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Le Ventoux pour finir.

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Benbarek

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On le sait bien dans le petit monde du vélo, quel que soit le niveau, l'âge ou la forme, on ne se présente pas au pied du Ventoux, surtout côté sud, tranquille et sans appréhension: ceux qui le connaissent savent d'expérience la férocité de ses pourcentages et ceux qui le "font" pour la première fois en ont tellement entendu sur lui qu'ils n'espèrent qu'une chose: arriver en haut si possible en bon état!

Il s'est préparé depuis le printemps et a pu choisir le jeudi de l'Ascencion pour mener à bien sa conquête: il fait beau, pas de vent, chaud mais pas trop, les conditions sont idéales; il s'est échauffé entre Malaucène et Bédoin; il a de l'eau, de quoi manger pour éviter le "coup de barre" qui flingue une sortie.
Voilà, le sommet est à 20 km, il déclenche son chrono, il arrivera dans un peu plus de 2 heures; 2 heures 15 ce serait bien, il espère un peu moins, pour un bonhomme de 65 ans plutôt en forme et expérimenté comme lui.

Tout se déroule comme prévu: les pourcentages font mal, très mal, c'est long, on le dépasse, il double aussi; ces grands cols parsemés de cyclos appellent à la modestie et, curieusement à la solitude. Il déteste son corps qui parfois semble faire du sur place, quant à la souffrance qui l'accompagne, il faut croire qu'il l'aime...
Le Chalet Reynard s'annonce, il souffre moins et se refait une santé. Pas question de s'arrêter pour se reposer, manger ou boire. Il se sent mieux et aperçoit le sommet avec son antenne. Bientôt il ne reste à grimper que 5 kilomètres, dans un paysage de roche blanche; le chrono indique 1 heure 47, il reste 5 km, à 10 à l'heure, il peut arriver autour des 2 heures et quart, ce sera parfait.
Tout son être est concentré sur cet objectif, grandiose et dérisoire: 2 heures et quart sur le Ventoux à 65 "palais" et il en a doublé des plus jeunes! Bon des plus vieux lui ont bien mis le compte aussi...
Dans le dernier kilomètre, celui qui fait très mal, il sent un souffle assez fort dans son dos et qui le pousse vers la fin.
Bizarre quand même ce vent qui se lève, ici et maintenant, ou alors il est en grande forme pour finir aussi vite, bon tant mieux. De fait il double quelques cyclistes qui en chient étrangement plus que lui.

Voilà, il touche au but, le dernier virage en épingle est à portée, il s'y engage, le prend à la corde pour frimer un peu, il y a toujours du monde qui regarde; dès qu'il a tourné il sait qu'il lui reste 100 mètres à monter, à souffrir...
En sortie d'épingle il sent comme une lourdeur de son vélo qui se transmet à son corps maltraité par l'épreuve qu'il vient de lui imposer.
Merde, crevé pense-t-il! Il force un peu plus encore et encore pour livrer toute la marchandise au Dieu provençal, lui, son vélo et les accessoires: bidon vide, coupe vent, téléphone, compteur GPS, barres énergétiques, carte d'identité avec son groupe sanguin et petit sac à dos.
Dût-il y rester, pas de pied à terre si près de la fin.
Encore 50 mètres tout son corps se déchire, la sueur coule intarissable sur le guidon, il reste assis collé à la selle, ses reins le torturent, l'air lui manque. Putain ça n'en finit pas!
Encore 30 mètres, il voit des formes colorées qui s'agitent, là, en haut, certaines descendent et le croisent, des encouragements fusent comme d'habitude à cet endroit mais il les devine plus qu'il ne les entend clairement. Il se met en danseuse pour soulager le bas du dos.
Encore 20 mètres, la tête tourne un peu, les jambes sont si lourdes, dures comme du bois il voit le sommet et jette un œil à l'antenne enfin à portée de pédale.
Encore 10 mètres, il l'aura mérité celui-là! Il lui semble qu'il flotte dans un brouillard de sons de couleurs et de formes.
Encore 5 mètres, quasi instinctivement, comme tous ceux qui sont montés l'ont fait, il regarde son compteur super sophistiqué et constate que le nombre de ses pulsations cardiaques est exactement de 0 bpm.
A cet instant ses jambes ne répondent plus, ses mains ne tiennent plus le guidon sa tête heurte le sol quand il tombe sur la ligne d'arrivée.
Il est étendu sur le dos il voit pour quelques secondes encore le ciel bleu merveilleux.
Silence total; les formes colorées s'agitent autour de lui.
Il ne souffre plus et a juste le temps de comprendre ce que seuls les guillotinés, les décapités au sabre, les motards qui perdent la tête pour cause de vitesse excessive enfin les étêtés de tout poil savent preuve à l'appui: quand on est mort que le cœur ne bat plus le cerveau continue de fonctionner un moment et les yeux peuvent parfois voir le reste du corps...
Accessoirement il a aussi le temps de penser que son cardiologue est un enfoiré.

