Le vieux- qui- remuait- les ordures

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Depuis L'océan indien ma prose voyage du battant des lames au sommet des montagnes et je me souviens de mes vies antérieures  [+]

C'était la ville des douze collines  et  le vieux-qui- remuait les ordures  chassait toutes les mouches bleues de ses pensées en contemplant  l'horizon. Il était devenu le souverain de cette colline sacrée : la colline aux ordures. De son point-de- vue il pouvait observer la ville avec son enchevêtrement de rues, de ruelles et d'étals. Dans les hauts de cette jungle urbaine, c'est lui qui appliquait  la loi. Il avait appris à y survivre et il l'aimait. Il aimait aussi ces magnifiques couchers de soleil en ce mois de novembre de l'été austral, lorsque les dernières fumures d'immondices s'estompaient au soleil couchant.

La colline aux ordures retrouvait tout son calme. La journée avait été rude comme tous les jours sur cette décharge à ciel ouvert. Tous étaient redescendus, harassés et fourbus, retrouvant leurs abris de fortune constitués de cartons et de vieilles tôles rouillées ; Ils reviendraient à cinq heures du matin avec le ballet des premiers camions déversant les immondices de la grande ville. Dans un désordre épouvantable, le petit peuple-des ordures s'animait pour fouiller, extraire, trier, récolter les déchets de cette société sous l'œil avisé du vieux qui avait mis en place depuis de nombreuses années la division du travail.  Il passait parfois pour « un grand méchant vieillard » car il était chargé de filtrer les nouveaux arrivants. Beaucoup arrivaient des campagnes, pour certains, fuyants la famine qui sévissait dans le grand sud. La capitale c'était l'Eldorado, la terre promise. Alors ils cheminaient jours et nuits pour arriver jusqu'ici. Le vieux qui appartenait au Grand conseil suivait les ordres  à la lettre : pas plus de mille personnes sur la colline. Tous ces gens venus d'ailleurs se retrouvaient dans un immense bidonville qui s'étendait aux portes de la ville ; un bidonville qui avait pour nom «  Petit-Paris ».  Le plus grand de cette zone sud de l'océan indien. Une dénomination  qui venait d'une avenue boueuse surnommée «  Champs Élysées »  traversant  sur plus d'un kilomètre toutes ces misérables habitations.

  Le vieux-des- ordures, assis sur son royaume de déchets pensait au privilège de sa vie et à tous ces pauvres gens sans avenir. Il était parfaitement conscient de la réalité. Toute sa vie il avait subsisté dans et par les détritus – il était devenu détritus lui-même. Il avait  maintenant libre accès à la ville -des- mille-misères, de l'autre côté de la colline  – la misère n'est pas toute chez les riches -  parfois il empruntait les escaliers pour se retrouver dans la Ville- des-mille-angoisses, avec ses autres funestes collines, sa trompeuse verdure et son palais présidentiel. Le vieux-des -ordures regardait défiler le cortège des lourds 4x4 noirs sortir du palais. Il regardait aussi passer sur l'avenue  d'autres 4X4 d'organisations humanitaires, d'une blancheur immaculée, roulant à vive allure. Il détestait les gens-des-villes, il détestait leur arrogance mais c'était pour lui une distraction, une  promenade dominicale où parfois les chiens venaient troubler sa quiétude. Des chiens qui venaient à sa rencontre pour le renifler et lui montrer les dents. Quand il descendait en ville, certains pouvaient lui faire l'offense d'une aumône. C'est alors qu'il pouvait se mettre très en colère. Il connaissait un serveur de l'hôtel Colbert, place de l'indépendance. Jamais il n'aurait pénétré dans cet établissement, il  redoutait toujours qu'on le prenne pour un mendiant dans ce quartier  chic presque exclusivement fréquenté par des expatriés  venus d'Europe.  Alors Il se postait en face de l'hôtel, dans un petit square et attendait que son ami puisse le reconnaitre ; c'est ainsi qu'il dégustait certains dimanches un excellent café-vanille. Ensuite il allait marcher en contrebas jusqu'au lac bordé de Jacarandas, d'un bleu si lumineux en cette saison.   

 Lundi la colline reprenait ses activités. Dans un brouillard de poussière, les camion-bennes  déchargeait les ordures.  Selon la même organisation mise en place par le Grand conseil, les femmes triaient exclusivement les déchets alimentaires, morceaux de pain, restes de repas, fruits et légumes avariés. Les enfants dont certains n'avait pas dix ans étaient chargés d'extraire des boites en fer blanc usagées et toutes sortes d'emballages. Ils s'enfonçaient pied-nus dans les entrailles de la colline récupérant également  les vieux papiers, les chiffons, les journaux, les revues. Les livres étaient si  rares que lorsqu' un enfant exhumait un manuel scolaire, c'était comme si celui-ci découvrait un trésor ! Parfois ce pauvre enfant ne sachant ni lire ni écrire allait s'assoir un instant avec un livre d'images, un instant de rêve qui n'échappait pas au regard des autres travailleurs récupérant les objets encombrants ainsi que toutes sortes de ferrailles revendus au marché aux puces. Les hommes tassaient les collectes des enfants dans d'énormes sacs en plastique qu'ils déposaient  sur des charrettes à bras pour d'incessants voyages.

