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Le village

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Mirkokrokop

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Chapitre 1 : Cauchemar ?

La pluie battante venait s’écraser contre le sol. Pourtant, la place était remplie de monde. Les hommes, chapeau sur la tête, regardaient leurs femmes et leurs enfants s’éloigner et se rassembler devant le bâtiment. Personne n’hurlait, personne ne pleurait. Tout le monde savait pourtant ce qui allait se passer.

Sa silhouette imposante se dressait face à eux. Tout le monde le regardait, terrifié, en attendant le signal. Le ciel était rempli de nuages gris, parfois noirs. Aucunes couleurs vives n’étaient présentes en ce jour de sélection. Toutes les personnes étaient vêtues de sombres. Pouvait-il en être autrement ?

Les enfants, malgré leur jeune âge, savaient qu’ils devaient obéir. Lorsque le premier éclair retentit, le premier ordre fut donné : les gamins devaient désormais former un rang à part, en se séparant de leur maman. Ils allaient être les premiers à entrer.
La colonne de gosses se dressait devant l’édifice, face à son immense porte en bois qui ressemblait à une gueule géante, prête à dévorer tous les visiteurs qui oseraient s’aventurer dans son ventre.

Soudain, contre toute attente, une mère se mit à hurler. Elle sortit de son rang, situé à une extrémité de la place et courut vers son fils. La foule, immobile et silencieuse, observait la scène. Certains fermaient déjà les yeux, refusant de regarder ce qui allait se produire. Un homme, son mari sans doute, fit un mouvement vers l’avant, mais fut retenu par le bras par un autre habitant du village. C’était trop tard, ils le savaient. Pourquoi avait-elle fait ça ?

La femme, qui courait à vive allure sous cette pluie toujours plus forte, arrivait bientôt au milieu de la place. Quelques mètres la séparaient de son fils qui était resté dans son rang, impassible. Un tonnerre fracassant fit trembler le ciel. C’était fini. Elle le comprit instantanément. Elle stoppa sa course, et s’écroula sur ses genoux en pleurant. Son dernier regard fut adressé à son fils.

Le sol de la place s’ouvrit à différents endroits. De ces cratères, surgirent une dizaine d’êtres à l’allure étrange. Ils se précipitèrent en un rien de temps sur la pauvre femme, et commencèrent à la déchiqueter tout en l’amenant vers l’une des failles qui se referma aussitôt.

Les enfants attendaient maintenant le signal. Certains n’osaient pas regarder l’édifice en face, d’autres s’aventuraient du regard et l’observait. Il se dressait devant eux, telle une bête gigantesque. Son sommet semblait se confondre avec le ciel noir. L’unique embrasure était située à la mi-hauteur du bâtiment. Elle abritait une verrière abîmée par le temps, qui, lorsqu’on la fixait, donnait l’impression de nous observer en retour.

Le moment était venu, le deuxième éclair venait d’illuminer le ciel. Les portes s’ouvrirent doucement. Les enfants entrèrent en rang, un par un. Le silence des êtres qui remplissaient la place du village était total. Seule la pluie faisait un vacarme retentissant. Lorsque le dernier fut entré, les portes se refermèrent. Les hommes avaient ôté leur chapeau, en guise de respect pour cet adieu.
Les adultes connaissaient bien la procédure. Le rang des femmes se mit en marche, presque militairement, en direction de la porte d’entrée. A leur tour, elles attendirent le signal, puis, pénétrèrent dans la gueule de la bête.

Les hommes, désormais seuls, avaient échappé à ce rituel. Pour le moment.
Ils remirent leur chapeau et quittèrent la place. L’un d’eux, se retourna pour l’observer encore une fois. Il regarda la verrière, mais détourna rapidement les yeux, tant le regard inquiétant de cette dernière lui donna des frissons.







