Le vent revient toujours un jour

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Image de Été 2020

Le vent dans cette ville était si fort qu’en un instant il vous arrachait un objet des mains. Les jupes se soulevaient en un instant, les passants s’accrochaient aux lampadaires, un coup de vent suffisait pour que les rues deviennent calmes et désertes. Une porte de voiture arrachée, ou bien encore la recette du jour qui s’envole, tels pouvaient être les préjudices. Ce vent n’avait rien de notre mistral ou tramontane, c’était le vent de Wellington. Connu comme le plus grand briseur de fenêtres de la planète. Si, par mégarde, on les laissait entrouvertes au mauvais moment, elles claquaient contre le mur, et le verre avec, il était bon pour la poubelle. Chaque jour, c’étaient plus de cent fenêtres dans toute la ville qui se cassaient à l’unisson. Certains avaient flairé la bonne affaire. Il y avait, en ces temps, à Wellington plus de vitriers que dans n’importe quelle autre ville au monde. Et c’est bien le vent qui finissait toujours par avoir le dernier mot…
Ces moments où le vent emportait tout sur son passage, les quelques détritus laissés par des passants distraits, des papiers qui s’envolaient aboutissaient parfois à de belles surprises pour qui se trouvait au bon endroit, au bon moment. Il aimait ces instants où le vent était plus fort que tout ; rien ne pouvait l’arrêter de souffler ni de tout emporter sur son passage. Et lui, le vent, il ne se retournait pas, il allait toujours devant lui. C’était sa philosophie : ne jamais regarder derrière lui, toujours vers l’avenir. Lui, c’était Janek. Il était arrivé dans ce pays un peu par hasard, à dix-neuf ans, il avait tout laissé derrière lui. C’est au bon endroit au bon moment, et avec un peu de vent, qu’un papier arrivât dans ses mains. Il y était écrit que l’entreprise Glazing Ltd cherchait un « handyman », aucune autre indication, si ce n’est un numéro de téléphone. Janek s’était décidé à appeler, après tout, il n’avait aucune chance s’il n’essayait pas. C’est le patron, Eugene, l’irlandais, qui avait répondu ; avec une redoutable force de persuasion, Janek l’avait convaincu de le prendre à l’essai. Janek était un homme aux cheveux bruns bouclés, et de petite taille, mais, bien que chétif, il ne se laissait pas marcher sur les pieds. Ses collègues l’avaient bien compris. Les traditionnels bizutages avaient vite cessé. Cela faisait maintenant six mois qu’il travaillait pour Glazing Ltd et il « s’était fait la main ». Il en avait vu passer du verre : c’est plusieurs centaines de fenêtres qu’il avait déjà changées dans toute la ville. Il ne pensait pas devenir vitrier en arrivant ici, les surprises cela l’amusait, malgré une redoutable concurrence. La vie, selon Janek, se résumait à être plus malin que les autres. Il ne savait pas encore vraiment ce qu’il voulait, mais il se donnait avec un abandon total de lui-même dans sa tâche. Bien décidé à donner un sens à sa vie.
Quand le vent ne sévissait pas, c’est le soleil qui frappait ici d’une redoutable puissance. C’est dans cette région du monde qu’il délivrait le plus de coups de soleil que n’importe où ailleurs. Ceci était dû à un trou dans la couche d’ozone qui laissait passer avec une bienveillance certaine les UV qui se posaient avec délicatesse sur la peau des habitants. La Nouvelle-Zélande est le pays dans le monde où il y a le plus de cancers de la peau. D’ailleurs, avant de travailler comme vitrier, Janek faisait du porte-à-porte pour vendre de la crème solaire. Il n’était pas très bon ; le plus souvent, les gens lui fermaient la porte au nez. Il s’était alors mis en quête d’un nouveau travail, déçu d’avoir échoué là où d’autres avaient réussi, mais aussi de ne pas parvenir à passer le pas de cette fameuse porte qu’on lui claquait à la figure…
Les pigeons étaient tous à la queuleuleu sur un câble téléphonique, ils regardaient tous Janek avec un air de pitié, attendant quelque chose de sa part. Janek les regardait, les yeux grands ouverts, son regard répondait bien à ceux des pigeons. Ne serait-ce qu’un instant, il pouvait ressembler à un de ces pigeons sur le fil, attendant désespérément quelque chose de sa part. Mais il n’avait rien à leur donner : il avait englouti quelques minutes plus tôt son seul sandwich de la journée. Les pigeons ne bougeaient pas, sur un malentendu on ne sait jamais…
— Hey Stanley, how ya doin’ there? dit Dean, le maori.
