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Le ventre de Solange Pinson

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Sylvie Vannucchi

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C’est comme une décharge. Elle a beau si préparer, à chaque nouveau printemps, la réalité la rattrape. Une crispation dans le ventre qui la laisse sans souffle, les jambes coupées... mais bien vite elle se reprend. Une grande respiration... un sourire poli, un sourire sans vie sur son visage décomposé.
« Bonjour, vous désirez ? ». Elle entend à peine la réponse, tellement concentrée à masquer son trouble, prend la commande, prépare, encaisse sans se départir de son sourire de façade. La cliente partie, Solange reprend vie doucement. Elle s’assoie, vide sa tête. Puis se relève avec lenteur et va jusqu’au petit lavabo du magasin. Elle a lu un jour dans un magazine, qu’il suffisait de se passer les poignets sous l’eau froide pendant quelques secondes, pour soulager ses émotions. Elle ne l’avait pas vu venir. Pourtant c’était une cliente régulière de la boutique, mais la douceur de cette journée l’avait libérée de son manteau et son ventre rebondi avait sauté aux yeux de Solange ! Ce joli ventre bien rond, bien tendu, bien rempli, un jardin merveilleux où une petite graine avait fait son nid.
Solange et Gaétan Pinson tiennent une boucherie, rue Montorgueil. Leur appartement est contigu à la boucherie. Gaétan s'occupe de découper les pièces de viande et prépare sa charcuterie maison, Solange sert le jambon, les salades et encaisse les clients. Leur vie est bien réglée, sans surprise, à deux.
Pourtant, Solange et Gaétan avaient beaucoup jardiné au début, avec insouciance, juste pour le plaisir, pour la gourmandise, pour les papillons qui leur mangeaient le ventre. Puis l’envie de fabriquer un petit bout de chair rien qu’à eux a commencé à germer. Les semaines d’attentes impatientes, palpitantes... les mois qui s’enchainent et à chaque fois le sang qui remet dans la froide réalité. Alors l’interminable parcours, médecins, analyses, traitements qui fatiguent... tout ça pour rien... Solange est stérile. Ses ovaires ne fonctionnent pas bien, sont déréglés, inutiles... Depuis, les galipettes se font rares, avec moins d’entrain, moins de motivations. Parfois, Gaétan essaie maladroitement de se rapprocher d’elle dans la chaleur du lit. Caresses empêtrées, vite refroidies par l’inertie de Solange. Il essaie de ne pas la brusquer, mais il faut le comprendre « il a des besoins, des envies d’homme » comme il se justifie parfois. Solange le sait bien alors parfois elle cède. Elle se laisse faire sans penser à rien, sans réagir, juste pour lui faire plaisir. Oublier son corps, ses sensations qui font du bien pour ne pas pleurer, pour ne pas se noyer, ne pas perdre pied. Elle aimerait parfois retrouver les sensations d’avant, la passion des débuts, s’accrocher à lui, répondre à ses avances, entreprendre... Mais Solange a peur de perdre le contrôle. Tout ce qui fait mal, tout ce qui rend Solange bancale, elle l’a chassé de sa vie pour ne garder que ce qui permet d’avancer... seule. Alors pour s’évader, elle dévore des bouquins, se remplit le ventre des mots des autres, des histoires des autres, pour oublier la sienne. Gaétan s’enivre, un peu trop, de plus en plus souvent. Il se remplit le ventre de la chaleur de l’alcool, pour oublier qu’aucune main d’enfant, de SON enfant ne se glissera un jour dans la sienne.
« Sauter dans les flaques pour la faire râler, Bousiller nos godasses et s' marrer »
Pour lui aussi, c’est difficile, il se sent responsable du regard triste, du sourire effacé de Solange. Il n’a pas su la rassurer, lui dire que ce n’était pas grave, que l' essentiel c’est qu’ils soient tous les deux, qu’ils s’aiment et que rien d’autre n’a d’importance. Il l’a laissé s’échapper, s’éloigner de lui, tout doucement, furtivement. Ils cohabitent, travaillent, mangent, dorment ensemble mais ne partagent plus rien, juste des banalités, de l’utile et fonctionnel mais rien de personnel et surtout pas sentimental.
