7
min

LE VIEIL HOMME

87 lectures

26

Confortablement installé dans son fauteuil habituel, bien au chaud dans son salon, le vieil homme regarde à la télévision, son émission préférée, en Replay. Cette émission est diffusée le mercredi à 21heures sur la 5, mais elle se termine assez tard, c’est la raison pour laquelle, il préfère la regarder un autre jour vers les 19heures. Ainsi elle se termine alors à 20h30, ce qui lui convient beaucoup mieux.

Ce soir il y a un auteur, philosophe bien connu, qui vient faire la promotion pour son centième livre « Sagesse » dans lequel il revisite l’antiquité Romaine, dans le but d’y trouver des réponses, aux questions qui se posent aujourd’hui, dans « notre Occident nihiliste »
Les échanges sont intéressants, en particulier avec une jeune écrivaine, qui vient, elle, présenter son premier livre « Les invisibles de la république » où elle décrit, selon elle, « Comment on sacrifie la jeunesse de la France, périphérique aujourd’hui ».
Tous ces débats, plus intéressants les uns que les autres, amènent le vieil homme à se remémorer son propre parcours sur cette terre depuis son enfance, il y a plus de ¾ de siècle. C’est le fruit de cette réflexion, qui va suivre.

Né dans les années 30, il était le fils unique d’un couple d’immigrés, ouvriers agricoles de leur état, qui s’étaient installés dans une des maisons d’un hameau de 4/5 maisons, dans la Beauce profonde. Le père travaillait dans une grosse exploitation agricole comme vacher, la mère restait au foyer pour s’occuper de l’enfant. Ce hameau était distant de 6 kilomètres au moins de la ville la plus proche, où se trouvaient, la mairie, les écoles, et les commerces de première nécessité, ainsi que les services administratifs. Il y avait aussi un médecin, un petit hôpital, et l’église paroissiale. Une auberge dénommée « l’auberge du cheval blanc » où se réunissaient les notables, et quelques rares clients, couronnait le tout.

Quand éclata la seconde guerre mondiale, le papa du vieil homme partit rejoindre l’armée Polonaise reconstituée, à Parthenay, où elle était basée. Il partait pour défendre la France son pays d’adoption. Ainsi le petit enfant de ce couple d’immigrés, se retrouva-t-il seul avec sa maman, dans ce petit hameau de la Beauce profonde. Les temps furent très durs pour sa maman, contrainte de rechercher du travail dans les fermes et châteaux des alentours, pour subvenir aux besoins de leur foyer. Car la petite pension que lui attribua la République, comme femme de soldat, ne suffisait pas à les nourrir.

Le vieil homme se souvient, comme l’école se trouvait à 6 kilomètres de son domicile, et que les transports scolaires n’existaient pas encore, même l’expression n’existait pas non plus, sa maman décida de ne l’envoyer à l’école qu’à partir de ses 7 ans révolus. Moyennant quoi, c’est elle-même qui se chargea de lui enseigner les fondamentaux. Elle s’était vraisemblablement procuré les livres nécessaires, auprès de l’institutrice de l’école de la ville. C’est ainsi qu’il apprit à lire, écrire, et compter avec sa maman, pour rejoindre l’école bien plus tard après avoir atteint ses 7 ans révolus.
Après pas mal de changement d’écoles, et de régions, pendant cette période troublée, le vieil homme se souvient du passage du certificat d’études, qu’il obtint avec succès, au grand plaisir de son papa, enfin libéré de l’armée Polonaise, qui se trouvait alors encore en Angleterre.

Ensuite à 14 ans, deux options se présentèrent à lui. Soit rester avec ses parents, enfin réunis, et embrasser la carrière d’ouvrier agricole, comme son papa, soit opter pour une autre formation, technique par exemple et entreprendre une scolarité, qui le conduirait vers l’obtention d’un CAP. Il choisi la seconde option, et muni de son certificat d’études primaires, il se rendit au chef-lieu de canton, pour s’inscrire, au centre d’apprentissage qui s’y trouvait. Là tout seul, il choisi la filière mécanique en vue de passer le CAP d’ajusteur, en 3 années. C’était son objectif, réussir le CAP et ensuite travailler, pour ne plus être à la charge de ses parents. La distance séparant son domicile du centre d’apprentissage était la même que celle séparant son école primaire à ses débuts de scolarité. Mais il avait maintenant un vélo, offert par son papa, en cadeau pour la réussite de son certificat d’études primaires.

Il allait travailler dur pendant ces 3 années, et il réussit en bonne place son CAP d’ajusteur en mécanique. Pendant ces 3 années il réussit aussi à passer le brevet d’aide mécanicien avion moteur, et son brevet de sport aériens. Diplômes qu’il prépara en dehors du CET, dans une structure installée sur le petit aérodrome, tout à coté de la ville. Les cours étaient dispensés le jeudi et le samedi. On verra plus loin que ces deux diplômes lui permettront, d’être recruté dans l’armée de l’air, à l’occasion de son service militaire obligatoire, quelques années plus tard.