Il ajouta : 
— Good boy, Stanley!
Stanley était en train de lui tourner autour comme un fou, tout excité. C’était le chien des propriétaires chez qui Dean et Janek changeaient aujourd’hui une fenêtre. Ils venaient de terminer leur travail et Dean, qui aimait beaucoup les chiens, s’amusait avec Stanley, un cocker qui courait dans tous les sens. Janek, après avoir passé un bon moment avec les pigeons, descendit difficilement de l’échafaudage de la maison. Son dos était d’un rouge ténébreux, rarement égalé dans l’histoire des coups de soleil. Ici, personne n’était épargné, riche ou pauvre, aucun passeport, aucun passe-droit, tout le monde était logé à la même enseigne lorsque le soleil frappait. Il y avait de ça une heure, Dean s’était bien foutu de lui, quand Janek avait décidé d’enlever son marcel pour travailler torse nu. Un homme comme Janek, blanc à se demander s’il était malade, lui qui n’avait connu que sa Pologne natale, un pays où c’est le froid qui rougit la peau. Il était passé de blanc à rouge des pieds à la tête. Dean, le maori, l’avait prévenu :
— Hihi, sun not very good, hihi!
Mais Janek n’en avait fait qu’a sa tête. Après avoir dit au revoir à Stanley, les deux hommes quittèrent la maison. Après tout ce temps où Janek n’arrivait pas à entrer dans les maisons pour vendre des crèmes solaires, il avait fini par y entrer, d’une autre manière, certes, mais il avait réussi à passer cette fameuse porte, aimait-il à penser. Janek monta dans leur fourgonnette :
— Ouïe, ouïe, dit-il.
Il n’arrivait pas à s’asseoir et se tortillait dans tous les sens sur son siège :
— Ouïe, ouïe, ouïe.
Dean rigolait :
— Sun not very good, hihi.
La voiture démarra et, au moindre tournant, Janek repartait de plus belle :
— Ouïe ouïe ouïe…
Janek était un Polonais, il avait sa fierté. Il avait toujours été un grand bosseur mais, à son désespoir, n’avait jamais été considéré dans son propre pays, alors il avait fui, par désir de revanche, pour se prouver à lui-même qu’il pouvait réussir ailleurs. Il se demandait parfois si quelqu’un, là-haut dans les étoiles, tirait des fils et décidait de la destinée de chacun. Il aimait à penser que c’était un grand marionnettiste qui faisait la loi, sans aucun jugement extérieur. Mais, parfois, il se demandait pourquoi il amenait la souffrance et la peur sur certains chemins. Par réaction, souvent, en marchant dans la rue, si sa direction lui indiquait d’aller à gauche, à la dernière seconde il prenait à droite en se disant : « Je ne veux pas que quelqu’un décide à ma place. » Cela pouvait sembler naïf, mais Janek pensait qu’il fallait toujours sortir des sentiers battus – on n’est jamais à l’abri d’une surprise. À chacun son chemin, même si parfois il est triste ; Janek restait l’exemple même de l’enthousiasme. Et s’il y a bien une chose qu’il n’abandonnerait pas, c’était ses rêves.
