le village

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Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé  [+]

Le village
J’avais une heure pour me préparer tous les matins. Après un petit déjeuner d’une sobre banalité très vite avalé entre une boîte de céréales à demi ouverte et une corbeille de tranches de pain grillé à peine touché, je remettais en place bol et couverts, tasse et soucoupe, vite rincés, dans l’égouttoir et je donnais un coup d’œil aux trois pièces de mon logement. Une sorte de routine. Mon petit appartement me tenait autant à cœur que les sommes que j’engageais pour y habiter et pour l’entretenir .J’étais tatillonne : un coussin mal calé sur mon fauteuil en velours bleu nuit créait une forte tension en moi .Je le relevais alors, le replaçais ensuite selon un ordre familier à mon regard habitué aux conséquences de mes gestes répétitifs. Je m’habillais avec soin, fermais toutes les portes, descendais mon sac d’ordures ménagères, relisais la liste d’objets que je projetais d’acheter dans la journée. Lorsque je donnais un tour de clé, je n’avais plus qu’à dévaler l’escalier, courir jusqu’à l’arrêt de l’autobus que je prenais pour me rendre à mon travail. Il y avait trois choses que je faisais de façon systématique : je fermais à clé mon logement, je descendais mon sac d’ordures, je vérifiais les papiers et l’argent que contenait mon sac. Ma vie se résumait en ces trois gestes : mon argent, ma sécurité et l’entretien de mon logement .Et l’argent se gagnait. J’arrivais à l’heure à mon travail qui, par sa cadence routinière, me fixait des repères géographiques. Je retrouvais Jean-Loup qui n’attendait que mon bon vouloir pour partager ma vie. Mais j’hésitais. Nous prenions nos repas ensemble mais je refusais de lui consacrer tout mon temps ; je suivais des cours d’archéologie, une activité culturelle dispensée dans ma petite commune aux personnes férues d’histoire ancienne ou simplement curieuses de se retrouver au sol à retourner la terre. Ma vie était rythmée par mon travail et après les heures que je consacrais aux recherches menées en commun avec l’équipe d’amateurs dont je faisais partie, sous la férule d’un professeur, nous participions aux fouilles, nous visitions des sites méconnus et nous organisions des voyages qui nous faisaient traverser maintes frontières et mille années d’histoire. Ce matin, un message s’affichait sur mon téléphone :
« Rendez-vous ce soir sur la place. »
Dans notre jargon, cela voulait dire que je devais retrouver mes compagnons sur la place du marché de ma commune, à la descente de mon autobus. Les transports étaient longs, fastidieux et irritants mais je n’avais pas de véhicule. Le chemin du retour fut plus long qu’à l’accoutumée. Le message semblait promettre un rebondissement dans nos travaux en cours. L’archéologie était le luxe que je me réservais pour sortir de mon quotidien. Je me précipitais à mes cours d’histoire comme à des séances de psychothérapie. J’en sortais, singulièrement fortifiée. Sur la place du marché, ils étaient tous réunis autour du banc en bois qui nous servait de point de ralliement. Placé aux côtés d’un lampadaire et d’une cabine téléphonique tombée en désuétude, il délimitait le centre de la place qui, par sa large surface circulaire reliait les trottoirs bordant les boutiques. Une petite rue courait le long de la placette striée de places de parking, souvent encombrée de monde. Une vive animation régnait alentour. Depuis quelques mois, nous travaillions sur un dossier difficile. Nous suivions de très près les fouilles entreprises par un professeur s’interrogeant sur la découverte de pierres indiquant l’emplacement d’un village gaulois datant du premier siècle avant l’ère chrétienne, situé à quelques kilomètres de notre commune. Nos heures de liberté avaient consisté à suivre le travail des chercheurs dégageant une surface enfouie sous la dure caillasse et le sable terreux. Eric et Rorik, Ingrid et Line, Macha et Tristan n’attendaient plus que moi. Leurs visages reflétaient une telle surexcitation que j’accélérai mon pas. Ils m’entourèrent et m’accablèrent de questions :
-« Le site a été dégagée. On peut le voir. Viens-tu ? proposa Macha qui jubilait.