Solange est toujours assise, le regard perdu, absent. Elle entend Gaétan qui s’agite dans le laboratoire. Elle se sent seule. Incomprise.
Elle songe à tous ces grands moments de solitude qu’elle a endurée à chacune des réunions de familles.
Au début de sa relation avec Gaétan, lorsque sa mère ou ses deux jeunes sœurs, déjà mère de famille, abordaient le sujet des enfants, Solange riait « on a bien le temps d’y penser, pour l’instant on profite ». Et puis, il y a eu la boucherie, le démarrage un peu difficile, le rythme intense de travail, la clientèle à fidéliser, alors moins de temps pour eux mais une belle aventure professionnelle. Quand tout a commencé à bien fonctionner, la question des enfants est revenue, et là Ils étaient prêts tous les deux. Bien sûr, Solange lors d’un repas de noël, devant toute sa famille s’est empressée de répondre à ses sœurs lorsque la sempiternelle question est revenue sur le tapis, « Oui, ils y pensaient beaucoup tous les deux et oui elle avait arrêté la pilule ». Tout le monde avait trinqué au futur bébé et plaisanté sur le fait que Noel prochain il y aurait un cadeau de plus sous le sapin. L’année d’après, pas de cadeau supplémentaire, mais Solange et Gaétan n’étaient pas encore inquiets. Tout le monde racontait sa petite anecdote pour les rassurer « J’ai une voisine, elle a essayé pendant 2 ans, et puis un jour, elle est tombée enceinte, pas d’un bébé mais de deux ! ». Mais au bout deux ans, Solange a commencé à vraiment s’inquiéter et sa gynéco lui a prescrit des examens, et c’est là que tout a commencé. Elle s’est mise à éviter les réunions de famille, les mariages. « Trop de travail à la boutique... malade... une invitation déjà acceptée ailleurs » bref, tout pour ne plus se sentir mal au milieu des autres. A chaque fois qu’elle était invitée quelque part, elle ne pouvait échapper à la question « Alors ? ». Dès qu’elle prenait un peu de poids, qu’elle évitait de prendre de l’alcool, tout le monde en était sûr, elle était enceinte mais ne voulait pas l’avouer, « Ok on a compris, tu préfères attendre pour le dire, t’es superstitieuse, t’inquiètes pas ça va bien se passer ». Elle fuyait les ventres ronds et remplis de ses amies, de ses sœurs, de ses cousines. Son ventre à elle restait désespérément vide, un désert, une terre aride ou rien ne grandit, le néant, rien que des entrailles. Combien de fois avait-elle prétexté un coup de fil urgent pour ne pas pleurer pendant l’annonce d’une grossesse ou devant un nouveau-né. S’échapper pour ne pas s’effondrer. Gaétan essayait de la préserver alors il détournait la conversation pour parler de sa boucherie, des affaires qui tournaient un peu au ralenti depuis la crise, et Solange en profitait pour s’éloigner. Evidemment au bout d’un moment, le bruit a couru que Solange était stérile. Les questions se sont arrêtées laissant place à un silence tabou. Parfois, elle surprenait au détour d’une cuisine les sentiments de pitié de ses sœurs «  la pauvre, elle qui voulait tellement fonder une famille, c’est si triste, j’espère que leur couple va tenir le coup ». C’était la tante Odile, la belle-sœur de sa mère qui lui avait assené le coup de grâce « Et pourquoi vous ne prendriez pas un chien, ça vous ferait une compagnie ! » Un chien pour remplacer un enfant ! Solange était partie dans une crise de rire hystérique, avait ri, pleuré de colère, de rage contre l’incompréhension des autres face à sa souffrance, de ne pas être une vraie femme, d’être incapable de donner la vie comme n’importe qui d’autre.
