Le vieux chêne

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Pourquoi j'écris ? Pour embarquer le lecteur dans un voyage, lui procurer des émotions, le faire rêver, s'interroger... Pour qui j'écris ? Pour qui aura envie de découvrir mon univers et  [+]

Image de Été 2021
Il y a longtemps que je ne m'étais plus assise sous le vieux chêne. Longtemps, que je n'avais pas profité de l'Adirondack et de la vue sur les collines verdoyantes qui s'étendent au-delà de notre propriété. Longtemps, aussi, que je ne m'étais pas sentie si paisible. Je sais que je ne devrais pas, que je devrais manifester des signes d'inquiétude, mais je suis incapable d'éprouver la moindre émotion, le moindre sentiment. Je ne peux pas même feindre auprès de sa famille ou de nos amis – des siens, plutôt, devrais-je dire – qui ne comprennent pas mon stoïcisme face à sa disparition qualifiée d'inquiétante. Savent-ils seulement ce que j'ai traversé durant toutes ces années, ce que j'ai enduré ? Je suis persuadée que s'ils le savaient, ils me comprendraient sans porter de jugement. Je n'arrive pas à croire qu'ils ne se soient jamais doutés de quoi que ce soit ; je suppose qu'ils ont préféré fermer les yeux, pour ne pas avoir à aborder ce sujet trop sensible. Pour ne pas avoir à prendre parti pour l'un ou pour l'autre, et se garantir par la même occasion contre tout dommage collatéral. Pas à croire non plus que sa mère ne se soit jamais doutée de rien, elle qui était si proche de son fils chéri. Peut-être s'est-elle trouvée dans cette situation, elle aussi ? Peut-être a-t-elle, comme moi, subi les mêmes humiliations, la peur des coups, la domination tyrannique.

Il était pourtant charmant, mon prince, quand je l'ai rencontré. Il m'avait laissée aspirer au conte de fées auquel on m'avait préparée, enfant. Il me couvrait de compliments, de cadeaux, pour mieux m'attirer dans le piège qu'il m'avait réservé, tel le serpent du Livre de la jungle. « Aie confiance, crois en moi... » Pour y croire, j'y ai cru, sauf que je n'ai pas tardé à déchanter. J'aurais dû me méfier, moi qui ai toujours eu une profonde aversion pour les reptiles. Oui, charmant, est le mot qui lui convenait le mieux à l'époque, un charme indiscret et un regard bleu-vert hypnotique dans lequel je me serais aisément noyée lorsque j'y ai plongé le mien à notre première rencontre ; jusqu'au jour où le charme s'est rompu, où tout a basculé, je ne sais plus pour quelle raison. Peu importe la raison, d'ailleurs. Celle-ci, au même titre que les autres, n'était en rien légitime. Excepté pour lui, à en croire les arguments qu'il avançait à chaque nouvelle dispute dont il était à l'origine. Il n'avait jamais de mal à trouver un prétexte, et je me demandais chaque fois qu'il rentrait et claquait la porte d'entrée derrière lui, qu'il jetait sa sacoche sur le canapé et qu'il ôtait sa cravate d'un geste nerveux, ce qu'il allait bien pouvoir trouver pour justifier sa colère. Une colère démesurée la plupart du temps, dont les éclats de voix me faisaient sursauter par leur soudaineté, ne me laissant aucun droit de réponse.

J'aurais dû partir à ce moment-là, trouver la force de le quitter, ne pas accepter de continuer ainsi, mais comme le disait Arletty dans Hôtel du Nord : « Par terre on se dispute, mais au lit on s'explique. Et sur l'oreiller, on se comprend ! » C'est vrai qu'il s'y entendait pour qu'on se comprenne et me faire tout oublier ou presque. Et à son corps défendant, il redevenait si gentil après coup, que je ne pouvais que pardonner ses sautes d'humeur. Il se pourfendait en excuses, n'hésitait pas à implorer mon pardon à genoux, arguant qu'il était profondément désolé, qu'il ne recommencerait plus, que c'était la dernière fois. Il paraissait si sincère, sur l'instant, qu'il ne laissait aucune place au doute. Il se rachetait en m'invitant dans les meilleurs restaurants, en m'emmenant en week-end, alors forcément j'avais envie d'y croire, de me dire qu'il ne s'agissait que d'une mauvaise passe ; mettant cette irritabilité sur le compte du stress, eu égard à ses nouvelles responsabilités professionnelles qui devaient très certainement impacter notre vie privée, comme je me hasardais à le supposer. Dommage que j'aie eu la faiblesse de céder, que je n'aie pas compris ! Compris que lorsqu'il s'excusait de façon si insistante, c'était sa façon à lui de me demander la permission de recommencer. Et moi, comme une conne, je suis rentrée dans son jeu, je n'ai rien vu venir et lui ai donné par la même occasion mon assentiment et ma bénédiction.