-Est-ce qu’on peut le voir tout de suite ?
-Il vaut mieux le voir en plein jour. On aura une vue plus complète. Demain, est ce qu’il t’est possible de te libérer et de nous rejoindre sur place ? trancha Rorik .
- Oui, bien sûr ! Je m’occupe aussi de le dire aux autres.
Ils étaient volubiles et frémissants, on sentait leur excitation sourdre de leur corps comme une pile qui vibre. Ils parlaient à mots couverts pesant le pour et le contre d’une balade nocturne sur le chemin des fouilles. Quel sentiment les poussait à baisser la voix, à tirer un indicible voile de pudeur sur leur émotion ?
J’étais torturée par la curiosité. Les bois n’étaient distants que de quelques kilomètres .En enfourchant mon vélo, je pouvais vite arriver au lieu-dit. J’attendis le départ de mes compagnons puis je rentrai chez moi me vêtir en conséquence et sortir ma bicyclette. Ma commune était construite en trois mouvements circulaires, formant trois cercles qui s’éloignaient les uns des autres mais que de petites allées reliaient inexorablement au cercle central composant la place du marché. Je connaissais toutes les pistes, les allées, les sous-bois, tous les sentiers. Il m’arrivait de faire le parcours du gymnaste dans les bois où des jalons étaient installés, barrières en bois, portiques de fer, barres à musculation ; j’en revenais revigorée, comme au sortir d’un bain de jouvence.
La pénombre gagnait la plaine herbeuse ; j’entrai dans les bois obscurs et me dirigeai avec les phares de mon vélo. Les fouilles étaient centrées dans une clairière que les experts avaient défrichée. Des pancartes dissuasives cernaient le chantier désert. J’adossai mon vélo à un tronc d’arbre et me servis de ma torche pour me déplacer. Sous les faisceaux lumineux, apparurent des pierres plates, longues, renversées, alignées en cercles ou groupées, formant un chaos de ruines. Au centre du site se dressait une stèle que nous avions déjà identifiée comme étant un mégalithe ancien. La pâle lumière de ma torche jetait des ombres mouvantes. Notre professeur était depuis longtemps convaincu que la stèle devait servir à quelque rite incantatoire. Il avait donc engagé des professionnels pour creuser en profondeur. Des pierres plates avaient été exhumées au premier abord. Le dessin géométrique qu’elles formaient me sidéra. C’était un amoncellement de murets de pierre construits autour d’une place centrale, familière à mon regard. Le soir, seule devant mon poste de télévision, j’eus grandement le loisir de laisser ma pensée vagabonder dans les méandres de l’imaginaire. La lueur de l’écran ne renvoyait plus que des images que je ne suivais pas. Quelque chose en effet bougeait au-delà du reflet des scènes projetées. J’en avais une vision qui devenait de plus en plus précise. Le lendemain, nous étions rassemblés sue cette place avec nos carnets et nos crayons. Le professeur n’éleva pas la voix pour raconter l’étonnante découverte :
« -Les gaulois avaient coutume de bâtir leur village par la construction d’une triple enceinte. Talus, fossé et remparts protègent l’ensemble et très souvent, des remparts de bois très élaborés permettent de se retrancher et de former un village fortifié. Il est fort possible que nous soyons au centre de ce type de village construit sur une levée de terre permettant de surplomber la campagne. Un petit village composé d’une vingtaine de maisons a évolué ici. Il n’en reste que peu de choses, à vrai dire rien sauf des trous qui permettent de penser qu’ils ont servi à fixer des poteaux ou des rondins lourds porteurs des murs des maisons. Nous nous attacherons surtout à décrire la vie de cette tribu qui s’est installée à cet emplacement. L’étude précise du moindre objet que nous trouverons, bijoux, poteries, pierres sculptées, armes, tout peut nous être d’une grande utilité. Nous nous diviserons par groupe de deux ou trois personnes. Chaque équipe est libre d’organiser son temps pour venir se livrer à des fouilles sur ce site. Chacun de vous me fera un rapport détaillé sur ses découvertes. Le moindre caillou, n’oubliez pas, peut avoir de son importance. »
Nous nous organisâmes pour travailler quelques après-midis par semaine, munis de nos outils pour creuser profondément la terre d’où devaient ruisseler toutes nos espérances.
