Le vison

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Dans son édition du 2 janvier 1956, Le Petit Parisien rapportait un fait troublant :
Une femme aux cheveux auburn vêtue d’un seul manteau de vison a été retrouvée avant-hier, rue du Bac. Selon le médecin légiste qui a examiné le corps, la défunte aurait été écorchée vive. Ses meurtrissures sont telles qu’il n’est pour l’instant pas possible d’identifier la victime…

***

10 novembre 1955
En ce milieu d’automne, le boulevard Haussmann paraissait morose. Les immeubles n’offraient aux passants que la grisaille de leurs façades. Et dans les bureaux de la compagnie d’assurances La Providence, les employés zélés voyaient le temps s’écouler au rythme des sinistres, des dossiers créés et clôturés. Tous sauf un, au service du classement. Il avait délaissé son travail pour se perdre dans la contemplation de la femme qui évoluait sous ses yeux… Fasciné, il avait d’abord admiré ses chevilles puis ses mollets dont les bas épousaient à la perfection le renflement. À présent, son regard se perdait sur le creux de ses genoux révélé par la fente de sa jupe.
Il en était là de son examen, lorsqu’un « Paul ! » le tira de son hébétude. Gêné, il abandonna l’objet de toute son attention pour les papiers éparpillés sur sa table, rajusta ses lunettes et reprit sa tâche monotone. Que l’on ait pu deviner son émoi le submergea d’une onde chaude, la honte le fit rougir. Pourtant Yvette s’était montrée discrète. Pour une fois, elle ne l’avait pas interpelé de sa voix forte et grave ; ses collègues trop occupés n’avaient donc rien remarqué.
La tête penchée sur ses feuillets, Paul devina alors les gestes de celle qu’il n’osait plus observer : ses escarpins montant et descendant avec grâce les marches de l’escabeau qu’elle déplaçait sans faire de bruit ; ses fines mains tirant le dossier d’un casier. Il revit sa jupe dont le lainage s’animait au gré de ses mouvements, soulignant son fessier aux contours généreux. Soudain, il réalisa que la scène ne lui avait peut-être pas échappé, à elle. Peut-être même l’avait-elle surpris tandis qu’il la couvait de ce regard nourri d’envie. À cette idée, de nouveau, son visage s’empourpra. La présence de la jeune femme le mettait mal à l’aise, l’oppressait. Il fallait qu’elle parte ! Avait-elle deviné ses pensées, car elle quitta le bureau.
Paul, soulagé, se leva, posa une pile de dossiers sur le petit chariot que se partageait le service et fila se perdre dans les travées aux casiers saturés de dossiers. Il s’arrêta, un court instant, devant la fenêtre et regarda, songeur, le boulevard Haussmann. Le vent agitait les branches des platanes et les feuilles s’envolaient nonchalantes, légères pour se poser sur le bitume, nappant les trottoirs de taches mordorées.
En rangeant ses dossiers, Paul pensait encore à elle. À son arrivée au service de la comptabilité, six mois auparavant. Timorée, elle fuyait la moindre conversation. Mais avec le temps, elle avait pris de l’assurance et ses collègues l’appréciaient pour son naturel joyeux, la façon aussi qu’elle avait de rire de leurs plaisanteries. Surtout, elle avait des mots gentils pour Paul. Aussi, devant tant de sollicitude, ce dernier que l’on qualifiait de grand timide s’était pris à imaginer l’impossible. Dès qu’il la croisait au détour d’un couloir, à la cantine, entre deux bouchées, il lui décochait un sourire qu’elle lui rendait, polie.
Il était d’une maladresse déroutante. Il le savait mais n’aurait su faire autrement. Et puis, son physique ne le servait pas. Il n’était pas laid or, et c’était bien pire, il était insignifiant, aussi insignifiant que son salaire d’employé au service du classement. Séduire cette jeune femme relevait donc de l’exploit. Ça aussi, il le savait. À 40 ans, Paul avait derrière lui de longues années de solitude et sans doute en aurait-il autant devant. Qu’importe, la jeune femme était son rayon de soleil. Il l’aimait pour son charme, le chic de son allure, pour tous ces détails qui la distinguaient des autres même si elle avait parfois l’arrogance des jolies femmes.
Depuis quelque temps, on se plaisait à dire que le chef comptable n’était pas indifférent aux charmes de sa jeune employée. Et les commères, à l’affût du moindre potin, affirmaient qu’elle avait tout fait pour. Qu’en somme, la belle n’était pas farouche. Bien sûr, Paul avait eu vent de ces indiscrétions, mais sa naïveté naturelle le dissuadait de donner crédit à ces médisances. Pourtant, ça le tracassait.

