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Le vieil homme te la Loire

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Gerald Chereau

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Ce matin à sept heures, comme chaque matin, l’infirmière le sortira de ses cauchemars pour lui apporter ses médicaments. Ensuite viendra le plateau du petit-déjeuner. Une aide soignante le lui fera ingurgiter. Puis ce sera la toilette. Ce moment -à, Emile ne s'y est jamais habitué, il a honte de se faire laver par une étrangère. Il est peiné et furieux de ne plus être capable de se suffire à lui même. Depuis cette nuit venteuse et pluvieuse d'octobre, pas si éloignée, où il est tombé de son bateau avec lequel il pêchait la civelle au large du Pellerin. Il a eu de la chance. Son ami Albert a vu sa chute et a rapidement manœuvré pour se porter à sa hauteur. Il lui a balancé une bouée à laquelle Emile s'est accroché comme un damné. La pêche avait beau être sa passion; il n'avait jamais voulu apprendre à nager. Il était à l'aise sur son commandant Charcot, mais se laisser glisser dans l'eau lui avait toujours fait peur. Aussi en cette nuit glaciale d'automne, les minutes passées accroché au flanc du bateau lui ont coûté ses jambes. Il est devenu paraplégique. A soixante deux ans, en pleine force de l'âge, naviguer sur la Loire, à bord de son frêle était son plus grand plaisir.
Il n'aimait rien de plus que de prendre son canot pour rejoindre son rafiot ancré dans le port de Trentemoult. A peine le pied posé sur le pont, respirant à plein poumons, l'air chargé d'embruns et des mille et une senteurs du fleuve, il se sentait bien, joyeux, heureux. La Loire était sa compagne, son amie, plus, sa maîtresse. Il passait le plus clair de son temps à pêcher entre Trentemoult et St-Nazaire, davantage pour le plaisir que pour le produit de son chalut. La première fois qu’Émile avait vu le fleuve, il s'en souvient encore, c'était en juin 40, pendant l'exode. Il avait six ans. Avec sa maman , son papa était sur le front, ils étaient venus se réfugier chez une cousine qui tenait un estaminet sur les quais de Paimboeuf. Quel émerveillement, lorsque après des jours et des jours de marche sous les bombardements des stukas, il avait vu là, devant lui à le toucher, la Loire, roulant majestueusement ses flots impétueux dans toute a splendeur de ce début d'été. D'ailleurs après avoir embrassé et salué les habitués, il n'avait pas pu résister au plaisir de batifoler dans l'eau.
Pas trop loin du bord cependant. Car s'il l'avait admirée d'emblée, tout de suite il l'avait crainte. Il était tombé amoureux du fleuve. A la libération, il n'était pas rentré à Paris avec sa mère, rejoindre son père. Il s'était fait embaucher au chantier naval à Nantes comme apprenti chaudronnier. Il habitait à Chantenay, entre la gare et la Loire. Jour après jour, mois après mois , année après année, il avait économisé sou après sou pour acheter un bateau. Il prenait un plaisir immense à vagabonder sur le fleuve comme lui semblait. Il se prenait pour le commandant Charcot ou Paul-Emile Victor partant à la conquête du cercle polaire. Ses conquêtes à lui étaient moins lointaines, beaucoup plus proches. Avec Robert et Gilbert, deux copains de l'atelier, deux passionnés comme lui, et leurs femmes, ils leur arrivaient le dimanche, les beaux jours venus, de naviguer jusqu'à Montjean ou Rochefort. Là, ils saucissonnaient à qui mieux mieux sur la rive, à l'ombre des saules et des chênes. Repus, le ventre plein, ils s'adonnaient tous alors à une sieste réparatrice. Aujourd’hui, cloué dans son fauteuil, Emile écrase une larme en fumant une cigarette roulée par Paulo son voisin de chambre. Il se remémore les bons moments passés seul ou en compagnie à remonter ou à descendre le plus beau fleuve de France.
Nous somme dimanche, Marie-Louise, sa femme épousée sur le tard, viendra le voir une heure ou deux comme tous les dimanches. Depuis son accident et son refus d'être un poids mort pour elle, Marie-Louise habite seule une petite maison en banlieue. Elle a vendu le bateau. Avec l'argent récolté elle a passé son permis et s'est acheté une auto. Emile a toujours refusé de se rendre au domicile familial. Ses souvenirs et son tabac suffisent à sa nouvelle vie.

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