Le vieux

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Il est assis comme à son habitude dans son fauteuil, prés de la fenêtre. C'est un vieux fauteuil, usé par l'age, comme lui. Il s'y sent bien, c'est son refuge, son ami. Des années qu'il en use le velours devenu élimé par le temps. Il en sort à l'heure des repas où il consent alors à s'installer sur une des chaises de la cuisine, et lorsqu'il doit aller se coucher, il lève sa vielle carcasse et se traîne jusqu'à sa chambre. Mais ses nuits sont de plus en plus courtes. Il se réveille aux aurores maintenant. Fini le temps où il pouvait dormir jusqu'à midi, où les câlins de sa fille venait le réveiller.

– Allez papa, lève toi, le soleil est debout depuis longtemps.

La voix de sa femme depuis ses fourneaux :

– Jean, debout, le repas est bientôt prêt.

Il ne veut plus se souvenir, pourtant il ne lui reste que cela, Ces instants à jamais perdus, coincés dans un coin de sa mémoire. Mais qui ne le laissent jamais en paix. «La vie est un putain de vacherie, pense t'il souvent. On se dit qu'on doit en profiter et quand vient le moment de regarder en arrière, on s'aperçoit qu'on aurait du en faire plus, seulement il est trop tard." Des regrets et des remords, oui son esprit en est chargé cependant ce n'est pas cela qui l'accable. La vie lui a donné son lot de bonheurs, il n'a pas à se plaindre, c'est juste qu'il voudrait recommencer. Ne pas mourir, Ne pas vieillir.

Le salon où il se trouve n'a guère changé, lui. Quand il s'use de trop, un petit coup de peinture et le voilà reparti, flambant neuf. Trompeur au premier regard. Comme ces personnes qui courent derrière l'espoir de retarder le temps. Un peu de chirurgie, et on pense avoir gagné quelques années. Et bien non, ce n'est qu'illusion. Les signes sont là, Le corps s'affaiblit, les rides gagneront. Le temps sera toujours vainqueur, il l'a compris et ne lutte pas.

A sa gauche, la cheminée qui ne sert plus à grand chose depuis qu'ils ont fait installé le chauffage central. " c'est plus pratique quand même, et tu n'auras plus à ranger et aller chercher le bois dehors". Et s'il aimait lui, se charger de cette corvée? Qu'est ce qu'ils en savent les autres de ce que l'on peut penser ? C'est toujours pareil, chacun s’évertue à donner son avis, son précieux conseil. Le monde entier est une conversation de sourds.Les hommes politiques, qui ne comprennent pas ceux du peuple, les médecins et leur savoir prétentieux, les poissons qui se meurent, l'air pollué qui n'arrive plus à respirer par lui même. La planète crie à l'agonie, les hommes ne l'entendent pas, Une fois de plus, il n'a pas protesté, oui d'accord, ce sera moins fatiguant....

Sur le linteau sont posées les photos de famille. Comme pour se rappeler ce que l'on a vécu avant, encore et toujours. Le passé règne en maître, quoique l'on fasse. En face de lui le canapé et sur la droite la télévision qui est constamment allumé, le son au minimum. Comme d'habitude, Madeleine viendra s’asseoir à trois heures pour regarder son feuilleton. Il se demande ce qu'elle peut bien en retenir vu qu'elle n’arrête pas parler en même temps qu'elle entrecroise inlassablement ses aiguilles à tricoter.

Il regarde machinalement l’horloge à côte de la télévision. Tic tac, tic tac, le balancier poursuit son rythme. Infatigable, il veille sur la maison depuis toujours. C'est une horloge comtoise, héritée de ses parents, imposante et triste, du même bois sombre que le reste des meubles. Il lui reste quelques minutes de répit avant que sa femme n'arrive. Il regarde par la fenêtre, quelques voitures passent, aucun promeneur ne vient s'aventurer dans la rue baignée de pluie. Cela ne change rien pour lui, il ne sort plus de toute façon. Pourquoi faire ? " Tu devrais, ça te changerait les idées, et puis prendre un peu l'air, ça fait du bien !"

Tic tac, tic tac, le bruit de l'horloge l'importune, alors qu'il y est habitué depuis des années.

Il prend ses balles posées sur la petite guérite prés de lui. Tous les jours le même rituel. Il sort le petit chiffon de son étui et les lustre consciencieusement. Le cuir est doux dans sa paume.C'est du cuir de chèvre, des balles fabriquées manuellement pour ce jeu ancestral qui n'en mérite pas moins, Il sait que cela n'a plus d’intérêt, qu'il ne rejouera plus, mais il ne peut s'en empêcher. Il a été champion de main nue, et ses coupes sont toujours posées dans le meuble du bureau. Ce sport exigeant et douloureux, mais qui le faisait vibrer et se sentir important. Avec l'âge, il a continué à jouer pour le plaisir. Dédé, Paul, et les autres. Ils se retrouvaient tous les dimanches et enchaînaient les parties. Ils jouaient avec des palas, moins fatiguant pour leurs mains qui commençaient à s'user. Ils finissaient par aller prendre un verre ou deux au bar à côté, se racontaient un peu de leurs vies, quelques blagues, riaient ensemble. L'amitié, la simple, la vraie, qui embellit le quotidien. Ils sont morts, Dédé et Paul ses plus fidèles amis. les autres, ils ne lui ont pas donné l'envie de continuer. Et puis il a eu l'âge de la retraite et cette sensation de ne plus être utile ne l'a plus quitté.

Tic tac, tic tac le temps passe... Il a essayé au début, bricoler , jardiner, sortir prendre l'air, comme on lui a conseillé... le départ de sa fille, amoureuse d'un américain, partie s'installer si loin.