16



Un concours de circonstances allait lui permettre de trouver très vite un emploi au bureau d’études d’une entreprise de la ville, qui recrutait pas mal à cette époque-là. Il fut engagé comme employé de bureau d’études.
Le vieil homme se souvient. Comme il avait eu la chance de trouver cet emploi, il se renseigna auprès de se anciens professeurs du CET, comment continuer à s’instruire tout en travaillant. Ils lui conseillèrent l’école universelle. C’est ainsi qu’il commença immédiatement une formation par correspondance pour préparer le CAP de dessinateur industriel en mécanique. Diplôme qu’il obtint l’année suivante, comme candidat libre. C’est alors que tout s’enchaina, ayant découvert l’existence du CNED, il s’inscrivit à la formation, toujours par correspondance, du brevet professionnel de dessinateur industriel en mécanique.

Les années passent et ne se ressemblent pas toujours. Bientôt il va rencontrer une charmante demoiselle, et ils fonderont un foyer, avec mariage devant monsieur le maire et monsieur le curé. Tout allait pour le mieux, mais c’était compter sans les obligations Républicaines de l’époque. Et bientôt il allait recevoir son ordre de mission pour rejoindre la base militaire où il était affecté, encore dans un bureau d’études, comme dessinateur industriel. C’étaient les diplômes qu’il avait passés, lorsqu’il était au CET, qui lui ouvrirent les portes de l’armée de l’air.
Il allait passer 27 mois sous les drapeaux, travaillant au bureau d’études, où il côtoya pas mal de jeunes ingénieurs effectuant comme lui leur service militaire obligatoire, au titre de sursitaires. C’est au contacte de ces ingénieurs qu’il eut l’opportunité de parfaire ses connaissances, dans les matières qu’il affectionnait particulièrement, c’est-à-dire, math, physique, chimie. Pour lui, contrairement à des idées bien répandues à l’époque, le service militaire ne fut pas une perte de temps, mais bien au contraire !

A son retour du service militaire il reprit son emploi dans la même entreprise, et ses cours au CNED, pour continuer sa préparation au brevet professionnel de dessinateur industriel en mécanique. Le temps passa, dans le travail, et la vie de famille. Puis arriva mai 68, suivit par les accords de Grenelle. Alors, il profita de ces derniers, et des nouveaux avantages offerts par la République, pour s’inscrire à l’université, en cours du soir pour adultes au travail, au CUEFA. Là pendant 3 années il approfondit ses connaissances en math, physique, chimie, sociologie, et français.

A quelque temps de là, ayant par ailleurs changé de fonction, dans son entreprise, et avec l’accord de son employeur, il se présenta à la formation diplômante du CNPP, à Paris. Son but était d’acquérir la qualification de : « agréé du CNPP ». Cette nouvelle formation allait encore lui prendre 3 années de cours, par correspondance dans un premier temps, pour passer le cycle technique, puis ensuite par des stages internés à Paris. Il obtint son diplôme dans les délais impartis, et pris donc en charge, en plus de ses fonctions existantes, celle de chargé de sécurité, de l’entreprise.

Comme il était passé de la technique au commercial, en début de carrière professionnelle, il revint en fin de carrière à nouveau à la technique. Il prit la fonction de responsable des services techniques, et de la sécurité des hommes et des biens. Puis arriva l’âge de la retraite, et il fit valoir ses droits au bout de 43 années de travail, toujours dans la même entreprise. Il eut droit à la grande médaille d’or du travail, décernée par la République, et remise en grandes pompes par son employeur, au cours d’une cérémonie émouvante. Toute une vie de travail qui s’achève. Avec là bas tout au loin, le souvenir du petit garçon, fils d’immigrés, ouvriers agricoles, au fin fond de la Beauce profonde, qui parcourait 6 km à pieds pour se rendre à l’école primaire de la ville. Ce qui lui prenait au moins 3 heures par beau temps, si on compte l’aller et le retour bien entendu.

Le vieil homme ne peut pas être d’accord avec cette jeune écrivaine, affirmant haut et fort, que les jeunes des campagnes n’ont pas les mêmes chances au sein de la République, que ceux des grandes métropoles. Voir son livre « Les invisibles de la République »
Il croit pouvoir dire que son parcours prouve, que lorsque l’on en a la volonté, la République offre les mêmes chances à chacun. Il suffit de se prendre par la main, d’oser, d’avoir l’humilité de demander, on trouve toujours une solution, pour réaliser ses ambitions.
Ce qui lui a paru le plus difficile, cela a été de faire face à l’hostilité de ses camarades, les cols bleus, qui lui ont beaucoup reproché, d’être devenu un jaune, d’avoir abandonné sa classe sociale, au bénéfice des cols blancs. Il a ainsi perdu beaucoup de ses amis, restés dans le monde ouvrier, où on n’aime pas les cols blancs, toujours la lutte des classes !



