Le ventriloque

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Pourquoi on a aimé ?

Ah, le bon vieux pacte avec le diable, ça marche toujours, non ? En tout cas, le mêler à une atmosphère onirique, c’est plutôt bien pensé

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J'aime tout ce qui touche aux mondes de l'imaginaire, de la fantasy à la science-fiction, en passant par le fantastique ou l'horreur, avec une préférence notable pour les univers sombres et ... [+]

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L’homme portait un complet noir désuet, il arborait une fine moustache et ses yeux scrutateurs étaient semblables à deux billes de charbons ardents. Il était grand et mince, de manière presque inconcevable. Alicia eut un mouvement de recul en le découvrant sur le pas de sa porte. Une étrange appréhension s’empara d’elle, enserrant son cœur dans un étau de glace.
L’inconnu entra dans le vestibule. Découvrant un sourire en lame de rasoir, il dit d’une voix mielleuse sans même se présenter :
— Pour former un couple, il faut inévitablement être deux, n’est-ce pas ?
Mal à l’aise, Alicia opina de la tête. Pourtant, elle ne comprenait pas ce dont l’homme parlait. La jeune femme regrettait amèrement l’absence de son mari : Paul n’aurait jamais laissé pénétrer cet individu dans leur maison ! Il avait une sainte horreur des vendeurs au porte-à-porte, surtout lorsqu’ils se montraient aussi intrusifs que celui-ci. Intrusif... et bizarre, avec son long corps filiforme, qui évoquait à Alicia un horrible phasme à face humaine...
Dans le couloir d’entrée, l’inconnu lui adressa un clin d’œil.
— Détendez-vous, très chère ! déclara-t-il. Vous n’avez aucune crainte à avoir. On me nomme Benitor, le faiseur de miracles. Mon associé et moi sommes là pour vous aider...
Alicia tiqua : son associé ? Jusqu’à preuve du contraire, le vendeur était seul. Personne ne l’accompagnait. Du moins, jusqu’à présent...
L’homme plongea la main à l’intérieur de son costume noir. Alicia eut l’absurde conviction qu’il s’agissait d’un pervers. Le malade allait se jeter sur elle, armé d’un couteau de cuisine, d’un taser ou d’un pic à glace... Mais l’intrus se contenta d’extraire une masse molle et informe, semblable à un masque de caoutchouc. Il l’enfila prestement sur sa main droite. Une voix de crécelle s’éleva alors :
— Bonjour, ma petite ! Je suis Compère, l’assistant de Monsieur Benitor, mon bon maître... Son bras droit, en quelque sorte ! Enfin, l’assistant, c’est un peu facile : d’un bout à l’autre des Mondes, comme à l’intérieur des Cercles d’ailleurs, c’est moi qui me tape tout le boulot !
Le dénommé Benitor leva son regard de requin au ciel, comme pour dire : « Ah ! Voilà qu’il recommence ! »
Un ventriloque ! Eh bien, comme moyen de vente, Alicia devait reconnaître que c’était original. Elle demeurait cependant anxieuse, presque effrayée, car la marionnette n’avait rien de rassurant. Il s’agissait d’une tête, visiblement celle d’un homme, au teint blafard et aux lèvres bleues, à la chevelure filandreuse et aux orbites emplies de ténèbres. Morbide, tel fut le mot qui vint à l’esprit de la jeune femme, et c’était bien l’adjectif qui convenait le mieux à cette hideuse figure.
La chose reprit :
— Nous sommes ici pour te proposer une offre unique, que tu ne pourras refuser. Si, si, je t’assure : pas la peine de jouer les salopes effarouchées !
Alicia douta d’avoir bien entendu. L’espace d’un instant, elle pensa prendre ses jambes à son coup. Mais, tétanisée par la peur, elle demeurait incapable de la moindre réaction. Et quelque chose, dans le regard en boules de suie de l’homme-phasme, la clouait sur place...
Adoptant le ton caverneux de sa propre voix, et arborant une mine grave, Benitor poursuivit :
— Soyez sûr que nous comprenons votre tristesse. Nous compatissons. Après tout, le sort s’est abattu sur votre mari. Il est naturel que vous soyez bouleversée...
