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Le vieil homme et le loup

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Petit Antoine

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Aux fins fonds de la Sibérie Orientale, en ce lieu où les plaines se confondent avec les torrents, les arbres avec l’immensité du ciel pur et l’air frais avec l’atmosphère, l’homme vit en harmonie avec la nature.

Il n’existe pas, en ces contrées reculées, de villages, ni même de femmes ou d’enfants... Il n’y a qu’un vieil homme, qui par sa qualité d’unique habitant de ces terres en est le grand souverain.

Son territoire s’étend de la grande colline à l’est du ruisseau versant de la montagne jusqu’aux abords de la forêt noire dont le nom provient de la densité de son feuillage.

Aux lisières de son royaume, vit un vieux loup qui occupe cette forêt, profitant des sous-bois pour se feutrer et ne jamais se montrer à l’homme.

Ces deux vieux loups solitaires mènent l’un contre l’autre une bataille qui sommeille, puisqu’ils sont les seuls à fouler ces paysages et que leur nature réciproque n’implique pas une amitié naturelle. Cela va sans compter que malgré leur pays commun, ceux-ci ne sont jamais parvenus à se rencontrer pour s’entendre, ni même essayer de s’apprivoiser l’un l’autre.

Ils vivent donc chacun chez eux, ayant pris pour habitude de régner sur les jours et les saisons ainsi que sur l’ensemble des autres animaux peuplant ces terres. Ceux-là craignent vivement l’homme et le loup, précédés par leurs réputations de grands chasseurs en cet endroit lointain.

Comme il en va dans l’ordre naturel, ce sont ces deux protagonistes qui par leur force, ont réussi à se faire proclamer monarques de ces terres... Leurs forces respectives et redoutables les ont confortés dans l’idée d’opérer un partage équitable de leurs pouvoirs selon une ancestrale coutume.

A la faveur de l’homme, ce sont aux premières lueurs du jour que commence son règne. Lorsque le soleil se couche et que les plaines se confondent avec la forêt dans l’horizon de la nuit, le loup devient monarque à son tour.

Les deux rivaux n’ont jamais trouvé parmi les autres habitants de ces contrées un être capable de venir troubler leurs velléités ni même d’opposer une quelconque résistance. N’ayant nul autre prétendant digne de ce nom, le loup et l’homme rêvent à leurs heures perdues retranchées au foyer de desseins machiavéliques pour enfin devenir l’unique monarque.

C’est ainsi que par une fraîche matinée de printemps, l’homme a eu une idée. Il a pris sa hache et s’est osé à marcher jusqu’à la forêt pour couper un arbre. Ravi de son courage et de son intelligence, il a décidé de couper chaque jour un arbre de la forêt pour gagner du terrain et réduire l’emprise du loup à son égard.
La patience et la sournoiserie de l’homme furent telles que le loup ne se rendit compte de rien avant qu’un jour, la forêt ne soit plus aussi dense, que les rayons du soleil parviennent à atteindre son repère et que son refuge n’en soit plus vraiment un.

C’est au bout de la cinquième année que le plan de l’homme vint à maturité. A force d’en scruter les abords, il avait appris à connaitre la forêt. Il irait donc ce jour même en excursion dans les méandres de celle-ci pour en dénicher le loup avec son vieux fusil.

Lorsque l’aube se leva, l’homme prit son courage à deux mains, ainsi que son arme. Il s’en alla jusqu’au bois et s’y engouffra avec détermination en bravant ses peurs. Après quelques heures de recherche, il ne trouvait toujours pas le loup... Il avait toutefois eu le temps de s’apercevoir que l’intérieur du bois n’était pas si hostile, même pas du tout. Il y avait de nombreuses clairières, des rayons lumineux s’engouffrant et gorgeant les fleurs d’une beauté céleste, les animaux gambadaient sans crainte et l’air était léger... Quand au détour d’un arbre gigantesque, l’homme entendit un bruit sourd venant du creux du tronc.

Il y vit, horreur, dépasser une, puis deux et trois têtes de loup ! L’homme craignant pour sa vie tira alors et faisant fuir encore deux autres jeunes loups les acheva en plein élan. Après quelques pas précautionneux, l’homme pouvait l’affirmer, pas de trace du vieux loup. Sans aucun état d’âme, l’homme avisa que n’ayant pas eu l’occasion de chasser un animal depuis de nombreux jours, il serait opportun d’emporter la carcasse du loup le mieux portant.

L’homme rentra chez lui, bête sous le bras, étant tout de même perplexe et remis en doute dans ses plus grandes certitudes... Lui qui avait passé une vie de monarque à ne rien savoir de quoi la vie était faite pour son plus grand rival, craignant son courroux alors que la forêt semblait en fait être un havre de paix. Il passa le reste de la journée à se questionner...