Ce jour-là, Paul quitta le bureau vers dix-huit heures. Il avait plu dans l’après-midi ; les pneus des voitures claquaient sur le bitume humide. L’air était gorgé des effluves musqués échappés des grands arbres. Des hommes allaient nonchalants, les poings dans les poches, d’autres le pas alerte, une serviette à la main. Des femmes, pressées de retrouver leur progéniture, martelaient de leurs talons les trottoirs. Presque tout ce petit monde se hâtait vers les bouches du métro Chaussée d’Antin.
Malgré la pluie qui promettait de revenir, Paul préféra rentrer à pied. Il releva le col de son pardessus, enfonça son chapeau de feutre sur son crâne dégarni et gagna le passage clouté. Il s’apprêtait à traverser quand il l’aperçut. Finalement, il ne rentrerait pas chez lui, pas maintenant.
Sur ses pas, il remonta la rue Halévy, bifurqua place de l’Opéra pour emprunter le boulevard des Capucines où la terrasse du Café de la Paix avait été désertée ; les premiers frimas avaient fait fuir les clients. Paul la vit ouvrir son parapluie, le crachin reprenait. Elle pressa le pas. Lui aussi.
Place de la Madeleine, elle s’arrêta devant la vitrine d’un marchand de fourrures et Paul se demanda s’il devait l’accoster. Elle n’aurait sans doute pas refusé de faire quelques pas en sa compagnie, elle était si aimable. Pourtant il renonça à cette idée pour se réfugier sous un porche.
De là, il la vit regarder avec intérêt les mannequins de celluloïd qui prenaient la pose, leurs épaules enveloppées de précieux manteaux avec, à leurs pieds, négligemment jetées, des étoles de toute beauté. La luxueuse devanture offrait au regard un chatoiement de nuances : les blanches hermines se mêlaient à la rousseur des renards, les chinchillas au noir astrakan, les taches des poulains à celles des félins. Il est vrai que Goldberg savait choisir pour ses riches clientes, des animaux au pelage incomparable. Et les peaussiers grecs de la grande maison excellaient à transformer des milliers de toisons en pelisses du dernier cri.
Une femme élégante passa, s’attarda puis repartit tandis qu’elle n’avait d’yeux que pour un manteau de vison.
Paul trouvait sinistre ce tableau où petites bêtes écorchées vives et spectres au blême faciès semblaient s’unir pour une danse macabre. À cet instant, il comprit qu’elle ne serait jamais sienne. Il en était là de ses pensées quand un homme s’approcha d’elle. Paul le vit la frôler. Il devina son regard insistant tandis qu’elle, toute à sa contemplation, ne percevait rien de ce qui l’entourait. L’homme susurra à son oreille :
— Dites « oui » et il est à vous !
Surprise, elle allait lui répondre qu’il se méprenait mais les mots restèrent suspendus à ses lèvres. L’homme insista :
— Essayez-le. S’il vous va, il est à vous. Je ne vous demanderai rien, pas même votre prénom. N’ayez pas de scrupules. En acceptant, vous ferez de moi un homme heureux.
Cet homme était fou. Insensée aussi sa proposition. Cependant, maintenant qu’elle lui faisait face, elle lui trouva un certain charme. Son regard, surtout, à l’éclat métallique rehaussé par le foulard de soie marine qu’il portait avec négligé. Devait-elle prendre au sérieux celui qui la dévisageait ? L’occasion était trop belle, inespérée. Son rêve se réaliserait-il sans qu’il ne lui en coûtât, sans qu’elle y perde son âme ? Sur un ton qu’elle voulut badin, elle lui répondit qu’il était fou.
— Non, riche !
Et le marché fut conclu.
Paul les vit entrer dans la boutique. Poussé par la curiosité, il délaissa son porche pour se rapprocher de la vitrine. Il la vit passer ce modèle à la coupe droite et aux manches trois quarts, il lui allait à ravir. Avec sa chevelure auburn ramenée en chignon, elle ressemblait à une vedette de cinéma. Ses mains, qu’elle avait fines et blanches, caressaient le manteau tandis que ses joues allaient et venaient contre le col soyeux du vison, ses yeux perdus dans une sorte d’extase. La jeune femme et la toison aux reflets ambrés semblaient ne faire qu’un. C’était troublant. L’homme, lui, la dévorait de son regard bleu acier.
Paul n’eut guère envie d’en voir davantage. Et le cœur lourd, il s’en alla sous la pluie, rue de Paradis.
Dans la boutique, l’essayage terminé, l’homme avait payé sans ciller. Puis le couple s’était quitté, chacun parti de son côté.