Solange se redresse doucement, essuie ses yeux rougis par les larmes qui ont coulés malgré elle. Elle qui ne veut plus jamais pleurer, garder sa douleur à l’intérieur, la coincer dans son ventre, l’enfermer et ne plus penser.
La sonnette retenti, une cliente.
Vite Solange se reprend, renifle un bon coup. C’est mémé Madeleine. Enfin c’est comme ça qu’on l’appelle dans le quartier. Petite, maigre, ridée comme une pomme trop mûre, mais le regard vif et alerte. Tous les matins, à 9h pétante, elle franchit la porte de son immeuble parisien, son caddy à roulettes à la main. Un chapeau cloche vissé sur la tête, manteau beige, démodé d'où dépasse une petite bande de coton bleu marine, sa robe sans doute, des bas couleurs chairs et des souliers noirs vernis complètent la panoplie. Solange et Gaétan connaissent bien Mémé Madeleine et n'ont pas besoin de regarder la pendule pour savoir qu'il est 10h45 « C’est qu’elle est réglée comme une horloge la p’tite vieille ». Tous les jours elle vient chercher sa tranche de jambon blanc, son beefsteak, son escalope de veau etc. Elle n'a même plus besoin de parler, aujourd'hui c'est mardi, le jour du jambon blanc. Madeleine attend discrètement que Solange finisse d’emballer sa tranche dans le papier. Solange sourit, elle l'aime bien cette mémé, c'est une de ses plus fidèles cliente même si ce n'est pas grâce à elle qu'ils feront fortune. D’un coup Solange est traversée par une drôle de pensée, une vision d’avenir... un jour elle finira comme Madeleine, seule, avec pour compagnie des chats, la télévision, et ses romans à l’eau de rose...
« Elle met du vieux pain sur son balcon, Pour attirer les moineaux les pigeons »
Solange est prise de vertige, ses jambes flageolent, elle s’agrippe au comptoir. Elle ne veut pas finir sa vie comme ça, non c’est trop dur.
Ses larmes recommencent à couler, une fontaine, un torrent de larmes qui la prend au dépourvu. Madeleine est désemparée. Maladroitement, elle s’est approchée de Solange et lui tapote l’épaule pour la réconforter.
- Ma pauvre enfant, ça va aller, il ne faut pas vous mettre dans cet état, tenez prenez ce mouchoir, il est tout propre.
- Excusez-moi je ne sais pas ce qui m’arrive aujourd’hui je suis à fleur de peau, ça doit être le printemps, c’est si gentil de vous occuper de moi, merci, je vais me reprendre, ça va aller, c’est juste que... vous savez des fois on a l’impression que tout va de travers...
- Ce n’est pas grave, vous aviez certainement besoin de laisser votre cœur parler, ça soulage parfois de pleurer, on se sent tellement mieux après. Vous ne voulez pas me dire ce qui vous fait tant de mal, à mon âge on sait bien écouter, avec moi vos secrets seront bien gardés, ma mémoire me joue parfois des tours et peut être que demain j’aurais tout oublié.
Alors Solange se met à parler. Elle déballe sa douleur. Elle vide son ventre, sa tête de toute la souffrance qu’elle a emprisonnée depuis des années. Madeleine l’écoute, silencieuse. Elle peut la comprendre mieux que quiconque. Elle non plus n’a jamais eu d’enfant. Mais la différence, c’est qu’elle n’a même jamais trouvé de mari. Elle a bien eu quelques aventures mais rien de bien sérieux, les années ont filé et son horloge biologique s’est arrêtée... définitivement.
- Allez, arrêtez de pleurer, tout va s’arranger, vous êtes encore si jeune, vous avez toute la vie devant vous.
- J’ai bientôt 40 ans, des ovaires déglingués, non je sais que c’est fini, je dois me raisonner, passer à autre chose...
- Allons, allons, 40 ans c’est encore bien jeune, croyez-moi vous avez encore de belles années devant vous, allez sécher vos larmes, tout va s’arranger... bientôt... Attendez, le temps de rentrer chez moi, de ranger mes courses... je reviens, j’ai la solution...
