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Le vieil homme et le casino

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Monsieur Lemard approchait de l’entrée du casino d’un pas peu assuré. Gravissant les marches difficilement, il se tenait, ou plutôt se retenait à la rambarde de l’escalier. La porte automatique s’ouvrit devant lui et un mélange de parfums d’ambiance et de moquette vieillie vint lui caresser les narines.
Cette odeur lui donnait toujours la même sensation, une douce étreinte au cœur, une tendre crispation à l’estomac. Ses mains se mettaient à trembler et une excitation le gagnait.
Lui remontait alors en mémoire ses premières fêtes foraines, et la sensation que lui procuraient les cris des autres enfants jouant à se faire peur dans les manèges à sensation. Ce goût du danger et ce sentiment que l’on jouait sa vie.
— Bonjour Monsieur Lemard.
— Ah bonjour mon grand.
— Alors c’est dimanche, on vient se détendre un peu.
— Ah oui, je viens gagner le million.
— Tous les gagnants ont tenté leur chance comme on dit, hein Monsieur Lemard ?
L’homme à l’accueil souriait à la belle blonde à côté de lui, en disant cela.
— Ah, ce serait un beau cadeau pour mon anniversaire.
— C’est votre anniversaire Monsieur Lemard ? Ça vous fait combien ?
— Eh, 89 ans.
— Ah ben vous ne les faites pas, hein Cécile ? Monsieur Lemard fête ses 89 ans aujourd’hui.
La belle blonde se retourna vers lui, et aperçut Monsieur Lemard. Très professionnellement elle s’exclama dans un sourire :
— 89 ans ? Incroyable ! Ça mérite bien une bise, Monsieur Lemard, et prenez ce ticket. Vous le donnerez au bar et on vous servira un verre de pétillant.
Elle s’approcha de Monsieur Lemard, et du haut de ses talons, se pencha, attrapa les épaules frêles du vieil homme, et frôla ses joues ridées en claquant bruyamment les lèvres dans le vide, ce qui fit un bruit énorme dans le hall d’entrée.
Monsieur Lemard rougit.
— Ah j’ai bien fait de venir alors, fit-il avec un petit rire enfantin.
Puis il avança vers la salle des jeux.
— Monsieur Lemard ? Fit l’homme de l’accueil.
— Oui ?
— Vous savez, je dois vous demander...
— Comment ? Ah oui, ma carte d’identité.
— Vous savez, c’est obligatoire.
— Oui, oui c’est vrai, où avais-je la tête.
Dans son décolleté, pensèrent-ils tous.
Monsieur Lemard pénétra dans la salle des jeux. Un bruit assourdissant l’assaillit. Les machines clignotaient en permanence et des sons de pièces tombant envahissaient la salle. Tout était fait pour que le joueur croit que son voisin gagnait plus que lui, ce qui redonnait de la vigueur pour jouer et dépenser son argent.
Il s’approcha de sa machine préférée à petits pas, craignant de trébucher. Ce qu’il aimait dans cette machine, c’était qu’elle était à côté des toilettes, d’une part. En plus de cela, le fauteuil était confortable. Il enveloppait le joueur pour qu’il puisse rester le plus longtemps possible. Enfin, il y avait deux boutons. Un pour parier, et l’autre pour récupérer l’argent. Les autres machines avaient trop de boutons, et Monsieur Lemard n’aimait pas ça. Là, il ne se posait pas de question.
Il aperçut une silhouette qui se levait du siège. Sa machine allait se libérer. Son sang ne fit qu’un tour, alors il accéléra le pas, attrapa un tabouret pour se donner de l’élan, bouscula une femme qui regardait son mari tapoter sur une machine, finit par allonger le bras pour attraper le dossier du siège et gagna ainsi une course dont il ignorait être un participant. Son adversaire arriva une poignée de secondes après lui, mais fair-play, il lui laissa la place, cherchant déjà des yeux une autre machine à convoiter.
Monsieur Lemard s’installa, le sourire au lèvre. Un baiser d’une jolie fille, un verre de pétillant et une course de gagnée, c’est une après-midi qui s’annonce bien.

Il retira de son portefeuille un billet de 50 euros. Il le glissa dans la fente de la machine qui l’avala d’un trait. Une horde de petits chats vinrent le saluer à l’écran. « Bonjour mes minous », leur répondit-il.
Sa voisine commença a épier son jeu.
Se sentant observé, il se redressa. Il appuya frénétiquement sur le bouton tant que rien ne fut donné, puis au premier gain, il engagea la conversation.
— Elle ne donne rien au début, mais il faut la séduire et après elle vous met des papillons dans les yeux.
Sa voisine se mit à rire, et reprit son jeu.
— La vôtre, elle est belle mais difficile, continua-t-il.
— Ah ça, plus elle sont jolies, moins elles sont faciles à attraper.
— C’est bien la vérité, ma chère madame, c’est bien la vérité.
Les yeux coquins, et la moue rieuse, il appuya trois fois de suite, puis accéda à un jeu bonus.
— Ah, vous voyez, elle est jalouse, alors elle me fait espérer. C’est bien ma belle.