***

15 décembre 1955
À l’approche des fêtes, dans les bureaux de La Providence, les employés n’avaient plus la tête au travail. Ils manipulaient les dossiers avec moins de rigueur, la plupart ne pensant plus qu’aux préparatifs de ces précieux moments.
Pour Noël, Paul irait à Thionville visiter sa vieille mère. Cette année encore, il n’arriverait pas au bras d’une demoiselle. Qu’importe, sa mère avait depuis longtemps renoncé à l’idée d’être présentée à une future belle fille. Yvette convierait ses enfants et leurs rejetons au festin qu’elle se faisait une joie de leur préparer. D’autres, comme Paul, iraient en province visiter ceux qu’ils n’avaient pas vus depuis des mois. Les plus aisés prévoyaient de passer quelques jours à la montagne. Et puis il y avait ceux qui resteraient à Paris, trop attachés à l’agitation, aux cinémas et aux théâtres de la capitale.
Avec tout ça, on en avait presque oublié certaines rumeurs. Le scandale attendu n’avait pas eu lieu ; le chef comptable était resté fidèle à son épouse, la belle n’avait pas cédé. Elle n’en restait pas moins le centre d’intérêt de tout l’étage. À la rédaction, on la trouvait charmante mais superficielle. À la comptabilité, on avait constaté qu’elle dépensait sans compter pour sa garde-robe. Seul le classement lui vouait une sorte de culte. Ils aimaient la découvrir chaque jour plus jolie, plus élégante. Quant à Paul, bien qu’il lui en coûta, il n’avait toujours d’yeux que pour elle.
Elle avait prévu de passer Noël chez ses parents à Orléans, et pour le Nouvel An sortirait avec des cousins de passage à Paris. Elle porterait enfin son vison. À ce propos, plus elle y pensait, plus elle se trouvait ingrate : la jeune femme n’avait jamais remercié l’homme qui lui avait offert l’inestimable manteau. Elle se souvenait qu’il ne manquait pas de charme, qu’il était riche aussi. Elle aurait même juré ne pas l’avoir laissé indifférent. Et puis, ne lui avait-il pas remis, avant de la quitter, une carte de visite avec son numéro de téléphone, la priant de l’appeler s’il lui prenait l’envie de dîner en sa compagnie ? Un homme délicat en somme. Une chance, elle avait gardé le petit carton !