Et sur ces mots, Madeleine, escortée de son chariot franchit la porte précipitamment.
Solange sourit, elle est drôle cette petite bonne femme, on la croirait fragile, toute ébréchée, bringuebalante et pourtant la plus forte des deux aujourd’hui c’était bien Madeleine, Mademoiselle Madeleine Grinsec.
Solange reprend vie tout doucement, la mémé avait bien raison, pleurer ça soulage, c’est comme vider un tiroir trop plein, le sien débordait. Tant d’années à passer sous silence toute sa souffrance, à l’enfouir sous un tas de bonne humeur, il fallait bien un grand nettoyage de printemps !
Elle reprend ses activités avec plus d’entrain, elle arrange sa vitrine, écrit « la promo du jour » sur la grande ardoise. Dans l’arrière-boutique, Gaétan sifflote.
« Elle attend que la grande roue tourne, Inexorablement, elle attend »
Tintement de la clochette.
C’est Madeleine qui est revenue, elle a une mine toute bizarre, on dirait une enfant, ses joues sont toutes rouges, comme si elle avait couru ou fait une bêtise.
- j’ai été un petit peu longue, mais à mon âge, je peux plus aller trop vite, à cause de mon cœur qui déraille un peu parfois. Je vous ai tout ramené, de toute façon je m’en suis jamais servi, jamais eu l’occasion de le faire, mais je les avais quand même conservées toutes ces années, au cas où. C’est comme tous ces trucs qu’on met de côté dans un placard en se disant un jour on en aura peut-être besoin. Et bien maintenant je sais, elles étaient pour vous.
Solange ne comprend rien à son discours tout embrouillé.
- Je vais tout vous donner, mais il faut bien promettre d’en prendre soin. Je les tiens de ma mère, qui les tenait de sa mère.
Et là Madeleine Grinsec sort de sa poche un petit sachet de velours rouge, fermé par un lien bien serré. Solange ne comprend toujours rien, qu’est ce qu’elle veut lui donner ? Des bijoux ? De l’argent ? La mémé perd la boule.
Madeleine défait le nœud, son visage est radieux, comme illuminé, moins ridé elle semble rajeunie. Elle prend doucement la main de Solange et verse délicatement le contenu de sa pochette. Dans la paume de Solange, une dizaine de petites graines...
- Mais qu’est-ce que c’est ?
- Le remède à tous vos maux. Ma mère me les a données pour mes 20 ans et m’a fait promettre de m’en servir que lorsque je serais vraiment prête. J’ai toujours été prête mais pour que cela marche il fallait être deux, deux cœurs emmêlés battant à l’unisson. Ma moitié, je ne l’ai jamais rencontrée. C’est difficile de rencontrer un cœur vraiment solide sur lequel s’appuyer, pas un cœur de pacotille qui s’échappe dès que les sentiments deviennent sérieux. Alors, je ne les ai jamais utilisées, je les ai conservées précieusement et maintenant elles sont à vous.
- Excusez-moi, mais j’ai vraiment du mal à vous suivre. C’est très gentil de vouloir m’aider... mais que voulez que je fasse de ces graines ?
- Mais vous en servir bien sûr ! Ce ne sont pas des graines ordinaires, elles sont différentes, c’est pour votre ventre, pour remettre tout en ordre. Vous m’avez dit que votre vœu le plus cher était d’avoir un enfant, eh bien vous avez dans votre main, le moyen de le faire pousser. Vous avez un mari solide et qui vous aime et vous aussi l’aimez, je l’ai vu dans vos yeux lorsque vous me parliez tout à l’heure. Je sais que vous en doutez parfois mais croyez-moi, je sais reconnaitre les sentiments amoureux. Ce soir, vous réfléchirez à notre conversation et vous prendrez le temps de savoir ce qui est vraiment important pour vous, pour votre avenir. Si vous sentez que vous êtes prête à franchir le pas, à prendre en main votre destin, alors rapprochez-vous de votre mari, reprenait gout à lui, celui des premiers rendez-vous, des premières fois, des premiers regards qui s’accrochent, des premiers effleurements, des premiers échauffements, apprivoisez les papillons qui sont encore coincés dans votre ventre et qui ne pensent qu’à s’envoler. Puis, avalez une de ces graines, n’importe laquelle, et aimez-vous... c’est tout... les graines feront le reste...