Et voilà que l'Alcyon, fabuleuse sentinelle dédiée au Ventoux, messager de Velox Veloccio l'inventeur de la bicyclette, descend vers lui et sans se poser ne serait-ce qu'un instant, le voudrait-il qu'il ne le pourrait pas, saisit entre ses pattes si frêles son âme de cycliste.
C'est lui qui a emporté celle de Simpson, perclus d'amphétamines, le plus célèbre mort de cette montagne mythique mais aussi celles de tous les autres foudroyés par l'effort. Depuis qu'on lui grimpe sur les flancs, le Ventoux, parfois, se met en colère et prend une vie pour calmer un peu les ardeurs des pédaleurs arrogants qui finiraient par croire qu'il se laisse conquérir sans risque!

Les vents sont porteurs et l'oiseau merveilleux, gracile métamorphose d'Alcyone la fille d'Eole, paré des couleurs du deuil, vole, plane et vole encore et encore guidé par Velox jusque sur le Pico Veleta le père de tous les cols d'Europe.
Au sommet du port, monstrueux paradis, il dépose l'âme du cycliste qui sera pour toujours parmi les siens des plus humbles qui ont tant souffert pour vaincre les cols, aux plus glorieux qui volaient légers comme l'Alcyon lui-même sur des pentes indicibles.
Parfois ceux-là s'arrachaient au goudron fondant de l'été, comme en suspension devant les autres tels un mirage intouchable.
Parfois ils accéléraient glacés de pluie froide, malgré leurs doigts gourds et leurs pieds trempés, pour assommer des adversaires à la peine, émerveiller des suiveurs motorisés, surexciter des spectateurs gavés de sandwiches saucisson-beurre, perfusés au rouge, à la bière ou au Casanis et qui éructent leur admiration sans limite et sans réflexion ni détours intellectuels dérisoires; admiration brute, viscérale et pour tout dire bestiale. Elle fait crier et jouir à l'unisson la haie d'honneur qui louvoie, aspire les coureurs, tous, et les propulse vers les nuages.

Les disparus du vélo, morts d'efforts surhumains, de maladie ou de vieillesse, sont là, ils l'attendent et même les plus grands le saluent comme un des leurs.
Les tricheurs, les gavés de trop de médecines dopantes, montent pour l'éternité, dans des souffrances hallucinantes les pentes du Pico Veleta, descendent puis remontent encore et toujours, véritables sisyphes de la route.
Bien fait!

Velox Veloccio, le génial inventeur, Saint Pierre des cyclos, l'accueille en souriant:
- Bienvenue parmi nous, mais tu ne nous aurais pas rejoints aujourd'hui si tu avais utilisé le 30 dents avec ton triple! Vous êtes bien tous les mêmes, après le Chalet vous croyez que c'est plus facile...
Siete tutti uguali, tutti...
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