Compère cracha à terre, aux pieds d’Alicia. Un crachat rougeâtre, au sein duquel se démenait une horde d’asticots. La jeune femme sentit son cœur battre la chamade. Mais, abasourdie par ce qu’elle venait d’entendre, elle se trouva une fois de plus incapable d’esquisser le moindre geste. Cela faisait effectivement deux semaines que Paul végétait à l’hôpital, plongé dans un état critique suite à un grave accident de voiture. Il gisait dans le coma, et les médecins s’avéraient pessimistes quant à ses chances de se réveiller un jour.
Comment cet étranger connaissait-il son mari ? Et puis, que voulait-il ?
— Tu vas vite comprendre, grinça la marionnette défigurée, comme si elle lisait dans ses pensées. Nous sommes venus te proposer nos services, car nous sommes en mesure de t’aider. Enfin, c’est lui qui a insisté, surtout...
Le masque fit un signe de tête en direction de son maître.
— Moi, j’étais d’avis de rester à me la couler douce, continua-t-il. Mais bon : c’est le grand chef qui mène le bal ! Bref, ce que tu dois savoir, c’est que ton mari peut guérir aujourd’hui même...
Alicia cilla, sans pour autant formuler ses pensées. La tête humaine éructa néanmoins :
— Bien sûr que c’est vrai ! Qu’est-ce que tu crois ? Qu’on est venus tailler le bout de gras, le temps que ton idiot d’époux claque ?
Le mot « claque » fut accompagné d’un déluge de postillons écarlates.
— Donc, reprit le masque, comme je le disais, il pourrait rentrer à la maison et vous seriez à nouveau libres de vous envoyer en l’air, et tout et tout... Du moins, si tel est ton bon vouloir ?
La phrase resta en suspend, comme une gifle fortement assénée. Bien sûr qu’elle le désirait, plus que tout au monde !
Benitor prit à nouveau la parole pour s’exclamer gaiement :
— Bien ! Dans ce cas, il vous suffit de nous donner votre accord, très chère, afin que nous puissions remettre votre mari sur pied. Mon associé et moi possédons un pouvoir exceptionnel, que j’aime à qualifier de don. Le pouvoir de la vie sur la mort.
Alicia sentit son cœur manquer un bond. S’il s’agissait d’une blague, elle se révélait de très mauvais goût ! Néanmoins, quelque part au fond d’elle, la jeune femme savait qu’une chose incroyable était en train de se passer. Elle le percevait confusément dans la façon dont l’inconnu parlait, dans son horrible parodie de marionnette, et dans cette vibration insolite qui semblait troubler l’air.
D’un ton posé, l’homme-phasme continua :
— Sachez cependant qu’en retour, je viendrai prendre ce qui de droit m’appartient. Il s’agit d’un marché honnête, conclu entre gens bien intentionnés...
Compère partit d’un rire éraillé.
— Alors, poursuivit Benitor, je vous le demande une nouvelle fois : nous permettez-vous de sauver votre mari ? Sans une intervention rapide de notre part, il mourra, je peux vous le garantir.
La jeune épouse demeura estomaquée par l’audace du vendeur. Cependant, muée par le désespoir, elle se surprit à esquisser un signe de tête affirmatif. Après tout, qu’avait-elle à y perdre ?
Benitor déclara alors, haut et fort :
— À la bonne heure ! Votre souhait sera exaucé, et nous exercerons notre don particulier sur votre proche pour le sauver. Quant à nous, nous nous reverrons très bientôt !
Compère rit à nouveau, un croassement glacial qui vrilla les tympans d’Alicia et lui martela le crâne. Puis le ventriloque émit, lui aussi, un air strident, une mélodie suraiguë rappelant sans conteste...
Le téléphone la réveilla et le rêve s’éclipsa comme un voleur. La jeune femme s’assit au bord de son lit, la tête entre les mains. Elle demeura un instant ébranlée : quel songe délirant ! Si réel... Mais elle n’eut guère le loisir d’y penser davantage, car le téléphone ne cessait de geindre.
Alicia se dirigea d’un pas craintif vers la sonnerie, sans oser s’emparer du combiné. Cet appel en pleine nuit ressemblait à un signe de mauvais augure. Avant de ne plus en être capable, elle décrocha.
— Allô ?
C’était l’hôpital. Paul était miraculeusement sorti du coma. Ses jours ne se trouvaient plus en danger. Alicia remercia l’infirmière, raccrocha, puis se laissa glisser sur le sol où elle pleura à chaudes larmes.