Le premier coup de pioche que je donnai ébranla ma mémoire et me projeta quelques siècles en arrière. Quand j'entendis le cri « Brigitte, recule !! Nous fermons les remparts ! », je sus que j’avais déjà perdu la notion du temps et que je voyageais sur des terres où seules des tribus vivaient dans des villages fortifiés.
Un géant bâti comme un colosse, aux grosses moustaches blondes, me regardait aves fureur en secouant son épaisse chevelure rousse ; « -Que tous les dieux soient maudits, si tu ne rentres pas chez toi à l’instant ! Le clan des Rodain a juré de nous couper la tête sous peu si nous ne rendions pas leurs chèvres ! Nous fermons les portes.  » Je relevai mes jupes et me précipitai vers ma hutte. Les querelles tribales étaient notre lot quotidien, notre façon de maintenir notre forme guerrière. Un peu d’action ne nous ferait pas de mal, pensai-je, en rejoignant mes amies, Anna et Gladys qui déjà s’assouplissaient le corps en se livrant à quelques exercices à l’épée. Je pris une solide lame de fer et m’exerçait au combat devant ma chaumière. Notre façon énergique de manier l’épée nous avait valu une solide réputation de femmes fortes et dures à la besogne. Très tôt éprise d’indépendance, j’avais demandé à loger dans une petite habitation distante de celle de mes parents d’un quart de tour de l’enceinte autour de laquelle étaient alignées les huttes de chaume. Mes amies qui avaient ressenti la même impérieuse nécessité, avaient sollicité une requête semblable .Nous avions participé et aidé à la construction de nos maisons, déplaçant les pierres traînant les branchages et tissant les claies qui avaient préludé à l’édification des murs. J’avais choisi de solides rondins de chênes et présidé au plus petit tracé de la construction. Le travail terminé, comme j’en avais été fière ! Une paire de chenets à tête de bélier reposait sur les angles de pierre entourant le foyer qui brûlait au centre de l’unique pièce vaguement éclairée par la lumière diffuse du feu. Il n’y avait qu’une banquette surélevée où j’avais ma couche couverte de peaux de bête. J’aimais contempler mon intérieur. J’avais appris à le décorer avec de petits objets qui le différenciaient des autres chaumières. Cette petite touche d’originalité m’était chère : ma petite cabane, j’aimais m’en occuper. La rusticité de la hutte de mes parents m’avait toujours rebutée. Des idées audacieuses me torturaient l’esprit. Je vivais dans une perpétuelle ébullition. Ma tête, je la comparais volontiers au chaudron de Dagda qui, plein de savoir, se remplissait à mesure qu’on le vidait ! J’avais placé un cratère sur une petite pierre renversée où je posais torques et bracelets, fibules et broches en bronze. Un miroir poli et un peigne en os de loup complétaient l’ensemble. Un rondin de bois aux pieds équarris couverts de foins servait de siège. Une tenture que j’avais tissée moi-même, retenue aux croisées de la charpente, séparait ma banquette du reste de la petite pièce seulement remplie par le foyer.
