Le violon de Billy Mac Coy

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Il est un village où vivent les histoires, où elles se racontent les unes aux autres et partent parfois en quête de nouvelles aventures....Je le cherche depuis toute petite et j'espère le trouve  [+]

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Dans notre quartier, on disait que les fées s’étaient battues au-dessus du berceau de Billy MacCoy, et que c’était pour cette raison qu’il y avait autant de misère et de bonté en lui.
De la misère, ça y en avait ! Il était vilain, Billy, à faire dégueuler un chat par la patte. Il avait un œil qui disait merde à l’autre, le nez qui disait bonjour à l’oreille, les dents en dedans, les jambes à la retourne. Avec ça, sur le dos, une bosse, une bosse ! Un sommet. Nous, qu’étions jeunes et cons à l’époque, on disait que la bosse à MacCoy, c’était le plus haut lieu d’alpinisme de la région ! Mais, on ne le disait pas devant Billy. On n’aurait pas voulu lui faire de la peine. Parce que devant la bonté de Billy MacCoy, le bon Dieu, il pouvait rendre son tablier. Il avait toujours un mouchoir pour essuyer les chagrins, un bon mot pour nous remonter le moral, et avec ça c’était un violoneux hors pair. Son crincrin n’était pas de qualité mais quand Billy frottait l’archer sur les cordes, ce qu’on entendait, ce n’était pas de la musique, non. Ce qu’on entendait c’était les monts, les lacs, les landes, et la mer, c’était l’usine, les hauts-fourneaux, et nos gars en grève pour défendre notre bifteck, c’était nos bicoques en briques rouges, nos petites joies et nos chiennes de vie. Nos gars, ils en chialaient. Billy nous faisait sortir des larmes qu’on ne savait même pas qu’on avait au-dedans de nous. Mais quand le soir au pub, MacCoy montait sur une table, et se lançait à jouer des airs gais, alors là, non de dieu, on dansait comme si on avait le feu au cul et des brasiers sous les pieds. On chantait à tue-tête :

Aimons-nous, et quand nous pourrons nous unir
Pour boire à la ronde,
Que les fourneaux se taisent ou grondent
Buvons, buvons, buvons,
À la santé de Billy MacCoy !