- Les graines feront le reste ? Mais qu’est-ce que vous voulez dire ? Vous n’avez pas entendu tout à l’heure ? J’ai tout essayé, des tas de traitements, rien qui fonctionne, seulement des désillusions ! Et vous voulez que j’avale des graines pour avoir un enfant ? Vous délirez ? C’est des contes que l’on raconte aux enfants, une fable que votre mère a inventée lorsque vous étiez petite ! Vous pensez que je n’ai pas assez souffert avec tous ces faux espoirs qui ont empoisonné mon couple ?
- Vous avez peut-être raison, peut être que ma mère a tout inventé, je me suis souvent posé la question, et puis je ne sais pas si ça marche puisque je n’en ai jamais avalé moi-même. Mais qu’est-ce que vous avez à perdre d’essayer ? Au pire rien ne se passe, vous continuez votre vie, au mieux, cela marche et vous changez votre vie ! Réfléchissez, prenez votre temps ma petite Solange, et laissez la magie opérer. Je dois rentrer maintenant, il se fait tard et j’ai mes petits compagnons qui doivent m’attendre à la maison. Je reviendrai prendre de vos nouvelles. Bonne soirée Solange, et laissez votre cœur parler.
Madeleine est partie.
Déboussolée, Solange reste seule dans la boutique. Dans sa main, une poignée de graines...
« Et tu prends les bonheurs, Comme grains de raisin, Petits bouts de petits riens »
....
- Mademoiselle Grinsec ! Mademoiselle Grinsec ! Madeleine !
Solange court, ses talons claquent sur le trottoir. Il faut absolument qu’elle la rattrape. C’est bien sa mémé de l’autre côté de la rue. Elle est accompagnée par une jeune femme à la peau caramel, qui lui donne le bras. Solange traverse rapidement mais en prenant quand même garde à ne pas prendre de risque.
- Madeleine ! Oh comme je suis heureuse de vous voir ! Cela fait si longtemps ! J’ai tellement de choses à vous dire ! Vous me reconnaissez ? Solange Pinson... Solange de la boucherie « Pinson »...
Madeleine s’est arrêtée. Elle s’agrippe au bras de sa compagne. Elle dévisage Solange.
- Excusez-moi ? On se connait ?
- Mais oui ! Vous savez la boucherie « Pinson »... Solange et Gaétan... vous veniez tous les jours chez nous, à 10h45 pétante. Cela fait si longtemps que je voulais vous voir. Vous deviez repasser mais vous n’êtes jamais revenu. Je me suis beaucoup inquiétée, mais je vois que vous allez bien alors je suis rassurée. Il fallait que je vous dise, les petites graines... elles ont marchés... votre maman avait raison !
- Les graines ? Vous devez vous tromper, je ne vous connais pas du tout et je ne comprends rien à ce que vous me racontez. Laissez-moi tranquille Madame !
Madeleine semble apeurée, complètement perdu. La jeune fille qui l’accompagne, l’assoie doucement sur banc et chuchote a son oreille, Madeleine se calme. Puis elle s’approche de Solange.
-Bonjour. Solange ? C’est bien ça ?
-Oui. Je suis désolée je ne voulais pas lui faire peur, mais j’étais si heureuse de la voir, j’ai peut-être été trop brusque.