Heureusement, les choses se sont apaisées un temps, lorsque je suis tombée enceinte de Théo. Au début, du moins. J'allais enfin lui donner le fils qu'il rêvait d'avoir pour assurer la pérennité du patronyme et asseoir sa virilité. Le roi allait avoir un successeur. Et Dieu m'est témoin à quel point il était fier lorsque je lui ai appris la nouvelle. Un répit de courte durée, hélas, en raison d'une grossesse difficile qui m'empêchait de le satisfaire quand il l'entendait, comme il l'entendait, de s'expliquer au lit et de se comprendre sur l'oreiller ; ce qui lui devenait de plus en plus insupportable au fur et à mesure que mon ventre s'arrondissait. Il devenait violent dans ses paroles, et je craignais qu'il le devienne aussi dans ses actes, mettant le plus souvent mes mains sur ce ventre vulnérable pour le protéger, quand il était trop énervé et qu'il s'avançait d'un peu trop près. Et puis Théo est né, apportant son lot d'espoir. L'espoir que les choses rentreraient enfin dans l'ordre, qu'il finirait par se calmer avec le temps, qu'il n'oserait pas lever la voix devant notre enfant. C'était mal le connaître. Il devenait de plus en plus irascible, d'autant qu'un bébé, ça pleure la nuit, parce qu'il a faim ou qu'il faut le changer.

J'ignore si c'est l'accumulation du manque de sommeil ou les cris de Théo que je ne parvenais pas à calmer ce soir-là, qui a été l'élément déclencheur du premier coup qu'il m'a porté. De cette gifle dont je porte encore les stigmates psychologiques, bien des années après. Une gifle que je n'ai pas vue venir, alors que nous venions de passer à table. Sous un prétexte fallacieux, une fois encore. Parce que les pâtes n'étaient pas à son goût, je crois. Trop cuites, il me semble, ou pas assez assaisonnées, peu importe. Pour la première fois depuis que j'avais dit oui pour le meilleur comme pour le pire, j'étais incapable de réagir, paralysée par une peur viscérale. J'ai voulu confier ma détresse à ma mère, le lendemain, mais je me suis aussitôt ravisée. D'autant que j'avais déjà essayé de lui en parler par le passé, et qu'elle n'avait pas fait preuve de beaucoup de compassion. Elle m'avait répondu, « fais des efforts ma fille, aie de la patience avec lui, c'est un bon mari ». Il avait réussi à la charmer, elle aussi, comme il parvenait généralement à charmer tous ceux qu'il croisait en ne leur présentant que son meilleur profil. Et puis j'étais partagée entre la honte et la culpabilité ; la honte de l'échec de mon mariage que je me refusais encore à admettre et la culpabilité d'avoir peut-être mal fait les choses, comme il se plaisait à me l'asséner régulièrement au sujet de tout et de rien, allant jusqu'à me faire douter de moi-même et réduisant à néant mon amour-propre, à force de persuasion. Et en dehors de ma mère, je n'avais plus grand monde à qui me confier, car avec le temps, il s'était arrangé pour m'isoler, me faire perdre mes amis, mes collègues de travail et enfin mon travail, pour mieux m'avoir sous son emprise. Il avait fini par me convaincre de tout lâcher pour m'occuper exclusivement de l'éducation de Théo, ce à quoi j'avais consenti, au terme de houleuses discussions, pour le satisfaire et éviter par la même occasion de nouveaux conflits, me retrouvant très vite sans ressources et à sa merci.

Je ne savais plus très bien où j'en étais au fil des mois, je me sentais complètement perdue. J'ai souvent été tentée d'aller porter plainte, avant de revenir sur ma décision, par peur des conséquences ; il ne m'aurait plus laissée en paix et je reste persuadée que ça n'aurait fait qu'exacerber ses foudres. Il était trop fier et redoutait que l'on puisse apprendre ce qui se passait en coulisses, derrière nos murs épais et parfaitement insonorisés. Il lui fallait sauver les apparences pour continuer à plaire à cette bourgeoisie de province que j'ai fini par exécrer, à trop la côtoyer. De cette bourgeoisie qui s'ennuyait tellement, qu'elle allait jusqu'à organiser des cocktails dînatoires sur le thème de l'Art ! Il y avait aussi autre chose qui me retenait, c'étaient les témoignages de ces femmes qui ne sont pas toujours entendues, n'ont pas la protection qu'elles mériteraient d'avoir lorsqu'elles ont le courage de quitter leur conjoint, avec, à la clé, le drame qui sourd depuis trop longtemps et qui finit par faire la triste Une de l'actualité, un jour. Il me fallait penser à protéger mon fils, quel qu'en soit le prix. Alors j'ai préféré me taire et encaisser les coups. Apprendre à dissimuler mes bleus au corps sous un maquillage sophistiqué et ceux à l'âme derrière un sourire de façade. Avec le recul, je ne saurais affirmer lesquels étaient les plus douloureux, même si je sais qu'il y en a certains qui ne guériront probablement jamais.