– Vous viendrez me voir, papa, t’inquiètes pas, et je reviendrais le plus souvent possible.

Tic tac tic tac, c'est loin l'Amérique. Elle a eu deux enfants, les trajets coûtent chers, ils se voient grâce à internet. .

Tic tac, tic tac, c'est beau la technologie, non ? Il n'a vu ses petits enfants que trois fois, ils parlent à peine le français de toute façon.

Tic tac tic tac, l'anglais est l'avenir, tu ne crois pas ? tu devrais essayer de l'apprendre, tu as le temps maintenant.

Ding dong, ding dong, ding dong, il est trois heures, Madeleine arrive. Elle s'installe en babillant sur le canapé. "Quel temps, dis donc, cela ne s'arrête pas. Et puis c'est qu'il fait froid pour un mois de mars. Quelle bonne idée d'avoir installé ce chauffage ! Dis tu sais que la nièce de Marie a...." Elle ne s'arrête pas, de temps en temps, il grommelle ce qui pourrait passer pour un oui, ça lui suffit à Madeleine. Elle a sorti ses aiguilles, sa laine. " J'ai bientôt fini l'écharpe pour Matthias, on leur enverra, c'est qu'ils n'ont pas chaud, la bas non plus..."

Tic tac tic tac, le bruit des aiguilles vient se mélanger à celui de l'horloge.

Jean ferme les yeux un instant, essaie de se ressaisir. que lui arrive t il aujourd'hui ? Oui, peut être devrait il sortir, marcher un peu, ne serait ce que dans le jardin. mais la pensée des récriminations de Madeleine lui ôte le peu d'envie de se lever. " Tu n'y penses pas, avec ce temps ? Tu ne sors pas depuis tant de temps et tu choisis justement aujourd'hui ? tu vas attraper froid et même si tu es vacciné, tu risques d'attraper la grippe ! A nos âges, cela peut être fatal !"

Tic tac tic tac, les deux sons s’emmêlent, s'entrecroisent.

Il prend une autre balle et la frotte énergiquement. Madeleine doit sentir sa détermination car elle leva les yeux de son ouvrage et suspend ses gestes un instant.

– Oh, pas la peine de la frotter autant, elles ne sont pas sales tes balles, dis tu pourrais les offrir aux petits, ils seraient fiers d'avoir ce souvenir de leur grand père. Et puis tu as été plusieurs fois champion de France, ce n'est pas rien quand même. La prochaine fois qu'ils viendront, tu les amèneras au fronton et tu leur montreras, d'accord Jean ?

Tic tac tic tac, le claquetti reprend. Jean sent la colère gronder en lui. Donner ses balles ? jamais ! A ses petits fils ? Et pourquoi ? Sophie, leur fille n'a jamais voulu qu'ils apprennent ce sport. Elle a coupé avec le pays basque, avec ses racines. Non, ses petits enfants jouent au tennis, c'est plus classe. Elle ne comprend rien, Madeleine.

Tic tac tic tac. L'a t'il vraiment aimé, sa femme? Il y bien longtemps que l'amour a déserté leur couple, ils sont restés ensemble par habitude, par lassitude. Il la regarde, ses cheveux qu'elle porte toujours attachés en chignon, autrefois d'un noir profond, maintenant gris comme la cendre. Pourquoi n'a t'elle jamais essayé une coupe courte, se demande t'il subitement ? Il rejette immédiatement cette idée, Madeleine est comme cela, elle n'a jamais suivi la mode, elle est solide, efficace. Une autre idée saugrenue lui vint en tête : elle fait partie des meubles oui, c'est cela , d'ailleurs elle est bien assortie à l'ensemble. Sauf que les objets sont silencieux eux. Ah non, cette maudite pendule jacasse autant que Madeleine, Tic tac, tic tac, il n'en peut plus. Tic tac, tic tac, les aiguilles continuent aussi leur fréquence infernale. Ces sons résonnent, emprisonnent sa tête. il voit les lèvres de sa femme qui remue, il n'entend pas le son qui sort de sa bouche. Tic tac, tic tac, il va devenir fou, tic tac, tic tac, il faut que cela cesse.

Il regarde sa main, la balle qu'il tient. Il regarde l'horloge, S'il vise bien, il peut détruire le mécanisme. une balle lancé fort, oh oui ça peut faire des ravages. On ne le croirait pas, 90 g environ et pourtant elle peut atteindre dans les 100 km/heure. Il n'entendrai plus ce maudit son. Son regard se pose sur Madeleine. ses aiguilles ! Tic tac tic tac. S'il vise la tête de sa femme, elle arrêtera de tricoter, bien obligé, non ?. Et elle se taira, enfin pour une fois ! il serait libéré, alors peut être supporterait il le bruit de l'horloge. L'horloge, ou sa femme ? Sa femme où l’horloge ?

Tic tac, tic tac, il doit se reprendre, mais à quoi, penses t'il ? Il ne peut pas faire cela. pourtant, un geste, un seul, et tout redeviendrait comme avant. Non, impossible, rien ne sera jamais pareil, ta jeunesse est partie, tu ne peux rien y faire, lui martèle une petite voix dans sa tête. tais toi supplie t'il en silence. Tic tac, tic tac, c'est le temps qui passe, celui que tu ne pourras jamais remplacer, tic tac, tic tac, il t'emporte avec lui, tic tac...

-Stop hurle t'il, et se levant soudain, il brandit sa balle, regarde l'horloge, regarde Madeleine. Maintenant, il vise. Maintenant il tire.
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