Chapitre 2 : l’Eglise

La pluie, encore et toujours. Elle ne s’arrêtait pas et semblait s’amplifier à chaque instant. Un brouillard opaque écrasait le village tout entier.
Comme après chaque cérémonie, certains des villageois non sélectionnés se rendirent dans l’unique église. Aux premiers rangs, s’asseyaient les désormais veufs. Un long silence, identique à celui de la cérémonie, régnait dans l’édifice religieux. Plus le temps passait, et moins les paroles sortaient. Que pouvait bien faire Dieu pour aider ce village maudit ?

Depuis le début de la calamité, l’affluence de l’église diminuait. En perdant leurs enfants et leurs épouses certains avaient perdu la foi. Les gens semblaient vides, dénués de tous sentiments, de toutes émotions. Le village avait été dépossédé de son souffle. Les âmes restantes erraient désormais dans ce triste décor en attendant leur tour, avec pour certaines, une impatience grandissante.

Lorsque le père Lanchet sortit de la sacristie, il observa attentivement la foule qui s’était répartie de manière diffuse sur les douze rangées que comptait ce sanctuaire. Il avait appris, au fil des cérémonies, à accueillir ces fidèles après cet instant traumatisant. Il avait assimilé la manière avec laquelle il devait désormais débuter son discours et savait comment le terminer. Il connaissait les paroles à prononcer, et celles à ne pas évoquer. Il n’ignorait pas, et cela faisait partie de sa lourde tâche, qu’il était le seul à pouvoir mettre des mots sur cette fatalité.

« Chers fidèles. Vous qui venez de perdre vos filles, vos fils, vos femmes, vos parents, vos cousins, vos cousines, vos amis, vos voisins. Vous qui assistez, mois après mois, à ce fléau. Vous êtes toujours là. Vous êtes toujours là, devant le seigneur. A ses pieds.
Lui, le tout-puissant, qui seul, peut encore vous épargner. Lui, qui a tant besoin de votre foi pour exister. Vous êtes là, et sachez-le, votre présence n’est pas dérisoire. Elle est indispensable. Et vous l’avez bien compris. Elle est indispensable car c’est dans la foi, que nous arriverons à retrouver la paix. Elle est indispensable car c’est dans l’amour de Dieu que nous trouverons le réconfort qui nous aidera à continuer à vivre. Enfin, elle est indispensable car c’est en elle que nous trouverons l’assurance et la certitude de la présence de nos proches au paradis.
Je vous le dis, chers fidèles, nous avons tous besoin l’un de l’autre. Parce-que si l’un des nôtres succombe, il entrainera inévitablement dans sa chute l’un des siens. Priez. Priez. Priez ! Ils ont pris nos femmes, nos filles, nos fils, mais ils n’auront pas notre foi. Que le seigneur nous guide dans cette épreuve. Amen».

En silence, les fidèles firent le signe de la croix, se levèrent, machinalement, et quittèrent l’Eglise par les deux immenses portes en bois qui venaient de s’ouvrir. Depuis l’autel, le père Lanchet contemplait les corps s’évaporer dans la brume obscure du village.




Chapitre 3 : le cimetière

Quelques masses métalliques gisaient encore sur le sol rempli de boue. Les morceaux des pierres tombales, étaient entassées les uns sur les autres. Désormais, les noms des défunts n’étaient plus lisibles et il aurait fallu se lancer dans un puzzle macabre afin de pouvoir les reconstituer. Les villageois désignés pour cette tâche avaient respecté les consignes à la lettre : il fallait effacer toutes traces de vie de ce village, même celles des ancêtres.

Ce soir là, les douze villageois sélectionnés pour achever cette œuvre funèbre, arrivèrent en rang, ordonnés et silencieux. Munis de grandes pelles en acier, ils creusèrent sous la pluie, jusqu’à atteindre les cercueils abîmés par le temps. Pour la remontée, ils s’organisaient de la manière suivante, l’un d’eux descendaient pour placer deux cordes solides aux extrémités de la boite, avant de remonter et de laisser les autres tirer sur les cordes jusqu’à l’arrivée du cercueil sur le sol. Les corps (du moins ce qu’il en restait) était ensuite sortis puis placés dans un immense charnier à ciel ouvert. Le tout était ensuite brûlé.