À la sortie des bureaux, le soir était tombé, mais Paris faisant fi de la nuit, brillait de mille feux. Boulevard Haussmann, les vitrines des Galeries Lafayette métamorphosées offraient aux badauds le spectacle merveilleux de joyeux automates. Et les petits nez collés aux vitrines ne s’en écartaient que pour pousser des « Oh ». Les gens s’entassaient dans les bus, chargés de sacs et de paquets. Les autos klaxonnaient, les piétons se pressaient. Les rames du métro ne désemplissaient pas. Le bureau de poste était bondé lui aussi, et elle dut attendre un moment avant de demander à la téléphoniste de composer son numéro.
— Allez-y : cabine six !
Oui, il se souvenait d’elle. Il était touché de son appel et l’invitait, à son retour d’Orléans, pour un dîner chez Lipp, boulevard Saint-Germain. « N’oubliez pas de porter votre vison », lui avait-il dit.

***

31 décembre 1955
Six heures du matin et déjà on se bousculait autour des billots du Pavillon Baltard. Dans un charivari ininterrompu, grossistes et détaillants soupesaient, débitaient, négociaient. Sur le carreau, dans le froid glacial, les petits commerçants exhibaient denrées et curiosités ; éphémères étalages entre lesquels chalands et livreurs se frayaient des chemins incertains. Et pendant qu’aux abords de l’église Saint-Eustache, un groupe d’hommes se réchauffait autour d’un brasero, au comptoir des bistros, les cafetiers servaient les premiers blancs secs de la journée. On se saluait, on s’envoyait des quolibets, seules dormaient encore les pensionnaires des maisons closes.
Rue Rambuteau, Rémy, casquette ajustée et bicyclette enfourchée, s’engagea dans l’étonnante fourmilière. Il aimait l’ambiance des Halles. C’était son quartier et il connaissait bien ces faces rougies par le froid, l’effort et le vin. Pourtant, c’est chez Marquant qu’il faisait son apprentissage, cette pâtisserie réputée de la rive gauche. À cet instant, il repensait au réveillon de Noël autour de la table familiale. Il ne s’était pas couché tard. Avec les fêtes, la somme de travail était telle que l’épuisement avait vite eu raison de lui. En revanche, ce soir, il se promettait d’attendre les douze coups de minuit pour saluer la nouvelle année. Ragaillardi à cette idée, il accéléra son coup de pédale.
Il s’engageait dans la rue Sauval en direction du Pont-Neuf quand il aperçut, sous la lueur vacillante d’un réverbère, une forme à terre étendue. « Un boit-sans-soif », se dit-il. Parvenu à la hauteur de ce qu’il croyait être un ivrogne, Rémy fut surpris de lui découvrir de longues boucles auburn ruisselant sur le pelage soyeux de son manteau. Chevelure et fourrure semblaient s’unir dans un chatoiement de bruns et de roux. Une étrange composition dont le modèle reposait allongé sur le côté.
Le froid était glacial, il fallait réveiller l’inconnue. Alors il laissa là sa bicyclette pour interpeler l’endormie. Ne rencontrant que l’écho de sa propre voix, il attrapa doucement la moelleuse toison. En vain, le vison se dérobait sous ses doigts. Certain maintenant de faire une sinistre découverte, son cœur heurta violemment sa poitrine, l’envie de fuir le saisit. Pourtant, il y renonça et de ses deux mains, cette fois, agrippa la peau avec fermeté, obligeant le corps à se retourner. Enfin il céda, et Rémy comprit ce que la femme refusait de dévoiler : l’indécence d’un corps écorché et d’un visage sur lequel ne restait plus que le contour effrayant et distordu d’une bouche hurlant sans bruit. Seules ses mains, qu’elle avait fines et blanches, avaient été épargnées. Intouchée aussi sa flamboyante chevelure et ce manteau étonnement beau, que les meurtrissures de la morte qu’il enlaçait n’avaient pas souillé.
Rémy, agenouillé, incapable de se détacher du sinistre tableau, resta là, sans rien, ni personne pour venir briser le charme inquiétant, juste quelques flocons de neige, uniques témoins du bout de papier que la main laiteuse venait de libérer… une carte de visite qui s’en alla rejoindre les égouts de Paris.

***

Lui savait qui elle était. Cette sotte s’appelait Violette…
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