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Robert s’installa dans son fauteuil préféré, afin de continuer la lecture d’un roman commencé la veille, quand le carillon retentit. Surpris, il posa son livre et se leva pour ouvrir. Vingt-deux heures ! L’heure était mal choisie pour emprunter du sucre, ou effectuer une visite de courtoisie. Probablement un touriste en panne ?
Dans le judas, il aperçut un homme de trente-cinq ans environ, vêtu d’un costume. Il ouvrit la porte et demanda à l’inconnu la raison de sa visite.
— M. Dawson. Je suis mandaté par une société afin de vous remettre une lettre.
— C’est une plaisanterie ? Qui êtes-vous ?
— Je me nomme M. Art Nack. Laissez-moi entrer et je vous explique le but de ma visite.
Après réfléxion, Robert accepta de le recevoir. L’homme paraissait inoffensif et il était curieux de savoir ce qui motivait sa démarche.
M. Nack déposa une feuille A4 tapuscrite sur la table basse du salon.
Cher Monsieur,
Honnête organisation, nous souhaitons acquérir votre terrain pour la somme de 190 000 dollars.
Si vous êtes d’accord, vous devez signer les documents que vous présentera M. Art Nack, ce soir avant minuit. Passé ce délai, nous ne serons plus en mesure de vous faire la moindre proposition de rachat, et le matin vous trouvera mort.
Vous êtes libre de refuser ou d’accepter notre offre. Vous pouvez en discuter avec votre avocat, ou toute personne que vous jugerez digne de vous conseiller. Sachez simplement que cette personne pourrait ne pas se réveiller demain. Ce qui serait dommage !
En espérant que notre offre vous soit agréable et qu’elle retienne votre attention.
Cordialement.
Une société bienfaitrice.
 
IMPORTANT : POUR VOTRE SÉCURITÉ, MERCI DE NE PAS DIVULGUER LA TENEUR DE CE MESSAGE A QUICONQUE.
Robert reposa la lettre sur la table sans prononcer un mot. M. Nack récupéra le document et le rangea dans sa mallette.
— Maintenant que vous avez lu les termes du contrat, réfléchissez tranquillement. Je vais attendre dans ma voiture et je reviendrai à minuit moins dix pour la réponse.
Robert se retrouva seul avec ses interrogations. Qui était cet escroc ? Pour qui travaillait-il ? Que risquait-il en déclinant la proposition ?
A cinquante-huit ans, grand et solidement charpenté, il n’avait jamais eu peur. Sa femme était morte cinq ans plus tôt, emportée par une leucémie foudroyante. Il vivait en ermite dans une maison isolée, où le plus proche voisin était situé à un kilomètre. Pourtant à cet instant précis, il ressentait une frayeur terrible.
Depuis des années, la municipalité les relançait, ses deux voisins et lui, pour la vente de leurs terrains. La mairie désirait construire un grand centre commercial. Elle leur avait proposé 200 000 dollars chacun, mais ils n’avaient jamais capitulé. Et maintenant, la somme initiale était amputée de 10 000 euros !
L’envie de casser la gueule à cet individu le tenaillait mais il s’inquiétait des représailles annoncées.
Les minutes couraient sur la pendule murale, et l’heure fatidique se rapprochait. Il envisagea de téléphoner à la police. N’était-il pas sur écoute ? Des gouttes de sueur perlaient sur son front.
Il se prépara une infusion à la verveine. Le breuvage le réchauffa, mais ne résolut pas son problème. Impossible de décliner cette infecte proposition. Les salauds le tenaient ! Leur approche commerciale aberrante s’avérait efficace.
Tout était calme. S’était-il endormi ? Avait-il imaginé cette visite. Il courut à la fenêtre... Pas de chance ! Une voiture inconnue stationnait devant sa maison, et il distingua une silhouette dans l’habitacle. Ce type devait être un tueur à gages payé par le maire pour se débarrasser d’eux.
M. Nack, à l’apparence sympathique, s’exprimait d’un ton calme et ne l’avait pas menacé de vive voix. Pourtant Robert était terrifié par cet homme froid qui s’amusait avec ses nerfs.
Il relâcha le rideau et se laissa choir sur le canapé. Il ne pouvait pas le forcer à vendre sa maison et son terrain. Allaient-ils tenir leurs promesses et lui payer les 190 000 dollars ? Le tuerait-il une fois les papiers signés ? Que faire ? Où aller ?
Il pensa joindre un ami mais se ravisa à cause du risque encouru. Il fouillait sa mémoire à la recherche d’une solution quand il eut une idée. Il allait contacter le maire ! Son numéro de portable se trouvait sur la carte laissée lors de sa dernière visite.
 Il constata avec bonheur que la ligne fonctionnait. Ses doigts tremblaient : il se reprit plusieurs fois avant de composer le numéro. Une voix masculine répondit :
— M. Curtis ?
— Non, ce n’est pas M. Curtis ! Vous êtes à la société des pompes funèbres. Souhaitez-vous commander un cercueil ? Sachez, Monsieur, qu’il y a actuellement des promotions...
— Excusez-moi, j’ai fait une erreur !
Robert compara le numéro appelé avec celui de la carte et s’aperçut que c’était le même. Effrayé, il appela la police afin de mettre un terme à cette angoissante histoire.
— Allô !
— Bonsoir, je suis bien au commissariat de police de Shelton ?
— Non désolé. Vous êtes toujours à la société des pompes funèbres ! C’est vous qui avez appelé tout à l’heure ? Avez-vous réfléchi à la couleur du cercueil ?
Robert mit fin à l’appel. En dernier recours, il appela la police depuis son téléphone portable. Le même énergumène annonça que les pompes funèbres offraient une épitaphe gratuite pour l’acquisition d’un cercueil.
Pour une raison inconnue, ses lignes téléphoniques avaient basculé sur un numéro unique. Son cœur cognait fort, il avait les mains moites et se sentait piègé. Qui était cet homme  à la voix grave déstabilisante, différente de celle de M. Nack ?
La partie était perdue. Ce qui importait, c’était de rester en vie et de récupérer l’argent.
La pendule annonçait vingt-trois heures cinquante, quand la sonnette retentit. Il se leva comme un automate et alla ouvrir à son pire cauchemar. M. Nack, confiant, affichait un sourire victorieux.
— Quelle est votre décision ? Êtes-vous d’accord pour signer ce merveilleux contrat ?
— Je suis ok pour la vente. Mais qui me dit que j’aurai la vie sauve et la somme promise ?
— Rassurez-vous ! Je suis un professionnel et j’honore toujours mes contrats. Vous serez payé, et tout ira bien pour vous.
M. Nack regarda Robert dans les yeux. Celui-ci sentit qu’il disait vrai. Il prit le stylo tendu et signa avec soulagement les documents.
 