Il y avait chez Glazing Ltd six personnes qui travaillaient à plein temps. Tout un panel de nationalités, venant du monde entier. Polo, le brésilien, dit « le saint ». Il portait toujours une casquette sur la tête. Les très rares fois où il l’enlevait, on pouvait y voir une longue cicatrice partant du haut du crâne jusqu’à l’arrière du cou. Il n’en expliquait jamais les raisons ; un jour qu’il travaillait avec deux autres collègues sous une immense baie vitrée, Polo, en dessous, devait rester sous la nouvelle plaque de verre pour l’équilibrer, tandis que ses deux collègues la montaient. La plaque de verre avait échappé à l’une des mains d’un des collègues et le verre s’était cassé sur sa tête. Depuis lors, tout le monde l’appelait « le saint » : les gens le pensaient béni des dieux, se demandant comment il était possible de survivre à un tel accident… Finn, le suédois, qui ne disait jamais rien, à se demander s’il était muet : un jour qu’il travaillait chez lui en Suède, il avait organisé un braquage dans une banque avec son meilleur ami. Le braquage avait mal tourné : poursuivis par tous les flics de la ville, les deux amis avaient fini par se quitter en se promettant de ne jamais rien dire de ce qu’ils avaient vu et entendu, et ils s’étaient tous deux exilés dans des contrées lointaines. Depuis lors, Finn ne parlait pas… Dean, le maori, le seul à venir de la région. Couvert de tatouages de la tête aux pieds, c’est en prison qu’il s’était fait faire des hirondelles dans le dos, une carte de navigation sur le torse qui indiquait un trésor caché sur une île. Par peur d’oublier, il se l’était fait tatouer, mais sans détail, pour ne pas que ses codétenus puissent savoir où il se trouvait vraiment, si bien que, maintenant, il avait totalement oublié son emplacement. Souvent il se prenait la tête pour se souvenir, mais cela ne revenait pas. Et enfin, trois larmes sous son œil droit. La légende disait que pour chaque larme tatouée sous un œil cela signifiait une personne assassinée ! Le mystère demeurait entier, Dean ne parlait pas de son passé… Scotty, l’écossais, avait un tel accent qu’on le comprenait très mal quand il parlait, « Shhaall right, gotta do yaiat mate », ce qui faisait aussi son charme. Un jour, alors que Janek travaillait avec lui, il avait passé sa tête à travers une fenêtre cassée et, en la retirant, s’était coupé un bout d’oreille. Une autre fois, alors qu’il cassait du verre en deux avant de le jeter, un éclat avait blessé son index. Il en avait gardé une cicatrice. Scotty lui avait tout de suite demandé : « Yaa all rghitt thrrere Jann? » Janek avait répondu : « Kurwa ». Puis il s’était repris : « Yeah is all right ». C’est étonnant comme les jurons reviennent toujours dans votre langue maternelle ! Depuis cet accident, Janek se baladait avec un pansement autour de son oreille. Le métier de vitrier était un travail difficile, très physique, et qui n’était pas sans risque. Le patron, Eugene, l’irlandais, le savait. C’était un homme étrange : en un instant, il passait du calme aux hurlements. Avant de partir sur les chantiers, il pouvait soudain se mettre à crier « You go now, I don’t care right now! You go right now! » sans rien savoir de la préparation des équipes. Plus d’une fois, il les avait forcés à partir, sans qu’ils aient pris le verre à poser. La fourgonnette s’en allait. Avec l’expérience, ils s’arrêtaient quelques minutes, pas trop loin de l’entrepôt, et revenaient en disant qu’il leur manquait le verre à changer. Eugene se remettait alors à hurler : « You fuckers, take it right now and go NOW! ». La fourgonnette repartait alors. Tout dans ce chef était particulièrement repoussant. On disait qu’il y a fort longtemps, en Irlande, il était jockey et qu’un jour, une mauvaise chute de cheval lui avait un peu fait perdre l’esprit ? Il ne l’avait pas vraiment retrouvé. Néanmoins, il faut le reconnaitre, il gérait avec expérience son entreprise, preuve qu’il est possible de combiner les deux… Janek, le polack, était le dernier à avoir rejoint la bande. Ils avaient tous fui, ayant perdu toute chance de réussir dans leurs pays, s’étaient exilés. Certains avaient changé de nom de famille, pour tourner la page sur un passé tumultueux. Ex-taulards, escrocs, truands ; ici, Eugene se souciait peu de votre passé, tant que vous travailliez et que l’argent entrait dans les caisses, c’est tout ce qui lui importait. Janek s’en foutait, il les aimait bien ses collègues. Peu importe le passé, le présent c’est ce qui lui importait, ses collègues étaient bienveillants entre eux. Janek s’était toujours dit que l’on pouvait pardonner ; c’était la première fois dans sa vie qu’il trouvait une famille, un esprit d’équipe. Ils pouvaient toujours compter les uns sur les autres, et cela, c’était bien plus important que leur passé…
Déjeuner sur un toit avec vue sur l’océan, chaleureux accueil de l’habitant, repartir avec un livre comme pourboire, telles pouvaient être les surprises du métier de vitrier. Mais il y en a une que Janek n’oublierait pas. Un jour où toute l’équipe de Glazing Ltd changeait les fenêtres d’un immeuble entier. Dans l’appartement deux cent vingt-deux habitait un vieux monsieur, et le décor qu’il découvrit en entrant dans l’appartement était pour le moins étrange : plusieurs dizaines de sacs poubelles peuplaient le logement. Il était fort difficile de se déplacer au milieu de ce bazar. Tous étaient remplis de vieux journaux. Janek demanda la direction des toilettes. Le vieux pesta quelque peu, mais lui dit dans sa barbe :
— On the left, last door.