Les minutes s’égrenaient, les heures peut-être passaient. Monsieur Lemard avait remis un billet de 50 euros, puis un autre : « il faut bien la nourrir, la petite », et les chatons miaulaient de rouleaux en rouleaux, donnant par-ci par là, un euros, deux euros puis parfois dix pour les plus belles prises.
— Vous venez souvent ici, je ne vous ai jamais vu ?
En réponse, la dame lui décocha un regard séducteur :
— Non, c’est la première fois.
— Je viens presque tous les dimanches.
— Moi, je suis venu voir une amie, c’est elle qui m’a amenée ici. Oh ! Je crois que vous avez encore gagné.
— Quinze euros, c’est toujours mieux que rien.
Il eut une pensée pour sa femme. Il n’était jamais venu ici avant. Maintenant, il avait pris ses habitudes, reconnaissant les joueurs fidèles, conversant avec des inconnus, souvent : « C’est mieux que la maison de retraite », leur disait-il.
— Je suis veuf depuis cinq ans, dit-il à sa voisine, sans savoir pourquoi.
— Ah oui ?
— Et vous ?
C’était une question que les hommes de son âge avaient appris à poser.
— Divorcée. Depuis quinze ans.
— C’est pas mal non plus, plaisanta-t-il avant d’appuyer sur le bouton « Cinq euros. »

Son esprit s’évadait souvent devant sa machine. Parfois, pensa-t-il, il ne pensait plus à rien. Et pourtant à son âge, il y en avait des choses qui passaient dans la caboche, et pas toujours très agréables.
Il appuyait, appuyait sur les boutons, réveillé parfois par un bonus ou une somme un peu plus rondelette.
Il remit un billet de 50 euros dans sa machine, son dernier. Il regarda sa voisine et hocha piteusement les épaules. Elle lui répondit, amusée, par un clin d’oeil.
Le temps ne passait plus dans ce lieu de jeu. Les machines hypnotisaient leurs partenaires jusqu’à leur faire oublier le jour et la nuit.
Tout en appuyant sur ses touches, Monsieur Lemard commençait à s’assoupir. Il souffla deux-trois fois, mais une grand lassitude l’envahit. Ses membres devenaient tout mou. La tête lourde, il n’arrivait plus à l’empêcher de tomber. Sa fatigue était immense et il voulut quitter son siège.
Il entendit alors sa voisine s’écrier : « Vous avez tous les chats ! Vous avez tous les chats ! »
En effet, il entendait une horde de chats qui miaulaient. Il leur aurait bien donner à manger, s’il le pouvait, mais il ne pouvait pas.
Les bruits s’éloignèrent. Il ferma les yeux, se cala sur le dossier confortable du fauteuil.
— Miaou, miaou.
— Oui mes petits, je suis là.
Il avait sommeil, tellement sommeil.
— Un petit somme et je suis à vous mes petits.
— Miaou, miaou.
Il se sentait comme dans du coton, tellement bien dans ce fauteuil, la tête en arrière, léger.
— Aujourd’hui est un grand jour, c’est mon anniversaire !
— Miaou, miaou
— Oui mes petits, venez manger. Petit petit.
Il essayait de claquer la langue contre son palais pour les attirer, mais il n’y arrivait pas.
Ses bras non plus ne voulaient plus se lever.
Il sentit sa bouche s’ouvrir. Un filet de salive coulait au coin de ses lèvres.
Il perçut au loin la voix d’une femme.

— Les chats ! Tous ces chats ! c’est le big jackpot, vous avez gagné le big jackpot ! Vous êtes riche !

Mais Monsieur Lemard ne l’entendait déjà plus.
Il avançait tout droit vers un autre monde, il en était maintenant persuadé.

Des centaines, des milliers de chats le suivaient.

PRIX

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Aurore69 · il y a
J'ai bien aimé la fin, les chats qui suivent le vieil homme
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Louve45 · il y a
Très agréable à lire
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Pat · il y a
Fin heureuse. Merci pour ce bon moment de lecture. J'ai un tanka,"Contemplation" à vous proposer si vous avez un moment à consacrer à mes écrits.
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Kiki · il y a
mes voix pour cette nouvelle.
je vous invite à aller lire pour visiter les cuves de Sassenage dans la série poème. Merci d'avance

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Chantal Noel · il y a
J'ai bien aimé cette histoire. Une belle mort, en fait.
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Jenny Guillaume · il y a
Très jolie histoire, savoureuse et attendrissante, bravo :)
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Zouzou · il y a
...un milieu qu'i vaut mieux éviter tout de même ! mes voix
Si vous aimez , http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-soldats-imposent
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/fatiguee-la-plume ( c'est du très court )

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Jarrié · il y a
J'ai relu votre nouvelle avec autant de plaisir. Bonne chance.
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Sébastien Beirnaert · il y a
Merci !
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Valoute34 · il y a
C'est dangereux le casino !Miaou! Une bonne chute, bravo!
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Utilisateur désactivé · il y a
Une belle nouvelle que j'ai aimé. Voté. Je n'ai qu' une voix étant nouvelle sinon j'aurai mis 5*.
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Sébastien Beirnaert · il y a
Merci beaucoup.
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