 

Le vieux-des -ordures était pris d'un étrange vertige. Il ne supportait plus ce capharnaüm à ciel ouvert qu'il dirigeait depuis si longtemps. Il savait qu'il était arrivé au terme de sa longue carrière. Aucune joie ne l'animait. L'île était à son image, un espace indescriptible d'où il devait s'extraire pour ne pas pourrir. Aimait-il encore ce cadre et les êtres qui y évoluaient ?

Il avait eu pour ce peuple-des- ordures beaucoup d'affection et il prenait maintenant avec eux ses distances. Il pensa à Lazare qui, arraché à la mort, promène dans la vie une odeur de sépulcre lui collant à la peau comme une malédiction. «  Il s'en allait chancelant comme un enfant lugubre. Devant lui la foule au loin s'ouvrait. Nul n'osait lui parler, au hasard il errait, tel un homme étouffant dans un air insalubre ». Il était devenu un mort parmi les vivants.

Assis sur son royaume de déchets, il pensa à cette vie qui s'était imposée à lui. Il était parfaitement conscient de la vacuité de l'existence et ne manqua pas de s'étonner de sa longévité. Son corps résistait encore aux assauts de cette chienne de vie. Mais pour combien de temps ? Serait-il le dernier des derniers avant le jugement dernier ?  Tout était à la démesure de sa folie. Sa fin de vie était son expiation.

Le vieux- des-ordures avait dépassé la limite d'âge. Ainsi en avait décidé le Grand conseil. Il était temps pour lui de se retirer chez son vieil ami jésuite responsable d'un dispensaire. Combien de fois ils passèrent ensemble des nuits entières à refaire le monde en buvant un vieux rhum gingembre !

Ce soir là le jésuite lui dit : «  Je te regarde souvent, tu es semblable à cet homme contemplant une mer de nuage, comme dans cette gravure de Caspar David Friedrich ».

  Ils burent beaucoup dans une joie et un bonheur incroyable.  Le lendemain le  jésuite exposa son projet.
                                                                        ***

Il connaissait cette ville depuis longtemps, une ville gangrénée par la corruption  dans un pays où l'instabilité politique n'avait fait qu'aggraver la pauvreté. Il avait étudié cette société, fruit d'un vécu singulier (enseignant dans un collège privé de la capitale et curé d'une des paroisses les plus pauvres du pays pendant 25 ans). Il connaissait les arcanes du pouvoir et les pratiques des organisations humanitaires qui n'avaient jamais réussies à faire reculer la misère. Le vieux-des-ordures ne croyait pas en dieu mais il croyait en cet homme qui voulait «  révolutionner les consciences et les cœurs ».

  Les pauvres arrivaient toujours des campagnes et payait  souvent le prix fort pour entrer dans la ville -des- mille-misères. Le Grand-conseil envoyait ses brigades à la gare routière et ces pauvres gens étaient rançonnés à leur descente des taxi-brousses. Après quelques semaines de mendicité, de rapines et de petits boulots, quand ils n'étaient pas incarcérés, frappés à mort  où réduits en esclavage par la mafia locale, ils rentraient chez eux préférant sans doute mourir de faim dans leurs villages. Cette ville la nuit était livrée à la prostitution, alimentant ainsi le florissant commerce du tourisme sexuel.

 Le jésuite s'étonnait toujours de la capacité de ce peuple à survivre quoi qu'il arrive. A cette faculté de s'adapter aux épreuves climatiques, à la sécheresse, aux invasions des criquets qui dévastent les récoltes, aux voleurs de zébus qui terrorisent les campagnes, aux nombreux cyclones qui laissent sur cette terre une plaie béante toujours difficile à cicatriser. Le jésuite aimait profondément ce peuple si habile à transformer, réparer,  confectionner tant d'objets à partir de peu de choses. Ce peuple qui avait toujours le sourire dans l'adversité !

 

« Tu vois cette carrière, derrière la colline, on va l'exploiter et fabriquer des briques et avec ces briques, on va construire une cité et tous vivrons de leur travail dans la dignité. »

 

Le vieux-qui-remuait-les-ordures avait trouvé sa rédemption !

 

 

 

 

 

 

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