Anna et Gladys s’étaient également lancées dans une entreprise similaire, rehaussant leurs chaumières d’une touche inimitable de finesse. Elles utilisaient ce qu’elles trouvaient au cours de nos longs travaux domestiques pour agrémenter leurs maisons d’objets qui traduisaient une grande sensibilité. J’étais moi-même issue d’une famille de trois enfants qui, très vite, avaient su se prendre en charge et s’installer individuellement sans s’entasser dans une seule pièce comme le faisaient certains de nos voisins. Nous étions déjà belliqueux de nature ; s’isoler était un gage de paix entre les membres d’une même famille et je m’enorgueillissais d’avoir à prouver mon indépendance. Mon père était un homme sage. Il m’avait donné quelques acres de terre que je devais faire fructifier. Aux temps des labours, je semais des graines ; aux temps des moissons, je récoltais ma part de richesses céréalières. J’aimais me réserver quelques possessions. Pour moi, engranger le fruit de mes labeurs me révélait à moi-même. Mon existence prenait un caractère particulier : j’existais. C’était mieux qu’une envolée libératrice ; c’était le vent puissant de la vie qui continuait. A cela s’ajoutait le travail des personnes qui m’avaient légué des parcelles d’une terre qui se perpétuerait inexorablement. Je me sentais enrichie du labeur de toutes les années passées. Je devinais confusément que les années futures seraient bien plus intenses encore. Cela me convenait ; c’était dans le mouvement évolutif des choses, cet incessant mouvement que nos artistes traçaient en spirales enlacées avec le compas de leur talent. Ce goût de l’indépendance m’emportait dans un tourbillon d’ambitions. Par le mérite, je pensais pouvoir en canaliser le flux et diriger mon énergie vers des passions aux fortes longévités. J’avais mes terres, ma chaumière et mon travail quotidien. Un jardin secret que je cultivais depuis peu venait couronner mes orgueilleuses pensées. Le savoir des druides sur les connaissances médicinales des plantes m’avait ouvert le monde végétal. Je ne me promenais plus sans relever le nom de chaque plante, de chaque pierre ; car je collectionnais des cristaux de pierre. J’en faisais des colliers. Dans la tribu, on travaillait beaucoup des mains, on façonnait, on créait, on imaginait : c’était notre force, notre luxe, notre abondance, notre source de bien-être. J’avais une vie extrêmement remplie. Outre les tâches ménagères, je devais aider au tissage, au filage et au broyage des grains. Il fallait réduire le grain en poudre à l’aide d’une meule rotative puis faire des miches de pain que l’on mettait à cuire dans un four de pierres chauffées. Plus je m’activais, plus je sentais tressauter en moi le bouillonnement sacré de la vie.
L’après-midi, je m’entraînais aux armes puis je montais à cheval. La guerre ne m’effrayait pas ; nous vivions dans une atmosphère violente et agressive suffisamment entretenue par nos conversations enflammées pour que les mouvements de bataille avec les tribus voisines envahissent régulièrement notre vie. Les vols de bétail provoquaient des querelles incessantes. Il nous fallait l’intervention d’un druide pour trancher les débats houleux qui en résultaient. Certains soirs, on entendait crier furieusement autour de la vaste salle de réunion soutenue par des poutrelles géantes décorées de têtes d’animaux et de têtes coupées des victimes de la guerre. Les crânes humains et les ramures de cerfs peuplaient cette salle bâtie autour d’un foyer énorme dans lequel cuisait toujours un bouillon de légumes et de viande. Pouvait-on la décorer autrement ? Des lainages tissés étaient la seule note de douceur. Sur les bottes de foin, des peaux de cuir voisinaient avec les manteaux de laine. Lorsqu’il m’arrivait d’assister à ces conseils, je m’interrogeais sur la beauté sanguinolente de ces décorations guerrières. Des armes étaient entreposées dans les angles et certaines, ouvragées avec soin, étaient accrochées aux croisées de la charpente. Les flammes du foyer renvoyaient aux fureurs de la guerre ; à travers les mèches dansantes d’un feu permanent, on voyait brûler les terres ; la vindicte et le sang se ravivaient dans les braises. On relatait très souvent les combats qui s’étaient déroulés sur notre territoire. Les bardes savaient tirer sur leurs cordes mélodiques quelques douloureux arpèges qui nous émouvaient .De tribu en tribu, se répercutaient les échos des batailles intrépides . Les sujets de réflexion ne manquaient pas dans nos chaumières. Il m’arrivait de rester bien songeuse, le soir devant mon petit feu à me demander pourquoi Finn se battait sans cesse contre ses ennemis, contre son clan, contre lui-même, contre nous qui formions un couple au demeurant paisible . Mais Finn avait l’âme d’un guerrier et comme tel, il ne jurait que par les dieux de la guerre. Il avait son dieu, il avait son héros dont il n’oubliait jamais de me rappeler les hauts faits. Finn cherchait à s’imposer, à établir sa gloire. Entre les courses à cheval, les maniements d’armes avec ses amis, les séances de combat au corps à corps, il n’avait que très peu de temps à me consacrer. Je le voyais parfois débouler en pleine nuit dans ma hutte, depuis que je vivais seule et nous essayions de calmer la chaleur de nos corps.
