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Le vieux

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Jean Dallier

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Maman n'a plus d'attention que pour lui. Il est petit, vieux, laid, chauve et fume sans arrêt une pipe qui suit la courbe ridicule de son menton en galoche. De plus, il porte de grosses chaussures cloutées qui résonnent avec un bruit de ferraille sur la grande dalle en pierre bleue recouvrant l’ancien puits de la cuisine.
Je suis déjà grand – j'ai sept ans ! – mais ses yeux gris, enfoncés dans leurs orbites, ne me voient pas. Depuis son arrivée, il ne cesse de courir à gauche et à droite, de fouiner dans tous les coins. La plupart des gens de son âge restent tranquillement assis dans un fauteuil sans rien faire. Non pas qu’ils se taisent, ça non ! Ils savent tout mieux que tout le monde, surtout quand ils nous parlent, à nous, les « petits ». Mais il n'est pas comme ça, lui ! Il ne pipe mot pendant toute la journée. Il ne fait que fourrager sans arrêt, l'œil fureteur, le geste vif, aux aguets. Je suis bien décidé à ne pas le perdre un seul instant de vue !
Il sort dans la cour devant la ferme. Je lui emboîte le pas. Il longe les étables en façade, dépasse le tas de fumier sur la fosse à lisier et remonte la rampe d'accès à la grange. Je le suis. Arrivé en haut, un peu essoufflé, il hésite un instant, puis se dirige vers un hangar en bois qui abrite quelques vieilles machines agricoles rouillées et du bois sec. Il en ressort avec une bêche qu'il emporte dans le verger. Evidemment, il ne referme pas la grille en bois derrière lui ! Je me précipite et la remet en place, sans quoi les veaux s'échapperont. Devant une rangée de taupinières toutes fraîches, il tombe en arrêt. Il sort sa pipe de la bouche, la bat contre le manche de l’outil et la glisse dans la poche de sa grosse veste en velours brun, puis il se penche sur les petits monticules de terre, choisit celle en fin de rangée, s'appuie sur le manche de la bêche et attend. A l'affût derrière un vieux poirier, je ne le perds pas de vue. Je m’impatiente. Je ne supporte pas de rester immobile. Mais je n’ai pas de doute : le vieux prépare un mauvais coup ! Après un temps qui me paraît interminable, une nouvelle taupinière jaillit à ses pieds. D'un geste d’une vivacité dont je ne l’aurais pas cru capable, il soulève la bêche et l'enfonce de toutes ses forces derrière le monticule tout frais. Sa main gauche disparaît dans la terre meuble et en ressort avec quelque chose de noir qui gigote au bout de ses doigts. Une taupe ! Il la brandit par la queue et la regarde se débattre en l’air, puis, de la main droite, il retire la bêche du sol, dépose le petit animal dans l'herbe à ses pieds et, d'un coup sec, il le décapite. Je ne peux retenir un cri d'horreur. Il se retourne et m’aperçoit sous le poirier. Mais ma présence ne semble pas l'intéresser ! Il jette un regard satisfait au petit cadavre mutilé qui s’agite dans les derniers soubresauts, rejette la bêche sur l'épaule et se dirige vers la sortie. En passant à ma hauteur, il ne tourne même pas la tête. Il disparaît au coin du hangar et je me dépêche de refermer la grille derrière lui, car déjà deux veaux accourent pour sortir.
Un peu plus tard, le vieil homme ressort de la remise et pénètre dans le poulailler qui y est accolé. Une poule jaillit de l'ouverture en caquetant. Elle traîne une aile ! Il n’y a pas de doute ! Le vieux lui a marché dessus avec ses grosses godasses cloutées ! La colère fait bouillir mon sang.
A cet instant, maman apparaît au coin de la maison et je cours vers elle.
⎼ Il est dans le poulailler ! je lui crie, essoufflé. Il faut le faire sortir de là ! Il risque de blesser d’autres poules... ou même de les tuer !