- Non, ne vous inquiétez pas, vous ne pouviez pas savoir. Je m’appelle Constantine, je suis l’aide à domicile de Madeleine depuis quelques mois. Tous les jours, je passe chez elle, faire sa toilette, préparer son repas, faire ses courses. Elle habite toute seule dans un petit appartement avec ses trois chats. Il y a un an, les voisins se sont inquiété parce qu’ils ne la voyaient plus sortir de chez elle depuis quelques jours. C’était pendant la période où il faisait si chaud. A la télé on n’arrêtait pas de nous dire de faire attention aux personnes âgées. C’est le gardien qui a ouvert sa porte un matin, accompagné par un médecin. Elle était assise sur son canapé, les yeux dans le vague, très amaigrie. Il y avait surement plusieurs jours qu’elle n’avait rien mangé, ni même bu. A côté d’elle, il y avait ses chats qui miaulaient, comme pour la réveiller. Dans la cuisine, ils ont trouvé des quantités de boites pour chat, mais rien d’autres. Leurs gamelles débordaient de nourriture et elle, elle se laissait mourir de faim. Elle a passé plusieurs jours à l’hôpital, le temps de reprendre du poids et la santé. Elle n’a pas de famille, son appartement lui appartient. Alors, ils ont décidé de la laisser chez elle. Du coup, je le lui tiens compagnie, on papote, je prends soin d’elle. Et parfois, quand elle se sent bien je l’emmène se promener, comme aujourd’hui. On va nourrir les pigeons au parc, elle adore ça, vous la verriez on dirait une enfant. Elle n’a plus toute sa tête, ça mémoire part un peu plus tous les jours. Vous savez la tête de Madeleine c’est un peu comme une radio. Vous voyez les vieux transistors dont il fallait tourner le bouton pour trouver la bonne station. Vous aviez une aiguille, il fallait la faire avancer tout doucement pour avoir le son bien clair, un millimètre de trop et c’était fichu, tout grésillait. Dans la tête de Madeleine, de temps en temps, les souvenirs sont là, bien nets. Alors, elle me parle de sa vie d’avant au PTT, de ses parents, de sa maman bien souvent. Elle a eu une vie très riche même si elle ne s’est jamais mariée. Et parfois, l’aiguille n’arrive pas à se stabiliser, elle dit des choses qui n’ont pas vraiment de sens. Elle oublie son nom, elle oublie de manger, elle oublie sa vie. La seule chose dont elle se souvient toujours, ce sont ses chats. Tout à l’heure, vous avez dit que vous aviez beaucoup de choses à lui dire. Je ne pense pas qu’elle sera en mesure de les entendre aujourd’hui, mais si vous voulez, je peux peut être lui en parler un jour où elle sent mieux.
- Je ne sais pas c’est une longue histoire... et j’avoue que je suis très surprise de ce que vous venez de me dire sur Madeleine. Il y a peu plus d’un an, elle est venue faire ses courses chez moi, dans la boucherie. C’était une sale journée, la pire sans doute de toute ma vie, j’étais si mal dans ma peau, mon couple partait à la dérive, je n’avais plus gout à rien. Je crois même que si Madeleine n’était pas intervenu ce jour-là... peut être que... enfin vous voyez ma vie ne tenait plus qu’à un fil... Madeleine est restée près de moi, pendant que je vidais mon cœur. Il y en avait tellement à l’intérieur. Elle m’a écoutait, m’a conseillé et elle m’a donné le plus joli cadeau que l’on pouvait me faire. Lorsqu’elle est partie de la boutique, j’étais différente, plus légère. J’ai repensé à ce qu’elle m’avait dit « reprenait gout à lui ». Je l’ai vu mon Gaétan, fort, attentionné, si protecteur, depuis toutes ces années. Nous avions un tel désir d’enfant, je me sentais responsable de notre échec. Je reportais ma colère et ma frustration sur lui. Il aurait eu toute les raisons de partir mais il est resté. Le soir de la visite de Madeleine, nous avons beaucoup parlé, je lui ai ouvert mon cœur. J’ai senti et entendu son amour. Le dimanche soir, nous sommes partis à Cabourg. Nous avons passé la nuit dans un hôtel près de la plage. C’était comme des retrouvailles après une longue absence. Je me suis dit que Madeleine avait raison, que je n’avais rien à perdre à essayer. Alors avant de me coucher près de lui, j’ai pris un grand verre d’eau et j’ai avalé une des graines de Madeleine. Vous allez surement me prendre pour une folle, mais j’ai ressenti une très forte chaleur, des picotements, des frissons, comme si mon ventre se réveillait d’un long sommeil. J’ai certainement passé la plus belle nuit de ma vie. Nous sommes rentré plus amoureux que jamais. Et neuf mois plus tard, comme par magie ou miracle, Clara est née.