ÉPILOGUE
M. Nack restitua la voiture de location, puis monta dans le train pour rentrer chez lui. Il se rendit aux toilettes afin de retirer son déguisement. Passer incognito était essentiel dans son métier. Une heure plus tard, il arrivait à destination.
Sa mallette contenait 30 000 dollars en liquide. Somme remise par Ted Curtis, le maire de la ville, satisfait de pouvoir construire le centre commercial. M. Curtis avait suivi ses consignes de ne pas évoquer « les affaires » avec les vendeurs. Surpris de voir que « les vieux schnocks » avaient accepté, la proposition de rachat avec rabais, il avait demandé à M. Nack son secret face à ce tour de force. Celui-ci avait répondu que c’était son métier.
Tout était étudié, et il se faisait un plaisir de préparer son rôle et sa façon d’intervenir. Un mode opératoire abouti : aucune violence, des sourires ou des sous-entendus permettant de conclure tous les projets. Les lettres, écrites avec soin, rencontraient du succès auprès de la clientèle. Claires, simples, avec un trait d’humour. Les clients, unanimes, demeuraient bouche bée devant tant d’intelligence d’esprit. Par sa présence, la menace contribuait au bon déroulement de l’opération.
Hier soir, la mise en place du transfert d’appels et son rôle employé des pompes funèbres "voix grave" avaient été le clou du spectacle.
Depuis des années, il pratiquait cet ART avec une efficacité jamais démentie et un nom de scène bien choisi : M. Art Nack ou M. Arnaque, si vous préférez !
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Joëlle Brethes · il y a
Eh bien ! La méthode est en effet imparable !
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Ratiba Nasri · il y a
Oui ça fonctionne bien et M. Nack a plus d'un tour dans son sac ;-) Merci Joëlle pour ta lecture !
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Marie · il y a
Très distrayant !
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Ratiba Nasri · il y a
Merci Marie pour votre retour. Au plaisir de vous lire !
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Zutalor! · il y a
Après "le tisseur de rêves" et "la réunion des 4 + les services", l'embrouille totale montée contre les "vieux schnocks" récalcitrants fonctionne bien !
Félicitations et merci pour avoir égayé cette morose fin de journée de cette fin octobre...

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Ratiba Nasri · il y a
Merci Zutalor. Contente de voir que le visiteur vous ait plu. A bientôt !
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Une intrigue menée avec maestria!
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Ratiba Nasri · il y a
Merci Pascaline pour votre retour. Belle journée !

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