Mais attention, dès que 11h sonnait, Billy rangeait son violon et son archer, il saluait tout le monde et rentrait chez lui. Il ne pouvait pas rester avec nous à se marrer jusqu’au petit matin. Billy, il vivait derrière la voie ferrée, là où les landes commencent. Et sur les landes, on ne s’y promène pas à n’importe quelle heure si on ne veut pas qu’il nous arrive malheur.
La vie suivait son train, comme ça, jusqu’au jour où la petite Sally Porter a annoncé ses fiançailles. La Sally, elle était bien faite, de corps comme de tête. Avec ça, c’était la joie de vivre. Elle pétillait comme une bulle de champagne, à croire qu’elle était née au bas d’un arc-en-ciel, et pas dans les rues mornes et défoncées de notre quartier. Dans son genre, c’était un miracle. Sa mère était morte – paix à son âme –, mais quand on voyait le père Porter... Porter, c’était le contremaître, à l’usine. Il avait perdu le boulot – comme tous les gars – mais il avait gardé les grands airs vis-à-vis de nous autres. Il était mauvais et teigneux. Maintenant que tout le monde était à pied d’égalité – c’est-à-dire au chômage, à tirer le diable par la queue et bouffer de la vache enragée – les gars s’en privaient pas de lui dire : « Te mords pas la langue, Porter, tu vas t’empoisonner ! »
Mais le jour où Sally a annoncé ses fiançailles, Porter, c’était le roi des Anglais. Parce que Sally, elle n’avait pas été cherché un tricard, ça, non. On ne peut pas lui reprocher. En mai, elle était partie faire un stage de secrétaire à Londres, en septembre, elle était revenue avec un monsieur habillé comme l’ancien patron. Quand on a vu le type, on s’est marré. On s’est dit, ça y est, c’est le réchauffement climatique, fais trop chaud là-haut, les pingouins descendent. Mais la vérité, c’était que nos jeunes l’avaient rudement mauvaise de voir leur Sally convoler à l’horizon avec un mec qui parlait pointu, qu’avait les poches pleines et qui disait qu’il nous trouvait, nous autres, « pittoresques ». Leurs seuls horizons, aux jeunes, c’était les allocs.
Parmi nos jeunes, il y en avait un qui était encore plus malheureux que les autres. C’était Billy MacCoy. C’est qu’avec son œil qui disait merde à l’autre, au final, il louchait sur la petite Sally. Nous autres, ça nous aurait jamais traversé l’esprit que Billy puisse être amoureux d’une fille. Quelle femme se serait donnée à lui ? Pour nous, c’était cuit pour lui, point barre, faites demi-tour y a rien à voir. Mais tout défait qu’il était Billy, il avait le cœur bien placé où il faut, qui battait bien comme il faut. En l’occurrence, pour Sally Porter.
Après les fiançailles de la petite, il était comme tout changé. Il traînait, perdu dans ses pensées, avec la mine des fins de mois qui commencent le 10. Ça les avait rendu muets, lui et son violon. Quand il venait au pub, c’était pour écluser pinte sur pinte en faisant semblant de rigoler aux blagues des autres. Il en oubliait l’heure, Billy. 11h, 11h10, 11h20, la demie, il partait de plus en plus tard, à se faire des frayeurs pour lui.
Enfin, Sally est venue nous inviter à une fête organisée pour ses fiançailles. On ne disait jamais non à une fête, d’autant que c’était le père Porter, qui, pour une fois, allait trinquer niveau frais. En sortant, Sally, elle a dit à MacCoy : « Surtout, Billy, amène ton violon pour montrer à Patrick – c’était le nom du pingouin – comment on sait bien s’amuser chez nous. » Lui, tout malheureux qu’il était, il n’a pas osé dire non.
Le soir de la fête, on a donné le meilleur de nous-mêmes pour faire honneur au bonheur de Sally. On a mangé comme des ogres, on a bu comme des tonneaux percés, on a dansé et chanté comme de furieux lutins. Faut dire que Billy nous y entrainait. Il jouait comme un forcené, rouge, suant, soufflant, riant à gorge déployée comme un diable de l’enfer, avec une fausse jovialité qui nous faisait mal au cœur. On était mal à l’aise. On lui disait « Billy, viens donc un peu à table poser des fesses avec nous. » Mais rien à faire, Billy ne s’arrêtait que pour s’envoyer, cul sec, verre de whisky sur verre de whisky, en braillant « en l’honneur de Billy MacCoy », parce que, dans l’état où il était, il avait oublié le reste de la chanson. 11h, 11h10, 11h20, la demie, moins le quart. Il jouait encore. Quand minuit a sonné, MacGonnagal lui a dit « Ce soir, tu dors chez moi. » À ce moment-là, Billy s’est arrêté de jouer. Il a regardé l’horloge, il a souri, puis il a rangé son violon en disant :
— Non, c’est bon, j’rentre chez moi. Seul.
— Déconnes pas MacCoy, – qu’on s’est écrié – t’as trop bu, t’as plus toute ta raison !
— Foutez-moi, la paix, vous autres ! qu’il s’est fâché, qu’ils me prennent sur la lande tiens, c’est tout ce que je souhaite !
Il a repoussé la compagnie, s’en est allé, titubant et claudiquant.
La suite, c’est Billy lui-même qui nous l’a raconté. Je mets au défi quiconque de dire que c’est des sornettes. Vous savez, en ce bas monde, il y a d’autres vérités que celle du marché, de l’offre et de la demande, et des cours de la bourse, quoiqu’on en dise dans les journaux.
Billy a réussi à trouver le chemin de sa maison dans la nuit. Mais, arrivé sur la lande, il s’est senti trop saoul et épuisé pour y aller d’un coup, en ligne droite. Alors, il s’est couché contre une grosse pierre en granit, pour se reposer un peu avant de repartir. C’est un rayon de lune venu lui chatouiller les paupières qui l’a réveillé. Quand il a ouvert les yeux, il les a vus. Et ils l’ont vu. Les korrigans.