***

Quelques jours plus tard, Paul rentra à la maison. La vie reprit alors son cours. Le couple profita des moindres petits plaisirs de l’existence. Tous deux semblaient heureux, véritablement, car ils savaient le bonheur éphémère.
Pourtant, une ombre entachait ce tableau idyllique.
Alicia sentait que son mari lui cachait quelque chose. Paul faisait de son mieux pour paraître à son aise, mais il arborait souvent un air lointain, égaré, comme perdu dans un souvenir éprouvant. La jeune femme brûlait d’envie de connaître la cause de ce tracas, sans toutefois oser le questionner. Son époux venait de se remettre d’un coma ; elle ne voulait pas le brusquer.
Finalement, un soir où le couple se trouvait confortablement installé dans leur petit jardin, contemplant une magnifique voûte étoilée, Paul se confia. Fébrile, il semblait ne plus pouvoir se contenir de parler.
— Je ne sais pas si tu vas me croire, Alicia. Peut-être me prendras-tu pour un fou ? Toutefois, je dois te raconter ce qui s’est passé, juste avant que je ne sorte du coma...
Sa voix s’avérait hésitante, ce qui surprit Alicia. Son mari avait toujours été quelqu’un de fort, réfléchi et posé. Mais cette chose qui le rongeait depuis son retour... « Il est passé si proche de la mort », pensa-t-elle en frémissant.
De quoi ébranler le plus solide des hommes.
— Je me trouvais dans le noir complet, commença-t-il d’un ton anxieux. Une obscurité intense, quasi palpable, qui paraissait s’étirer à l’infini. J’avais vaguement conscience d’être éveillé, sans l’être vraiment. Il s’agissait d’un rêve, ou peut-être d’un cauchemar, mais c’était aussi bien réel...
Paul secoua la tête, frustré de ne parvenir à mieux s’exprimer. Il cherchait ses mots, incapable de trouver ceux qui auraient retranscrit au mieux son expérience.
— Quand ils sont apparus, reprit-il en frémissant, j’ai d’abord vu l’homme. Il m’a fait penser à un colporteur. Ce fut le mot qui me vint sur le moment, même si j’ignore pourquoi. Il semblait anormalement grand et mince, comme un insecte répugnant...
Alicia ressentit un profond malaise, car son propre rêve ressurgissait. L’esprit monopolisé par le réveil de Paul, elle avait complètement occulté le songe dément. À présent, l’homme-phasme lui revenait en mémoire.
Avec une terreur grandissante, elle écouta la suite du récit.
— Il tenait une tête de marionnette, affreuse, repoussante. Tous deux se sont approchés de moi. Je ne pouvais toujours pas bouger ni fuir. L’envie ne m’en manquait pourtant pas, tu peux me croire !
Alicia repensa à cette paralysie qui s’était emparée d’elle, dans son propre cauchemar. Un frisson lui parcourut l’échine.
— L’homme a tendu cette chose vers moi, continua Paul d’une voix défaillante. Cette horrible tête boursouflée... La marionnette s’est mise à dévorer un truc noir qui sortait de mon corps. Un genre de mélasse, ou je ne sais quoi. La créature mastiquait en provoquant des bruits atroces...
Paul marqua une pause. Alicia lui prit la main, tant pour le soutenir que pour se rassurer elle-même. Lorsque le jeune homme parla de nouveau, il paraissait un peu calmé.
— Le plus délirant, c’est que ça me faisait du bien ! s’étonna-t-il. Peu à peu, je reprenais conscience du monde réel. Comme si cet étrange duo s’emparait du mal logé en moi. Puis je me suis réveillé.
Alicia garda le silence. Qu’aurait-elle bien pu dire ? Son mari vivait, c’était tout ce qui comptait. Elle redoutait de lui causer un choc, voire de le traumatiser, en évoquant son propre rêve. Alors elle se tut, et tous deux s’enlacèrent tendrement sous les étoiles.

***

La nuit suivant le récit de Paul, Alicia rêva de nouveau. Le ventriloque réapparut, seul cette fois-ci. Il souriait aimablement, comme un vieil ami rencontré dans la rue. Cependant, sa venue ne devait rien au hasard.
Alicia le remercia chaleureusement d’avoir exaucé son vœu.
— Ce n’est rien, lui assura Benitor. Et puis, je n’ai pas fait grand-chose. C’est Compère qu’il faudrait féliciter, lui qui s’est courageusement emparé du mal dont souffrait votre mari. Malheureusement, le pauvre a péri dans l’entreprise. C’est ainsi...
Alicia voulut lui dire combien elle était désolée, mais l’homme ne lui en laissa pas le temps.
— Je suis là pour vous rappeler notre marché, enchaîna-t-il. Vous nous avez autorisés à sauver votre mari, et maintenant je reviens prendre ce qui m’appartient. C’est que, voyez-vous, je ne puis exercer sans associé. Il me faut quelqu’un à travers qui transmettre mon don. Puisque vous avez bénéficié de mon aide, il paraît juste de me rendre la pareille. C’est pourquoi...
Tout en parlant, Benitor extirpa une hache de sous son long manteau noir. Alicia fixait la lame, horrifiée et fascinée.
—...— Vous comprendrez, et me pardonnerez, ce qui va suivre. J’en suis certain !
La hache fendit l’air et trancha net le cou de la jeune femme. Sa besogne terminée, Benitor se pencha pour s’emparer de sa tête. Il l’enfila sur sa main droite, comme une affreuse moufle écarlate. La magie opéra et le visage s’anima d’un rictus démoniaque.
— Pour former un couple, il faut inévitablement être deux, n’est-ce pas ? dit la chose d’une voix nasillarde.

***

Lorsque Paul se réveilla le lendemain matin, il découvrit avec stupeur, gisant dans les draps ensanglantés, le corps proprement décapité d’Alicia.
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Hans Helskald · il y a
J'ai vraiment adoré, le personnage de Benitor est horriblement charismatique, à la fois fascinant et inquiétant. Une histoire qui nous rappel de nous méfier de ce que l'on souhaite.

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