne peux m'empêcher de les assembler par paire, de disposer chacune au centre d'un carreau du carrelage, le talon soigneusement aligné contre le mur. Voilà qui est mieux, elle sera sûrement contente à son retour de pouvoir enfiler ses chaussons d'intérieur sans les chercher...

Comme chez moi – j'ai presque l'illusion d'y être, c'est une drôle d'impression--le couloir d'entrée dessert plusieurs pièces. J'entre dans le salon

Ah tiens, ses meubles ne sont pas disposés comme les miens. Pour avoir testé chez moi plusieurs agencements de mes canapés et fauteuils, j'en connais le plus fonctionnel

Quel repos ce sera pour elle, au retour d'un voyage fatigant, de s'asseoir dans ce canapé que je viens de repousser contre le mur du fond de la pièce, maintenant que les deux fauteuils ont interverti leurs places avec la bibliothèque.

Je commence à avoir un peu chaud. Pour changer de place la bibliothèque, j'ai dû en retirer tous les livres. Des romans d'amour, des policiers, de la littérature de terroir et de gare...

Sûrement des ouvrages qui lui ont été offerts et dont elle ne sait pas comment se débarrasser... il est impossible que ma princesse apprécie une littérature de midinette .

En quelques aller-retours les bras chargés, ma bibliothèque complète de la Pléiade, les vingt tomes des Rougon Maquart et les quatre-vingt-dix ouvrages de la Comédie Humaine côtoient les tragédies d'Euripide, les poèmes de Baudelaire et les Misérables d'Hugo sur les étagères .

Que de bonheurs de lectures désormais possibles pour ma Valérie, maintenant que place nette est faite. Il me tarde de partager avec elle des discussions littéraires, autour d'un thé peut-être...

Mais aime-t-elle le thé ? Quel pourrait être son parfum préféré ?

Je ne trouve rien dans la cuisine pour me renseigner sur ce point. Des boites de conserves et des paquets ouverts de pâtes et de biscuits dans les placards, des pizzas surgelées au congélateur, un reste de plat cuisiné dans le réfrigérateur...

-4-

Cette nuit, je n'ai pas dormi.

Mon cerveau tournait à plein régime, dressait une liste de tout ce qui ne va pas dans l'appartement de Valérie et qu'il faut donc corriger...

Tôt levé, je suis le premier client de l'épicier, du poissonnier, du primeur, du droguiste, du quincailler...je ne fréquente jamais les hypermarchés ou autres grandes surfaces, auxquelles je reproche de vendre de la marchandise de mauvaise qualité.

Je me mets ensuite à l'œuvre avec excitation, confiant dans la sûreté de mes goûts pour le choix des couleurs de peinture, l'assortiment des tissus des rideaux et du couvre-lit. Concernant la chambre justement, j'ai eu quelques hésitations, causées par mon émoi à me trouver dans un lieu si intime.

Le nez sur l'oreiller, j'ai humé le parfum de ses cheveux jusqu'à en être presque ivre. Roulé en boule sous la couette sans housse, j'ai découvert d'autres parfums corporels, quelques fragments de pilosité , me faisant imaginer que mon amour dort nue, ainsi qu'une rognure d'ongle avec laquelle j'ai joué un petit moment, avant de la presser doucement entre mes dents.

La remise en ordre de l'armoire me prend un peu plus de temps, il semble que ma dulcinée soit une dépensière compulsive en matière de vêtements. J'occupe le temps nécessaire de séchage entre les deux couches de peinture murales par la contemplation de petites culottes, bas et autres soutien-gorges dans les bonnets desquels je glisse mon poing fermé, afin d'estimer le volume des seins de Valérie.

-5-

 Je rentre enfin chez moi, épuisé, mais toujours surexcité. Cela fait maintenant cinq nuits que je n'ai quasiment pas dormi. J'ai les yeux cernés, je suis sale et dois certainement sentir mauvais, je n'ai pas mangé, mais je suis arrivé au bout de la remise en état de l'appartement de Valérie. Je m'assois sur le canapé pour contempler le travail accompli et..........

LES PLANTES ! J'AI OUBLIE D'ARROSER LES PLANTES !

Les pétales de l'orchidée phalaenopsis sont tombés , il n'en reste plus qu'une tige verte , que je raccourcis d'un bref coup de ciseaux à deux centimètres de la terre, afin de lui redonner un peu de vigueur. J'applique le même traitement au ficus benjamina,  et balaie ses feuilles desséchées. Fébrilement, je coupe aussi les fleurs fanées du rosier d'intérieur, et les petites branches du bonsaï.

J'effeuille, j'élague, je taille, j'ébourgeonne, j'éclaircis, j'ébranche et j'écime....courant d'une plante à l'autre, afin de redonner à chacune un aspect présentable et cacher les conséquences désastreuses de mon oubli.

Je n'avais pas remarqué qu'il y avait autant de plantes dans cet appartement, et Valérie rentre ce soir. J'inonde à toute vitesse chaque pot avec plusieurs arrosoirs d'eau, comptant sur un miracle pour que tout ait repoussé en quelques heures et laissant au passage de grandes flaques sur le parquet et le tapis tout neuf.

-6-

J'ai remis les clés de Valérie dans sa boite aux lettres. Je suis couché dans mon lit, épuisé, prostré et inquiet. Je viens de traverser un zone de turbulences, le calme revient tout doucement , comme le reflux d'un tsunami. Au-dessus de ma tête, j'entends les pas de Valérie qui est rentrée. Elle se déplace de pièce en pièce, je peux suivre son trajet en écoutant le bruit de ses talons . Quelques pas jusqu'à l'entrée de la cuisine, un arrêt de quelques secondes, quelques pas à nouveau vers le salon et les mêmes secondes silencieuses, suspendues.

Puis un claquement, un galop dans l'escalier, des coups violents contre ma porte et un doigt posé en continu sur ma sonnette .

Les mains sur mes oreilles, je cache ma tête sous mes couvertures et je pleure.

 

 

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