Le lendemain était le jour où les chefs de chaque groupe social se réunissaient pour présenter leurs doléances aux druides. Nous avions nos druides. Lorsque l’un d’eux annonçait son arrivée, je savais que les membres de ma famille allaient pouvoir confier leurs difficultés à des oreilles attentives. Le jeu des alliances faisait que dans la tribu, des familles s’alliaient entre elles selon des repères communs, formant ainsi des groupes distincts qui pratiquaient une forte duplicité dans leurs rapports avec le clan. Les druides essayaient d’aplanir les haines qui subsistaient depuis longtemps. Nous vivions, Finn et moi, dans un climat parfois très tendu. Les alliances se faisaient en fonction du pouvoir et de la richesse de chacun. Il suffisait d’être nanti pour être aussitôt ceint d’une aura de prestige. Il y avait des clans réputés pour leur puissance quasi divine à tel point qu’on parlait d’eux en utilisant des termes de mythologie ; c’était engager une bataille que de faire partie de leur entourage ou de les dépasser en force, en biens, en intelligence. Cette course à l’opulence affligeait nos familles. J’étais issue d’une famille qui n’avait de bien que son mérite, même si des mariages avaient pu nous faire entrer dans le cercle privilégié des notables de la tribu. Il fallait constamment subir leur hauteur. Je voyais ma mère refuser les rebuffades par une autorité qui m’avait toujours impressionnée. Par une infinie condescendance, une allusion fine, elle savait remettre les gens à leur place. Moi, je ne voyais qu’un seul être. Je ne vivais que par celui qui, en m’aimant, me rendait tellement vivante. Finn avait toujours vécu dans l’enceinte de notre village. Son visage existait déjà du plus loin que je puisse me souvenir. Il était mon repère, comme le pain quotidien, comme la lumière du feu dansant dans les huttes. A toutes les fêtes, j’étais son élue. Il me tendait sa corne d’hydromel au moment de la fête des agneaux ; nous allumions les grands feux pour les fêtes du printemps ; quand venait Samain, les esprits ne me hantaient pas : je prenais la main de Finn et tout allait pour le mieux. Pour la fête de l’été, nous passions notre temps dans les champs. Ce fut ainsi que naquit notre amour de la terre et des travaux qu’elle exige. Le retour des saisons et le renouvellement des tâches fixaient mon existence, liaient Finn à la Terre Mère et je ne cherchais plus à m’interroger sur le devenir des êtres humains. Il m’arrivait d’être assaillie par une sourde inquiétude. Elle montait et s’appesantissait en moi. J’étais sollicitée par un appel impérieux provenant de loin. Il me démangeait ; mon regard portait haut vers le ciel, levé comme les pierres qui se jetaient à l’assaut du firmament. Ces constructions étaient notre plus grande source d’émerveillement. Des gens comme moi, pressées par une invitation, avaient voulu escalader le ciel. Nos bardes en parlaient dans leurs poèmes et les pierres semblaient vibrer au-delà des mots. Chacun de nous connaissait au moins un récit de batailles ou un hymne dédié aux divinités qui accompagnaient nos travaux. Au gré de nos désirs, nous savions mêler le rêve et la réalité. Parfois confondus dans une étonnante symbiose, ils devenaient les puissants livres de notre mémoire. Il m’arrivait le soir de m’asseoir à l’entrée de ma cabane, de fixer le ciel et ses chemins étoilés. Je savais que dans les chaumières, on chuchotait, on s’interrogeait. J’entendais les frémissements des âmes répondant aux appels célestes. Si les réponses étaient apaisantes, le sommeil venait ensuite. Mais les réponses comminatoires provoquaient des cauchemars qui finissaient dans des cris terrifiés. Les loups en hurlant n’avaient pas plus de détresse ! J’aurais voulu que les druides nous éclairent sur ces mystères mais si enfant, j’avais suivi leur enseignement, j’avais très vite dû renoncer aux longues séances d’érudition que nos druides nous dispensaient ; souvent, leur science me fascinait même si elle ne devint plus pour moi qu’un cérémonial qui enrichissait nos fêtes. J’aurais cependant voulu comprendre le sens profond des symboles inscrits sur les stèles. Je demeurai pensive devant les formidables mégalithes comme devant un parchemin décrypté et livrant son message. Ma méditation vespérale s’achevait alors sur un sommeil entrecoupé de songes qui, tels des rinceaux, me tenaient enroulée dans leur quête insondable.