En ouvrant la porte des toilettes, il heurta une grosse boîte qui finit sa course contre la baignoire. Il découvrit qu’elle était chargée à ras bord de vieilles boîtes de conserve, presque rouillées et en mauvais état. « Mais que pouvait-il faire de tout cela ? » se demanda Janek. En partant, Polo, le brésilien, fit un signe de sa main en la portant à sa tête et en la faisant tourner, comme pour dire qu’il était fou…
Dès son réveil, Janek avait senti que ce matin-là ne serait pas comme les autres, il regarda par la fenêtre de sa chambre. Une pluie battante se déversait sur les rues de Wellington. Quand il pleuvait, cela signifiait en général qu’il n’y avait pas de travail. C’étaient des conditions bien plus ardues ; ils restaient souvent pour la plupart chez eux. D’ailleurs, c’était toute la ville, à l’unisson, qui s’arrêtait. Le vent et la pluie ne faisaient pas bon ménage à Wellington. Les habitants dormaient un peu plus. Dans ce pays où il y avait si peu de pluie, quand quelques gouttes tombaient, tout commençait à déraper. Et ce jour-là, Dean et Janek n’avaient pas vraiment eu le choix. Eugene leur avait ordonné d’aller travailler. Ils devaient changer plusieurs fenêtres d’un immeuble du centre-ville. Mystérieusement, aux premières gouttes, dans toutes les rues de la ville, une fumée extraordinaire se répandait. C’est l’eau qui, en se déversant sur le goudron brûlant, faisait fumer la ville. C’est au milieu d’une grande fumée que Dean se gara devant l’immeuble ; il remarqua tout de suite que le grand échafaudage qui entourait le bâtiment était détrempé, la pluie avait baissé en intensité, mais la paroi métallique était particulièrement glissante. Janek le savait, il avait travaillé une fois sous la pluie, c’était dangereux. Avec prudence, il escalada l’échafaudage, montant les étages un à un pour arriver au quatrième et dernier étage. Dean fit de même. Aucun vitrier en ville n’utilisait les escaliers prévus à cet effet, ils escaladaient tous par l’extérieur, c’était la coutume. En montant les étages, ils pouvaient voir les quelques personnes restées chez elles, encore sous la couette, réticentes à l’idée de sortir sous la pluie. Ils ne connaissaient certainement pas ce vieux proverbe russe qui dit : « Quand on tombe dans l’eau, la pluie ne fait plus peur. » Janek, lui, était souvent tombé dans l’eau et n’en avait plus peur. Il regardait ces gens dormir bien confortablement dans leurs lits, en ignorant et méprisant ces travailleurs qui changeaient leurs fenêtres. C’étaient les mêmes qui, dans son pays, l’avaient chassé. N’y avait-il donc aucune différence entre les hommes ? Ils étaient tous les mêmes, tous méprisables, tous cruels. Les deux hommes avaient commencé à se mettre au travail ; ils changeaient toutes les fenêtres du troisième étage. Janek commençait par la droite, Dean par la gauche. Ce dernier allait beaucoup plus vite, mais il ne se plaignait jamais de Janek, car il travaillait et ne comptait pas ses efforts. Quand il faut enlever tout ce mastic vieux de plusieurs années, la « paty » comme on l’appelle, retenant le verre avec le bois de la fenêtre, ce n’est pas toujours facile, et quand la pluie se glisse un peu partout cela rend la tâche encore plus ardue. À la fin, quand on avait fait tout le tour