La nuit tomba et le vieux loup revint à lui. Il fallait qu’il exerce son devoir quotidien. En tant qu’animal le plus redoutable de la forêt, c’est à lui qu’incombe de s’aventurer par-delà les grands arbres. Il est le seul à encore fouler le sol de la grande plaine, en dehors de l’homme. Tous les autres animaux se sont résignés à ne plus s’y risquer, bien qu’il y ait évidemment les éternels téméraires ou idiots qui s’y essaient depuis toujours... Il en passe de temps en temps, aucun d’eux n’en revient et qu’advient-il d’eux ?

Il existe une légende parmi les habitants de la forêt selon laquelle, ces rescapés des arbres liberticides, ivres de leur liberté retrouvée, ne reviennent plus jamais chez eux car ils découvrent enfin la vie dont ils ont toujours rêvé en dehors de ce refuge. Le vieux loup à son âge, s’émerveille des légendes à leur juste valeur, s’extirper un court instant du monde réel. Pour ce qui est de la réalité, il va s’y confronter une fois de plus, en quittant les arbres pour aller constater les dégâts commis par l’homme qui a conquis la plaine depuis maintenant tant d’années...

Au-delà des arbres, il n’y en a plus un seul. La plaine est devenue sèche car les nombreuses sources d’eau ont été détournées, réinvesties ou épuisées par l’homme. Les fleurs ne sont plus qu’un souvenir absent de cette terre. Il n’y a qu’en plein centre, du bois, érigé en une cabane austère, la piètre demeure d’un monarque terrifiant et tout-puissant.

Il y a devant la façade de cette demeure un établi, où l’homme s’improvise boucher et confectionne ses futures victuailles à partir de ses trophées de chasse. Il semble y avoir du pain sur la planche. Le loup en est médusé ! Il était pourtant certain qu’aucun animal n’avait franchi les arbres de la forêt depuis de nombreux jours...

C’est alors, qu’horreur, la tête de son jeune fils lui apparaît sous un rayon de lune sur la chaumière. Il n’est plus que pâture pour l’homme. L’animal ! Le loup n’en croit pas ses yeux, lui qui a veillé chaque nuit sur les activités de l’homme, qui par sa bravoure est parvenu à dissuader si longtemps cet envahisseur despotique de s’aventurer vers les dangers inconnus de la forêt... L’homme a dû comprendre la supercherie et découvrir que par-delà la frontière des royaumes respectifs de l’homme et du loup, la forêt n’est pas dangereuse, qu’il n’existe en fait personne pour lui tenir tête.

Le loup, violemment saisi par l’horreur des événements, se tourne vers son refuge. Ce soir, la pleine lune brille de mille feux sur son royaume. En scrutant l’horizon du regard, il découvre que les arbres en bordure de la forêt sont moins nombreux et moins grands qu’avant... Le passage de l’homme ne fait plus aucun doute. Le vieux loup se rend compte que l’homme a usé de perfidie et que par un habile stratagème, il a eu raison de tous ses efforts. La pauvre bête sent alors ses forces le quitter, son envie de vivre et de se battre le perdre. Il se laisse mourir de chagrin sur place.

Au petit matin, l’homme voit pour la première fois son ennemi le loup en plein jour. Ce terrible ennemi qui l’a hanté toutes ces années gît devant lui, mort, sur sa propre terre.

Face à ce spectacle, l’homme sourit. Il est heureux. L’homme devient désormais le seul monarque en ces lieux. L’homme va enfin pouvoir régner sur le jour et la nuit. Il sera le seul maître sur la plaine et la forêt. L’homme pourra enfin assouvir ses désirs de grandeur.
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Utilisateur désactivé · il y a
Un très beau récit, ce duel d'usure entre l'homme et le loup est bien retranscrit, j'aime.
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Alain Adam · il y a
Je vote pour ce texte puissant à l'écriture forte! Si le coeur vous en dit mon poème l'ERDRE est en finale du prix Automne 2016... :- ))
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MissFree · il y a
Un conte philosophique captivant.
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Lammari Hafida · il y a
Passionnant récit! +1 Je vous invite à lire mon poème en finale sur ma page et merci!
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Br'rn · il y a
J'aime davantage la première partie du récit, plus imaginative, où la ruse de l'homme se manifeste en rognant pas à pas la forêt... La suite, si elle colle à la réalité des choses en général sur cette bonne vieille planète est un poil trop conventionnelle pour moi, (mais ce n'est que moi). Bonne continuation !!!
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Petit Antoine · il y a
Merci beaucoup pour votre appréciation critique, je suis ravi de votre passage par chez moi ! C'est précisément ce genre de commentaires que j'attends en postant sur ce site.
Littérairement, et à très bientôt

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Kie · il y a
Je salue ce conte philosophique bien mené.
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