Il fallait les voir ces gens là, désespérés, vidés, ressemblant à des robots dépourvus de conscience. Ils faisaient ça sérieusement, de manière très mécanique. Tout se déroulait selon les règles.

Si un esprit insurgé montrait son mécontentement, tout était prévu pour lui. La pauvre mère, emportée par les êtres de la milice souterraine durant la cérémonie, servit encore une fois d’exemple pour tous ces malheureux. Cependant, poussés par le désespoir, certains habitants désirant mettre fin à leur jour utilisaient cette technique pour arriver à leur fin. Ce fut le cas ce soir là au cimetière.

La fumée des corps embrasés, montait vers le ciel et s’estompait au milieu du brouillard chaotique, telle une offrande lugubre destinée aux démons responsables de ce malheur. Le dernier cercueil venait d’être extrait du sol, quand soudain, lors de son ouverture, un homme se mit à hurler. Il réclamait la fin, sa fin. Sa femme et sa fille avait été sélectionnées le mois dernier, et depuis cet instant, la solitude et le désespoir le rongeaient. Sa raison de vivre était partie avec elles. Il avait pourtant essayé de se battre, de résister. Il faisait partie des fidèles du père Lanchet. Jusqu’à présent, sa foi en Dieu semblait inébranlable. Il priait, chaque jour, chaque nuit pour que le seigneur mette un terme à tout ça. Mais aujourd’hui, ce n’était plus le même homme. Sa foi l’avait quitté. L’envie de vivre avait disparu, et il l’exprima ce soir là.

Ses hurlements résonnèrent dans la nuit, sans doute que la plupart des habitants du village l’entendirent. Les travailleurs présents à ses côtés, tentèrent tant bien que mal de le calmer. Certains l’agrippèrent et le jetèrent au sol en essayant de placer leurs mains sur sa bouche afin qu’il se taise. Mais c’était trop tard. Ils l’avaient entendu.

Un éclair retentit dans le ciel. Quatre failles se formèrent dans le sol détrempé. Les êtres de la milice firent leur apparition. Tout le monde s’écartait de l’homme désespéré, qui malgré toute sa volonté de quitter ce monde, eut un regard effrayé lorsqu’il les vu.
Son bras droit ainsi qu’une partie de sa nuque firent rapidement déchiquetés, et son corps, trainé dans les failles, fut emmené dans la vallée souterraine.
Comme à chaque fois, le sol repris sa structure normale et les travailleurs encore présents se regardèrent tous dans les yeux, effrayés, mais silencieux.




Chapitre 4 : la convocation

Ce matin là, le père Lanchet fit sonner les cloches de l’Eglise pendant près d’une heure. Tous les villageois restants le savaient. C’était une convocation. La dernière.

Les hommes se retrouvèrent à minuit, comme convenu dans les règles, au milieu de la grande place du village. Lorsqu’ils se rejoignirent, certains se prenaient dans les bras, tandis que d’autres ne bougeaient pas et semblaient dépourvus de toute forme de vie.

Le père Lanchet n’était pas convoqué. C’était le seul qui n’allait pas entrer dans l’édifice. Il se demandait pourquoi il ne figurait pas dans la liste. Encore plus que la mort, c’était la solitude qu’il redoutait. Il le savait, à la fin de cérémonie, il sera seul. Seul survivant de cette malédiction.

Un éclair retentit dans le ciel nuageux. Les hommes se mirent en marche. Leurs pas étaient symétriques, ordonnés et retentissaient dans toute la place. Ils arrivèrent devant l’édifice. Tous le dévisageaient avec crainte.
Le père Lanchet devait rester debout au milieu de la place. Immobile. Il attendait.

Le signal fit donner. La porte s’ouvrit, prête à engloutir les derniers villageois. Ils rentrèrent en silence, tête basse. Quelques larmes semblaient couler sur les joues de ces misérables. Lorsque le dernier entra, la porte se referma aussitôt et un immense coup de tonnerre détona dans le ciel noir.