-« Arrête de rêvasser, Brigitte ! Reviens sur notre terre ! dit en riant Tristan qui venait vers moi avec une lourde pioche. Je basculai aussitôt dans notre temps et repris ma place sur la planète Terre !«- Regarde plutôt ce que cela donne ! », continua Tristan en riant plus fort.
Il étendait les bras, embrassant un fabuleux paysage. Une hutte au toit de chaume avait été reconstituée avec les matériaux utilisés par les Gaulois. Les murs enduits de torchis sur un assemblage de bois avaient demandé des journées de patience et d’endurance. Plus l’ouvrage avançait, plus notre conscience s’emplissait des échos des temps lointains. Les images d’une ancienne vie battaient nos tempes. J’émergeai de mon songe éveillé avec l’assurance de ne l’avoir jamais quitté. Je souris à mes compagnons barbus, hirsutes, pleins d’un travail qui les métamorphosait, les jetant aux pieds des premiers jours du monde. Lorsqu’ils sortaient de la petite maison, leurs visages reflétaient une étrange paix qui, mêlée à la fatigue des traits tirés, creusait leur regard d’un intense brasier ; s’étaient-ils sentis plongés dans la fournaise de la mémoire et avaient-ils vu défiler les années, nourries par les flammes de la fascination ? Ils semblaient sortir d’une porte embrumée, riches d’une connaissance nouvelle, qui les isolait, grandis d’un étrange savoir.
Je savourais mon pain de blé complet tous les matins. La tartine levait des estampes giboyeuses de moussons, de battage et de broyage des grains. Je songeai à la multitude de petits gestes que les anciens avaient accomplis et que je faisais encore. Ils avaient pris une autre dimension. Lorsque je lavais ma vaisselle, je voyais défiler les poteries : le travail des artisans me revenait à la mémoire. Je jetais un regard circulaire à mon appartement et la hutte se superposait, mêlant son empreinte surannée à la modernité de mes possessions. Et je prenais le temps de penser. Un voile anachronique se suspendit à tous mes gestes. C’était aux bottes de foin que je pensais lorsque je remettais mes coussins en place sur mes fauteuils en velours. En m’habillant, je voyais les femmes tisser le lin et le chanvre. Je ne quittais plus mon logement sans avoir longuement regardé les portes et les fenêtres. Mille tableaux s’ajoutaient les uns par-dessus les autres en formant de larges fresques que je prenais le temps de contempler. Peu s’en fallait pour que j’y voie les toits de chaume se pencher jusqu’à moi ! Je pris mon autobus en rêvant à de vastes plaines herbeuses et chaudes. Je me retrouvai à mon bureau en compagnie de mes collègues sans savoir que je ne leur livrais que la partie visible de mon être. Il y avait désormais une face cachée, celle qui s’insinuait partout en moi et que je n’arrivais plus à éloigner : elle était là, m’ouvrant des portes, me proposant maintes visites intemporelles. Le jour se levait sur mon village comme il s’est levé toujours depuis si longtemps. Ce jour si vrai, si pareil à lui-même, qui avait permis aux hommes de continuer le chemin m’apparut avec une nouvelle clarté. Je fermai les yeux un moment et je les rouvris. C’était une autre journée. Mon autobus arrivait à son arrêt. Toute ma commune se profilait dans sa mouvance trépidante. C’était l’heure où les villageois vaquaient à leurs travaux habituels. Les vrombissements des voitures s’ajoutaient aux mouvements turbulents de la foule affairée. Mais moi, je voyais une plaine vallonnée, des champs immenses, des femmes en jupes épaisses s’empêtrer dans les épis et lier des bottes de seigle. Je vis venir les enfants à peine habillés, blonds comme les genêts, bruns comme les genévriers ; je me surpris en train de chercher dans les buissons