Jusqu'à ce fameux dimanche, où tout a dérapé. Où ma sœur, de laquelle il m'avait étonnamment éloignée, elle aussi, et à qui j'avais fini par confier mon calvaire le matin même au téléphone, était passée me voir à l'improviste en fin de journée, pour tenter de lui parler, essayer de le raisonner ; ce qui n'a bien évidemment pas été pour lui plaire. Le ton est très vite monté, il m'a injuriée, me traitant de tous les noms possibles et inimaginables, la laissant sans voix devant un tel excès de violence. Je ne sais pas ce qui m'a pris et n'ai pas réfléchi. J'ai agi par instinct de survie, probablement, me suis emparée du cendrier en verre qui trônait au milieu de la table basse qui nous séparait et l'ai lancé dans sa direction. Il ne s'attendait pas à cette réaction de ma part, moi qui restais d'ordinaire si impassible quand il m'agonissait ou proférait ses menaces. Il a été surpris et n'a pas eu le temps d'esquiver, recevant le cendrier sur la tempe avant de s'écrouler.

Ça fait déjà un mois aujourd'hui, un mois qu'il a rejoint de façon prématurée une partie de ses ancêtres, qui reposent dans le mausolée qu'ils s'étaient fait construire sur le promontoire situé à l'orée de la propriété, avec une vue imprenable sur les collines verdoyantes. Une construction aux lignes courbes et délicates – véritable ode à la période Art nouveau –, qui contraste de façon saisissante avec sa brutalité. Les enquêteurs sont venus me voir à plusieurs reprises depuis, ont fait une enquête de voisinage, recoupant les témoignages, mais ils n'ont rien pu présumer pour l'instant. Je n'ai jamais failli devant eux ni parlé de ce qu'il me faisait subir au quotidien. Quant à ma sœur, je sais que je peux compter sur sa discrétion indéfectible. Et puis on soupçonne généralement un mari dont la femme a disparu, rarement l'inverse. Et si tout se passe comme nous l'avons imaginé, ils ne devraient pas pousser leurs investigations jusqu'au mausolée, car il serait inconvenant d'aller déranger les morts, ça ne se fait pas.

Il m'arrive parfois d'être assaillie par quelque chose qui ressemble à du remords sans vraiment pouvoir le qualifier, et je me ressaisis presque aussitôt en me remémorant ce constat implacable qu'a fait ma sœur, avant de me quitter, ce fameux dimanche : qu'il n'y a parfois que le mal qui puisse nous délivrer du mal, que la mort qui puisse nous libérer. On verra bien, j'aviserai le moment venu, si jamais les vents qui semblent m'être devenus favorables venaient à tourner et changer subitement de direction. Pour l'heure, je vais continuer à espérer, profiter de cette tranquillité enfin retrouvée, regarder mon fils grandir dans la sérénité, et profiter encore un peu du vieux chêne.
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Florence Protat · il y a
Bravo Philippe pour ce texte qui allie tragédie, réalisme et sérénité grâce au vieux chêne : il enveloppe cette belle histoire de sa majesté et redonne sa dignité à la victime.
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Philippe Rinaudo · il y a
🙏🙏🙏 chère Florence, pour ta fidélité et ton retour, qui me font infiniment plaisir ! 🥰
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Patrice Tepasso · il y a
Texte d'une très belle fluidité, qui rend compte d'une belle et douloureuse lucidité.
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Philippe Rinaudo · il y a
🙏🙏🙏 cher Patrice. Excellente synthèse ! 😉🥰
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Marc d'Armont · il y a
Un thème tristement d'actualité très bien illustré par votre texte. On est cependant heureux du dénouement favorable à la victime, même si des dommages psychologiques subsisteront. Bravo pour ce texte Philippe. J'en profite pour me réabonner.
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Philippe Rinaudo · il y a
Merci, Marc ! Au plaisir de vous relire également...😉
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Karine COUTURE · il y a
Magnifique description d'un pervers narcissique comme il y en a tant hélas... Bravo Philippe pour ce récit plein de pudeur qui devrait parler à beaucoup de femmes
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Philippe Rinaudo · il y a
🙏🙏🙏 Karine ! 🥰
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Mijo Nouméa · il y a
Finito la partita du mal...
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Philippe Rinaudo · il y a
Si, basta cosi ! 😞
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Ginette Flora Amouma · il y a
Le bien se rebiffe quand on lui fait du mal .
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Philippe Rinaudo · il y a
Bien vu, Ginette ! 😏
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Fabienne Dulac · il y a
Une histoire sous la forme d'un témoignage, véridique, tellement véridique...
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Philippe Rinaudo · il y a
Merci Fabienne ! 😊
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Chantal Sourire · il y a
Fin du calvaire...
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Philippe Rinaudo · il y a
Oui, Chantal, Ouf ! 😊

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