⎼ Qui donc, mon chéri ?
⎼ Mais... le vieil homme... celui qui est arrivé ce matin.
Maman rit. De son beau rire clair et frais.
⎼ Ah... je vois! Mais pourquoi tuerait-il des poules, mon grand ? On a ce qu'il faut pour le dîner...
Elle rit de plus belle.
⎼ Mais tu ne te rends pas compte ! C'est un monstre, ce vieux ! Je l'ai vu de mes yeux massacrer une taupe à coups de bêche. Et puis il a laissé la grille du verger ouverte exprès pour que les veaux s'échappent. Il vient tout juste de briser l'aile d’une poule et est sûrement en train de faire du mal aux autres ou de casser des œufs.
⎼ Mais mon chéri, cette poule, ça fait deux jours qu’elle traîne l’aile.
⎼ Ce n'est pas vrai ! C’est lui qui l’a fait ! Moi, quand je fais une bêtise, tu me grondes. Alors pourquoi ce vieux type peut-il faire tout ce qu’il veut ?
Maman a l'air de retenir un fou-rire. Elle se penche vers moi et veut déposer un baiser sur mon front, mais je détourne la tête. Je n'en veux pas !
⎼ Mais mon chéri, ajoute-t-elle, ce vieux, comme tu dis, c'est mon père... c’est ton papi.
Je reste un instant abasourdi par la révélation, puis je lui lance à la figure :
⎼ C'est peut-être ton père, mais pas mon grand-père ! Je n'ai qu'un bon-papa et il ne fait jamais des choses pareilles ! Cet homme est méchant, il tue des bêtes et je te jure que je l'empêcherai de recommencer !
Un peu plus tard, l’occasion se présente.
C'est la fin de la matinée. Je suis le vieux depuis des heures comme son ombre sans qu'il m'accorde un regard ou m’adresse une parole.
Papa rentre enfin des champs. Il arrête le tracteur en haut de la cour en pente devant la ferme et entre dans la maison. Le vieil homme ressort de l'étable des vaches et s'arrête un instant pour observer l'inscription sur une croix ancienne en pierre bleue dressée contre la façade. Une idée me vient. Je grimpe discrètement sur le tracteur, tourne le volant d'un demi-tour, desserre le frein et saute à terre. L'énorme engin se met lentement en branle. A ce moment, mon père apparaît sur le seuil de la porte.
⎼ Viens te laver les mains, me dit-il, on va manger...
Il s’arrête net et reste bouche bée. Le tracteur bouge ! D’un bond, il atterrit sur l’engin, tire le frein et l'immobilise, puis il saute à terre, le visage blanc comme de la craie, et se précipite sur le vieil homme qui observe toujours la croix sans avoir remarqué le manège. Il le prend par les épaules et le serre contre sa poitrine. Le vieux le regarde avec un air surpris. Il n’est pas habitué à des gestes d’affection de la part de mon père. Ma mère sort à son tour. Mon père court vers elle et l'embrasse.
⎼ C'est horrible ! murmure-t-il d’une voix rauque. Comment ai-je pu être aussi négligent ? Je suis impardonnable ! Si je n'étais pas sorti juste à temps... Non, je n'ose pas imaginer ce qui se serait passé !
Il tremble de tous ses membres. Ma mère et le vieil homme le prennent chacun par un bras et le font entrer.
Un peu plus tard, ma mère ressort et me dit de sa belle voix claire :
⎼ Mon chéri, tu viens, on passe à table. Tu dois avoir une grosse faim.
Pendant que je mange, c'est à peine si j'ose lever la tête. Mon père chipote dans son assiette. Il n’a pas d’appétit. C’est plutôt rare ! Curieusement, le vieil homme a les yeux rivés sur moi.
Le repas achevé, il s'installe dans le divan et s'endort avec le journal sur les genoux. Pendant une bonne heure, je me tiens coi dans un coin de la pièce. Enfin, il se lève... et me tend la main.
⎼ Viens, mon grand, me dit-il, je vais t'apprendre un truc pour attraper des grives.
Je lève les yeux vers lui et murmure dans un souffle :
⎼ Oui... papi.
En sortant, maman me fait un clin d'œil.

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