Les korrigans, vous ne savez peut-être pas ce que c’est, vous autres, alors je vais vous l’expliquer. Les korrigans se sont des petites bêtes de la nature, du Bon Dieu si vous êtes un brave homme, du diable, si vous êtes un fourbe. Ils ne sont pas plus haut que trois pommes, les bras leur tombent au bas des pieds, et ils ont la ganache en avant. Ils ont pour tous habits des manteaux de bruyères, des chapeaux d’ajoncs et des savates d’épines de pins. Il en reste plus des masses, maintenant, rapport à la vie que font mener les hommes à la Terre. Mais nous, dans notre région, on croyait encore assez fort aux Korrigans pour qu’ils continuent d’exister. La preuve c’est que, ce soir-là, Billy MacCoy est tombé nez à nez avec toute une horde.
Billy tremblait comme une feuille, claquait des dents, et avait le sentiment que son cœur allait sortir de sa poitrine pour prendre la poudre d’escampette. Il faisait moins le fiérot qu’en partant de la fête, quand, ce qui semblait être le chef de la horde s’est avancé vers lui, en lui reluquant des pieds à la tête d’un air menaçant.
— T’es qui, toi ?
— Billy MacCoy, Monsieur le Korrigan. Me faites pas mal, Monsieur. Je ne voulais pas vous importuner, Monsieur. Juste j’ai trop bu à cause de ma tristesse du cœur, Monsieur.
Le chef a reniflé et son regard s’est arrêté sur le violon de MacCoy.
— Tu sais jouer de violon ?
— Oui, Monsieur. Même qu’il paraît que je ne joue pas trop mal, Monsieur.
— Tu joues pour nous ?
— Bien sûr, Monsieur. Je suis à votre service Monsieur. Comme un humble et serviable serviteur, Monsieur.
Billy a pris son violon, et s’est mis à jouer au milieu de la horde de Korrigans, un peu tremblant au début, puis avec de plus en plus d’assurance et enfin avec beaucoup de gaîté. Les Korrigans tournaient autour de lui dans une farandole folle et fiévreuse, à tel point que le violoneux avait l’impression d’être au centre d’une machine infernale à cent têtes et mille pieds. Sans doute, dans cette musique, ces petites bêtes ont entendu la magie primordiale qui leur a donné naissance, la respiration des arbres, les battements de cœur du monde sous leurs pieds, et surtout, l’intelligence de cœur et d’âme de Billy MacCoy. Enfin, les korrigans ont soudainement cessé de danser, et le chef s’est approché de Billy :
— Tu veux quoi ?
— Rentrer chez-moi, Monsieur. Avec la promesse de ne jamais plus vous déranger Monsieur.
— Non, non, non, non, non… Tu veux quoi ? Fortune ou santé ?
Hé oui. Bêtes de la nature, bêtes du Bon Dieu si vous êtes brave homme, du diable, si vous êtes fourbe. La chance avait enfin tourné pour Billy MacCoy. Il a réfléchi. A pensé à tout le bonheur qu’il pourrait distribuer avec quelques richesses en plus. Puis, il a pensé à lui, rien qu’à lui, pour la première fois de sa vie. Il n’a pu prononcer qu’un seul et unique mot avant que la horde de Korrigans ne disparaisse sous ses yeux. Billy s’est ainsi retrouvé seul sur la lande, tout ébaubi, tout ébahi par son aventure. Il se sentait bien vigoureux, malgré la folle nuit qu’il venait de passer. L’aube n’avait pas encore pointé le bout de son nez. Il a regardé vers le chemin de sa maison, a hésité, puis finalement il a tourné les talons pour rejoindre notre quartier.
Quand vers les cinq heures du matin, on a été réveillé par le son du violon de Billy MacCoy, on s’est dit qu’il avait viré bretzingue, à jouer son petit air, à cette heure, dans les rues. Mais quand on a passé la tête par la fenêtre pour lui foutre une brasse, franchement, si on avait pas tant aimé notre Billy, on ne l’aurait jamais reconnu. Il était tout neuf. Sous la lumière des réverbères, on voyait s’avancer son ombre, marchant d’un pas ferme, le dos droit, la tête haute.
— Bordel, Billy – que j’ai lancé – qui c’est qui t’as raboté comme ça ?
— T’inquiète, Maggie – Maggie, c’est mon nom – je te raconterai ! Pour l’instant, je vais récupérer notre Sally. Parce que ce soir, Maggie, la chance a tourné !
Billy, alors, s’est arrêté devant la maison de Porter, sous la fenêtre de la chambre de Sally. Il a joué un air que, jusqu’ici, on n’avait jamais entendu. Ce n’était pas de la musique, ça non. Ce qu’on entendait c’était la mèche de cheveux que l’on ramène derrière l’oreille de son amant, c’était les draps froissés d’amour, la promesse d’une épaule contre laquelle on peut s’endormir, des baisers aux creux du cou et la chaleur de deux corps qui s’enlacent. Ce matin-là, on aurait cru que Billy avait fait se lever le soleil, en cadeau, pour Sally.
Quand enfin elle est descendue dans la rue, pieds nus, les cheveux défaits, dans sa chemise de nuit de coton blanc, pâle comme un rayon de lune, elle n’a rien dit. Elle s’est approchée de lui, lentement, et elle l’a embrassé. Et Billy, ce couillon, qu’était tout changé du dehors, mais pas du dedans, il s’est reculé, et il a dit :
— Tu sais, Sally, je ne veux pas te tromper. Je suis toujours Billy MacCoy, pauvre comme Job. Je n’ai rien à t’offrir. Je viens à toi les mains vides.
Alors Sally a posé ses mains dans celles de Billy et lui a répondu :
— Maintenant, elles ne seront plus jamais vides.
Évidemment, suite au choc climatique, le pingouin a retrouvé sa banquise. On était tout étonné parce qu’au final, le père Porter, il avait fait contre mauvaise fortune, bon cœur, en acceptant Billy comme gendre. Mais la vérité, c’est que l’histoire de la lande et des korrigans n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Le jour des noces de Sally et Billy, quand le père Porter a mené sa fille jusqu’à l’autel avec sur le dos une bosse, mais une bosse… Un sommet ! On n’a pas du tout été étonnés. Car, vous le savez maintenant, bêtes de la nature, du Bon Dieu, si vous êtes brave homme, du diable si vous êtes un fourbe.
On n’a peut-être pas de boulot dans le quartier, c’est vrai. Mais on a la magie, l’amour, l’amitié, quelques pintes à partager. Et après tout, c’est peut-être pas si loin du bonheur.