17



Le vieil homme se souvient aussi, lorsqu’il était à l’école primaire, dans la Beauce profonde, avoir pris sous sa protection le petit parisien. Il venait de Paris, à cause de la guerre, et habitait chez sa grand-mère. Car les autres élèves se moquaient constamment de lui. Ils lui chantaient : « Parisien tête de chien, parigot tête de veau ». Et aussi, ils le tournaient en ridicule, à cause de sa méconnaissance des animaux de la ferme. Par exemple il ne savait pas distinguer une vache, d’un mouton, ou une poule d’un canard ! Ou encore, ils lui montraient des épis de blé, d’orge ou d’avoine et lui demandaient de leur dire ce que c’était. A son incapacité à répondre, les quolibets fusaient et la chanson reprenait.

Le vieil homme est fatigué, d’entendre toujours cette même chanson, qui dit que les jeunes des zones rurales, sont défavorisés par rapport à ceux des métropoles. La République donne les mêmes chances à tous ses enfants, il leur suffit de s’informer, d’oser, de se prendre par la main. Comme le dit si bien Mourade Boudjellal : « Préférer ceux qui soulèvent les manches à ceux qui soulèvent les bras » L’histoire est remplie d’exemples de jeunes des zones rurales qui ont atteint leurs objectifs, aussi bien que des jeunes des métropoles. D’ailleurs il croit savoir, que la jeune écrivaine en question est issue d’une zone rurale ! Alors !
Il faut peut-être cesser de se plaindre, de critiquer, et agir pour le bien commun, et non pour une chapelle ! Notre beau pays vaut bien cet effort.

   Le vieil homme se souvient, c'était pour son anniversaire, deux de ses petits enfants lui ont écrit un petit texte, et cela lui a fait beaucoup plaisir. Dans le premier texte Jean lui écrit : " Le grand âge et la vieillesse sont deux faits différents : Le grand âge n'est qu'un nombre et la vieillesse et la conséquence de ce dernier sur les feignants et tu es la personne la plus jeune que je connaisse. Joyeux anniversaire pépé ". A ce texte Pierre a ajouté : " Pour poursuivre ce message philosophique : on ne choisit pas ce que l'on est, mais on choisit ce que l'on fait . Et moi j'ai toujours admiré ce que tu as fait ; Plein de bisous pépé et joyeux anniversaire ". Des messages de la sorte, apportent toujours un baume réconfortant au cœur du vieil homme .
 
C’est Noël toute la famille du vieil homme s’est réuni chez lui pour fêter la naissance, enfants et petits enfants sont tous là, et il fait le constat suivant : chez ses 2 enfants et conjoints, il se trouvent 2 docteurs en médecine, 2 docteurs en chimie- chez ses 4 petits enfants et leurs compagnes, il se trouvent : 2 docteurs en médecine, 2 diplômés de science po, 1 ingénieur, 2 étudiants bac+2. Il se souvient du petit garçon issu d’une zone rurale, d’origine plus que modeste qui parcourait à pieds et en galoches les 6 km qui séparaient son domicile de l’école, en pleine période de guerre.

Que de chemin parcouru au regard d’une vie !! 




+
26

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Daniel Grygiel Swistak
Daniel Grygiel Swistak · il y a
Merci à vous !
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Le grand chemin qu'est la vie !
Un beau texte sur le destin qu’il faut parfois prendre à bras le corps .
Et cette volonté qui sait résister aux épreuves .

·
Image de Dranem
Dranem · il y a
Un récit édifiant ... de cette volonté de s'élever et persévérer dans l'effort ... être issu d'un milieu rural , même modeste n'empêche pas la réussite... mon invitation à découvrir Germain un vieux créole qui va renaître à la vie : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-volcan-3
·
Image de La  luciole
La luciole · il y a
Un joli parcours pied de nez aux défaitistes, bravo, mon vote :)
·
Image de Daniel Grygiel Swistak
Daniel Grygiel Swistak · il y a
Merci Samia
·
Image de Samia.mbodong
Samia.mbodong · il y a
Un texte très touchant, une envie de se battre
Bravo et merci j'aime
Samia

·
Image de Marsile Rincedalle
Marsile Rincedalle · il y a
Se retrousser les manches, un message toujours d'actualité. Bravo !
·
Image de Alice Merveille
Alice Merveille · il y a
Un texte touchant qui porte une belle envie de vivre...
·
Image de Champolion
Champolion · il y a
Vigoureux plaidoyer pour l'effort et la volonté d'entreprendre.A plus forte raison ,lorsqu'on n'est pas né avec une cuiller d'argent dans la bouche.
Merci pour "Billie"
Mes voix
Champolion

·
Image de Michel
Michel · il y a
Beau parcours. Il reflète des itinéraires également vécus par les enfants des mineurs polonais qui travaillaient dur dans les mines de ma Lorraine natale
·