du bois, avec son marteau et son ciseau, c’était un moment magique : le vieux verre s’en allait et, pour quelques instants éphémères, il n’y avait plus rien. La chaleur de la pièce sortait et vous frappait en plein visage de son odeur. Il était toujours au rendez-vous pour sentir ce moment magique. Cela dépendait : des fois, c’était répugnant, et parfois cela sentait si bon qu’il aurait voulu ne jamais la refermer. Ces moments ne duraient en général que quelques secondes. Il en avait tant vécu, toujours éphémères. Le temps était suspendu : il s’imaginait dans d’autres lieux, voyageait par la pensée. Depuis lors, il investissait toute son énergie pour vivre ces moments un peu plus longtemps qu’il était d’usage, et ainsi rêver un peu plus. Il passait les outils a son collègue en retard, feignait d’avoir perdu quelque chose. Un jour, alors que Eugene l’avait envoyé changer sa première fenêtre tout seul, le parfum l’avait profondément séduit, un mélange de pin maritime et une touche de vanille l’avaient tout de suite transporté. Janek n’avait pas refermé la fenêtre, non, il était entré dans la pièce sans permission. Il observait chaque recoin, quelques tissus de valeur, un meuble en acajou, un luxe d’une grande élégance ; ce propriétaire avait du goût. Et, soudain, son regard se posa sur la commode en face du lit. Il ne pouvait plus regarder autre chose. Une boule à neige se trouvait sur une boîte. À l’intérieur, l’Empire State Building emprisonné dans une bulle de verre. C’est fou comme Janek avait un lien étroit avec le verre. Il ne c’était jamais rendu à New York et il fantasmait depuis son enfance sur cette ville que tout le monde qualifiait de debout. Le temps d’un instant, il retourna la boule à neige et il neigeait sur New York ; il voyait déjà ces taxis jaunes, résonnant, les embouteillages se créant sur la cinquième avenue. Cet objet le faisait rêver. Sans vraiment s’en apercevoir, il était déjà dans la poche de son pantalon, emprisonné par la fermeture éclair. Il referma la fenêtre, l’odeur du pin maritime et la vanille s’en allaient peu à peu. Le parfum sale de la rue revenait, lui chatouillait les narines et le faisait éternuer. 
— Atchiou ! 
Depuis ce jour, Janek gardait sur lui la boule à neige, comme porte bonheur, et bien souvent, quand le soleil était trop fort, qu’il frappait comme en enfer, il retournait sa boule et regardait avec mélancolie la neige tomber sur l’Empire State. Cela lui rappelait son enfance dans les quartiers de Varsovie, les parties de boules de neige avec les copains, la maladie qui l’avait frappé quand il était resté caché sous la neige pour gagner coûte que coûte une partie du chat et de la souris… C’est tout un monde qui reprenait vie devant lui, tout un monde bien derrière lui maintenant, mais qu’il n’avait pas oublié. Le passé revient toujours un jour, comme porté par le vent. Au fond, Janek avait fait comme tout le monde, il avait découvert son pays en vivant dans un autre. Chaque jour, comme par magie, en regardant la neige tomber sur les rues de New York. Il revoyait sa Pologne sous la neige. Il s’était promis qu’un jour il irait à New York. Dès qu’il aurait mis assez d’argent de côté, il s’en irait en laissant tout derrière lui. Pour voir la neige sur l’Empire State Building.