C’était terminé. Presque terminé. Le père Lanchet ne bougeait point.
Puisqu’il était désormais le dernier habitant encore en vie, il n’alla pas à l’Eglise pour la cérémonie habituelle. Il restait sur la place du village et s’effondra à genoux. Il se mit à hurler en suppliant le ciel de le faire entrer dans l’édifice, lui aussi. Dans une rage folle, il se leva et courut jusqu’à l’immense porte. Il frappa contre celle-ci, tenta de l’ouvrir par tous les moyens, mais c’était impossible. Il était désormais seul.
Même sa foi venait de le quitter.



Chapitre 5 : commencement

Il avait cinq ans, peut-être six, et courait à grandes enjambées dans la forêt. Sa mère, qui marchait une dizaine de mètre derrière lui, l’avait toujours à l’œil. Lorsqu’elle le voyait s’amuser ainsi, elle comprenait que la vie lui avait offert un véritable cadeau. Dans un moment de lucidité, elle s’arrêta et le regarda encore plus attentivement. Son cœur se remplit de gratitude.
Ce jour là, le ciel bleu offrait un magnifique soleil qui éclairait la cime des arbres. Les branches craquaient sous les pieds du petit diable, qui, il faut le dire, chaussait tout de même du 35. Et ce n’est pas rien ! La maman, une grande femme blonde, à l’allure élégante, regarda l’heure et s’écria :
« Colin, nous allons bientôt faire demi-tour, le temps de rentrer il fera nuit. »

Colin ne répondit pas mais approuva d’un léger signe de tête. Il s’était arrêté devant un arbre, et le regarda attentivement. Sa mère vint jusqu’à lui et posa elle aussi son regard sur l’arbre.
« C’est quoi ça maman ? Ca veut dire quoi ? » lui demanda Colin en pointant du doigt une inscription gravée dans l’écorce du vieux chêne.
Elle la regarda attentivement et tenta de la déchiffrer tant bien que mal.
« - HUM-TA-BA. Humtaba. C’est écrit Humtaba mon chéri. Je ne sais pas ce que cela veut dire. On regardera ce soir sur internet si tu veux. C’est peut-être une langue étrangère.
- On peut aller là ? C’est quoi ? Lui demanda Colin en pointant du doigt un vieil édifice en ruine situé à une cinquantaine de mètre de l’arbre.
- D’accord mais après on rentre. Ca doit être une ancienne cabane de chasseurs ou quelque chose comme ça. »

Ils s’avancèrent tous les deux jusqu’à l’endroit en question. La maman se rendit vite compte que ce n’était pas une cabane de chasseurs. Des morceaux de pierres trainaient partout sur le sol. Colin s’empressa de ramasser des gros cailloux mais sa mère lui demanda de les reposer. Des débris de porte en bois étaient entassés les uns sur les autres. L’édifice, qui vraisemblablement avait été détruit depuis un bon moment, faisait encore quatre ou cinq mètres de hauteur. Des grands bancs en bois étaient cassés, rongés par la rouille et l’humidité. Un peu plus loin, la mère à Colin remarqua des grands morceaux de verres, qui ressemblaient à d’anciens vitraux. On pouvait distinguer quelques illustrations de scènes bibliques ainsi que des inscriptions latines.

« Tu vois Colin, je crois que c’est une ancienne Eglise qui a été détruite, tu as ici des...
- Maman regarde ce que j’ai trouvé, répliqua Colin, qui avait échappé à la surveillance de sa mère et qui s’était un petit peu éloigné.
Il tenait dans sa main les restes de ce qui ressemblait à un ancien livre abîmé.
Sa mère arriva, prit le livre en main et regarda la première page.
« Y’a écrit quoi maman ? J’peux voir ?
- Il n’y a quasiment rien écrit mon chéri. On peut juste lire quelques phrases. Regarde essaye de lire celle-ci, répondit-elle en lui montrant une ligne, presque entièrement effacée par le temps.
- E-glise Ca-tho-lique du pè-re Lan..
- Eglise Catholique du père Lanchet, rectifia la maman. »
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