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Tania Martin · il y a
J'adore cette nouvelle parce que j'aime les gens vrais. Bravo et merci 💚
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Flavie Pain · il y a
Merci à vous (et oui, les korrigans sont des vraies personnes)...
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Albert Lefroy · il y a
Pauvre Patrick ! Pauvre petit pingouin !
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Flavie Pain · il y a
Oh, il a juste retrouvé sa banquise...
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Albert Lefroy · il y a
Bonjour Flavie, j'aime beaucoup cette histoire !
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Marc GERARD · il y a
C'est excellent ! Billy a bien de la chance de vous connaître...
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Dominique Fabre · il y a
Vraiment réussi On y est, sur la lande, et on l'entend, le violon Bravo !
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Flavie Pain · il y a
Merci !
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Jean MAYNADIER · il y a
Votre magie du verbe nous emporte dans un monde merveilleux. Bravo !
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Solange Papadacci · il y a
Très belle histoire, touchante et vibrante ; ça réchauffe le cœur, ça fait rêver... J'adore, bravo !
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Flavie Pain · il y a
☘️☘️☘️
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Lady Délivrance · il y a
Je découvre très tardivement ce magnifique texte aux accents entraînants.
Félicitations à vous

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Flavie Pain · il y a
Merci !
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JHC · il y a
Félicitations !
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Olivier Descamps · il y a
Félicitations pour ce prix amplement mérité !
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Flavie Pain · il y a
Merci!

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