Mais aujourd’hui, la réalité, c’était le travail avec Dean. Ils venaient de finir de déposer le nouveau verre sur la fenêtre, la chaleur accueillante de la pièce s’en allait. Le vent avait repris de plus belle, il ébranlait l’échafaudage qui se mettait à faire des bruits terrifiants de métal, « rrrrom, grrrgr ». Le vent reprenait, « vvvvouuuuuu ». Janek commençait à sentir ses pieds tremblants, mais non c’était l’échafaudage qui tremblait tout entier. Dean avait pour la première fois un regard crispé, la peur se lisait sur son visage. Les deux hommes avaient perdu toute trace de sérénité. L’orage avançait à grands pas sur la ville, qui était désormais recouverte de nuages, ne laissant passer presque aucune lumière. À croire qu’il faisait nuit. La ville n’était plus du tout accueillante et le vent redoublait d’intensité. L’échafaudage tanguait comme un vieux bateau dans la tempête. Dean et Janek entamaient leur descente vers le sol. Les deux hommes, en descendant, sans s’en apercevoir, déséquilibraient l’ensemble de la structure et c’est tout l’échafaudage qui se mit à tanguer dangereusement ; il s’en fallut de peu, un coup de vent aurait suffi à tout renverser. Ils se dépêchèrent de descendre les étages. Ils étaient au deuxième quand un énorme coup de vent emporta la structure, les barres de fer s’étaient toutes disloquées en tombant au sol. Cela provoqua un énorme rafut que personne ne semblait remarquer tant le tonnerre grondait de toutes ses forces. Les deux hommes gisaient à même le sol, sous un tas de ferraille. Seule une main, le poing fermé dépassait des barres de fer. Dans le creux de la paume de la main, la boule à neige de Janek. Le verre brisé avait laissé s’échapper la neige et, cassé en deux, l’Empire State Bulding. Il avait gardé son rêve bien en main jusqu’à la fin, avant que le vent ne le laisse s’échapper entre ses doigts. Ces rêves, ces moments éphémères, tout ce qu’il avait vécu resteraient des secrets bien gardés. Dean, le maori, lui, était recouvert de barres de fer, son secret à lui aussi allait être emporté. Qui se soucierait de lui maintenant ? Et cette carte aux trésors restera un mystère. Le temps est assassin, il emporte avec lui les secrets d’un homme et les efface peu à peu dans l’indifférence générale. Le vent et la pluie s’étaient arrêtés. Pendant un long moment, il n’y avait plus rien. Quelques propriétaires de l’immeuble regardaient par leur fenêtre l’échafaudage, sans remarquer une présence humaine. Une queue de voiture venait de se créer devant le tas de ferraille. Les klaxons commençaient à se faire entendre, les conducteurs s’énervaient, ils roulaient sur le trottoir pour éviter l’obstacle. La vie reprenait peu à peu. Les passants s’en allaient dans la rue, ils regardaient ce tas de gravats comme un obstacle et un fardeau qui gênaient terriblement leurs existences pour quelques instants. Dean et Janek, cachés aux yeux de tous, à l’intérieur, resteraient là encore un long moment, à l’abri. Mais déjà les nuages noirs s’en allaient au loin, le soleil sortait timidement de sa cachette. Et le vent revenait peu à peu dans les rues de Wellington, pour bientôt tout emporter sur son passage…

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Fred Panassac · il y a
Cette histoire pittoresque est une vraie bourrasque de sensations et l’on sent que vous aimez vos personnages à qui la vie n’a pas fait de cadeau. Un texte qui se dévore d’un trait, et dont le rythme n’a pas un instant de répit jusqu’à une fin qui fait réfléchir au sort de ces travailleurs exilés.
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Doria Lescure · il y a
voilà un récit bien construit et bien écrit, dense, sur un sujet bien mené et particulièrement bien porté par son personnage principal. Il y a du contexte, du fond et on suit avec intérêt les moments de vie de Janek jusqu'à sa fin tragique.
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Mireille Bosq · il y a
Il faut du souffle pour venir à bout de cette histoire haletante. Un décor original, un métier original, et une toute une faune ouvrière de nationalités diverses qui s'emploie à réparer des carreaux brisés par un vent terrible. Au milieu de cette foule bigarrée, un homme et ses rêves. tous deux s'écrasent sous un échafaudage emporté par le...vent. Un texte vivant, poignant et qui sort de l'ordinaire. J'ai apprécié. je m'abonne
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour l'originalité de cette histoire intrigante et captivante du début jusqu'à la fin. Une invitation à accueillir “l’Exilé” qui est également en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance, et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1

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