d’ajoncs la branche qui ornerait ma chaumière. C’était le paysage de mes lointains ancêtres. Notre professeur nous poussait à remonter loin dans l’arbre généalogique des habitants de notre petite commune pour retrouver celui ou celle qui descendait de ces peuplades enracinées dans nos terres. Avais-je eu moi-même un ancêtre guerrier ? « Ce sont nos ancêtres même si nous avons perdu le lien généalogique qui nous liait à ces familles  », disait notre professeur. La question bouscula ma pensée à tel point que je rendis visite à de vieux parents que je n’avais plus revu. J’eus de longues conversations avec eux et je m’aperçus que si les liens étaient perdus, il restait encore et surtout une gestuelle. C’était toujours de la même façon qu’on faisait les crêpes, disaient-ils, un tour de main, des astuces. Un même graphique, un entrelacs, repris depuis toujours et qui, pour eux désignait le véritable héritage. Ils avaient conservé aussi des récits d’une époque dont il ne saurait retrouver ni le nom ni l’ancienneté. Captivée, je réalisai que j’avais un héritage qui se trouvait tout entier rassemblé dans un seul mot : « tribu ». Ma vieille grand-tante ne connaissait de nom que le nom de sa tribu mais elle n’en savait pas plus. J’entrai ainsi dans la tribu. J’avais l’impression de pousser une porte sacrée, de la franchir et de découvrir un autre temps : tout ce temps était mon héritage tribal. C’était une quenouille sertie de fils que les femmes avaient toujours roulée et déroulée ; c’était un feu mille fois attisé pour un ragoût inlassablement mitonné ; c’était aussi des récits empreints de nostalgie ; des paroles pleines de sagesse qui me jetaient à l’aube des âges ; ils étaient d’abord nomades, ils avaient marché, ils étaient devenus fermiers. Des mots qui scandaient mon imagination naissante. J’avais des images pour la nourrir, des légendes pour lui donner une vérité. Qui étaient donc ces peuplades qui avaient inscrit leurs croyances sur des pierres, sur des troncs d’arbres et dans les airs ? Qui étaient donc ces poètes qui n’avaient jamais voulu écrire ? Et si le livre qu’ils écrivaient n’était que leur mémoire ? Jean-Loup lui-même fut ébranlé. Ses racines se réveillaient et semblaient vouloir faire parler d’elles. Il chercha aussi à se rapprocher de ses anciens pour connaître la vie de ceux qui avaient migré vers l’ouest. Lorsque nos regards se croisèrent, ce fut une nouvelle rencontre. L’élan spontané que j’eus envers lui dégageait une profondeur que je n’avais pas éprouvée jusqu’alors. Je me disais que nos sentiments s’émoussaient au contact de la grisaille quotidienne ; nous eûmes désormais l’un pour l’autre un tel attachement que les années passeraient, défileraient comme le tracé ondoyant des artistes gravant leurs émotions sur les parchemins jusqu’à en laisser une empreinte définitive. Rien n’existait plus pour nous que cette force intérieure nous délivrant des visions qui ondulaient comme des vagues sur une mer agitée.
Le village reconstitué fut notre symbole, notre repère. Une enceinte avait été dégagée autour de laquelle plusieurs maisons de chaume et de torchis s’ébauchaient lentement à travers charpentes, clayonnages et toits clairsemés de bottes de seigle. Nous refaisions les gestes de nos paysans : nous tressions les branchages, nous fixions les rondins de bois. Nous nous regardions, heureux d’avoir trouvé le vaste champ où faire germer notre amour.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup . Je suis très touchée par votre appréciation .
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Randolph B. · il y a
Quel récit, quel voyage ! Bravo

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