« Remplis ma tête d'autres horizons, d'autres mots, Envole-moi »
Solange ouvre son manteau, tout contre son ventre dors une petite fille, aussi jolie qu’un ange. Elle poursuit :
- Vous comprenez pourquoi je devais remercier Madeleine, elle a changé radicalement ma vie.
- Je comprends mais, vous parliez de graines... Madeleine vous aurez donné des graines magiques pour guérir votre ventre... Ne le prenez pas mal mais je trouve cette histoire complètement bizarre, et j’ai beaucoup de mal à vous croire. Ces graines vous les avez encore ? Je peux les voir ?
- Oui bien sûr, il m’en reste encore. Je vous assure elles m’ont vraiment guérie. Je peux vous les montrer. Pour ne rien vous cacher, j’ai du mal à m’en séparer, je les garde toujours sur moi, peut-être par superstition. Elles sont dans mon sac.
Solange ouvre son sac et sort la petite pochette rouge en velours. Elle verse dans le creux de sa main, quelques graines. Constantine examine le contenu et parait très surprise.
-Ce sont les graines que vous a donné Madeleine ?
-Oui, elles ont l’air très ordinaire mais je vous assure elles ne le sont pas.
- Solange, laissez-moi vous montrer quelque chose.
Constantine se dirige vers Madeleine, elle lui demande quelque chose à l’oreille. Madeleine sort un grand sac en plastique de la poche de son manteau et le donne à Constantine.
-Je vous ai dit tout à l’heure que nous allions au parc nourrir les pigeons. Regardez ce qu’il y a dans le sac de Madeleine.
Solange examine le contenu, elle ouvre de grands yeux. Là, dans le sac, des milliers de graines identiques aux siennes si précieuses.
- Ce sont les graines qu’elle donne aux pigeons, il y en a partout chez elle... dans ses poches... dans ses placards... même dans son lit. Si vous saviez combien le gardien de son immeuble peut pester toute la journée. Les copropriétaires n’arrêtent pas de râler à chaque assemblée à causes des fientes sur les rebords des fenêtres. Mais rien ni fait, Madeleine s’obstine à en jeter des pleines poignées dans la cour. Elles n’ont rien de magiques, ce sont juste des graines pour oiseaux vendus dans de gros sacs pour trois fois rien. Cela me désole de vous dire ça, mais vous feriez bien de les jeter. Pour votre bébé, vous avez eu de la chance, parfois la nature est capricieuse et puis un jour, tout ce remet en marche sans qu’on sache pourquoi. Bon, c’était un plaisir de discuter avec vous, mais je vais devoir vous laisser, Madeleine s’impatiente depuis un moment.
Constantine redonne le sac à Madeleine qui s’empresse de le remettre dans sa poche. Elles partent toutes les deux en direction du parc.
Solange les regarde s’éloigner, baisse les yeux vers son bébé, sourit. Elle remet la pochette de velours rouge bien à l’abri dans son sac.
Qu’importe ce qu’elle vient d’entendre, Solange a bien l’intention de s’en resservir dans quelques mois...
« Et entendre ton rire s'envoler aussi haut, Que s'envolent les cris des oiseaux »
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Keith Simmonds · il y a
J'aime cette histoire, un grand bravo, Sylvie ! Une invitation à
venir découvrir “le lys des vallées” qui est en Finale pour le Grand
Prix Automne 2018. Merci d’avance et bonne soirée!
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