Le vendeur de lait en poudre

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On le surnommait "le cochon de M...". Tout le village connaissait Manu M... et sa réputation de banquier bien établie aux allures lisses, au verbe pompeux et toujours bien sapé. Un banquier ne peut qu'avoir bonne réputation. Cependant, avoir pignon sur rue n'est pas forcément un acquis, un avantage à l'abri d'un vent mauvais. Comme celui de la rumeur et de la calomnie qui peut souffler et vous emporter une notoriété chèrement acquise. Elle peut se répandre comme une traînée de poudre. Celle qui s'accrochait comme une sangsue à notre homme d'argent avait un visage, un nom ou plutôt un surnom. Celui de "cochon". Un surnom inventé par jalousie. Il est vrai que la réussite sociale de Manu M... avait suscité des envies et fait des envieux. Le bruit courait dans tout le village qu'il aurait eu un comportement inapproprié. On aurait même inventé cette histoire pour le discréditer comme le fait une certaine presse dont les intérêts politiques coïncident trop bien ou trop mal avec les intérêts d'argent. Quelqu'un en voulait assurément à notre ancien banquier des Rothschild. Certains même poussaient la rancœur pour le qualifier de "merde". On disait alors qu'il était une merde née coiffée. Pour éliminer un homme devenu trop gênant, il suffit d'inventer une histoire d'argent sale ou une affaire de boue sexuelle. C'est ce qui arriva à notre usurier amateur de costards smalto et de chaussures berlutti.
C'est qu'il en avait gros sur la conscience notre homme dont la fortune s'est faite sur la misère des uns et le suicide de beaucoup d'autres. Une fortune qu'il avait tiré d'une activité malsaine puisqu’elle consistait à vendre du lait en poudre à des pays pour la plupart pauvres et qui manquent d’eau!
Manu M... était à présent étendu dans son lit toute la journée avec une fièvre qui ne le lâchait point. Comme si cela ne suffisait pas il devait supporter les insultes et les moqueries de Brigitte, sa femme. Une pauvre vieille femme méchante et vindicative, bien campée sur ses maigres jambes décharnées. Une vieille cougar qui aime croquer du banquier. Une vieille peau fripée qui semblaient glisser sur son corps osseux de vieille bourgeoise dès qu'elle se mettait à hurler sur son homme. Un squelette décidé à martyriser ce pauvre M...
Il était comme fou, comme si un phénomène extraordinaire et inexplicable avait fait chavirer sa raison. Il délirait. Cependant,dans son délire, des mots revenaient régulièrement dans sa bouche baveuse, des mots que Brigitte, sa femme, avait du mal à en saisir le sens. Ainsi, les mots sein et tétée...smartphone...piège sortaient de sa bouche comme pour exorciser un cauchemar.Quand son délire s'apaisait, il réussissait tant bien que mal à formuler une phrase que l'on pouvait à peine comprendre, une phrase où l'on pouvait deviner une expression ou un nom comme lait en poudre...je suis une ordure... pays pauvre.. voleur...
Debout, à son chevet, sa femme, entre deux jurons, ne savait plus quoi dire ni que faire. Elle se désespérait de voir agoniser son benêt de mari sans qu'elle pût savoir l'origine de sa démence. Brigitte T... de son vrai nom était une ancienne pointure dans le monde de la mode. Elle fut belle autant qu'une femme pouvait l'être. Pourtant, on aurait du mal à imaginer qu'un jour elle serait vieille et laide. Elle faisait partie de cette bourgeoisie BHL bien française dont le mariage était programmé à la naissance. Cette bourgeoisie sans âme dont la fortune issue de l'exploitation des pays pauvres charrie derrière elle la mort et la misère de millions de gens.

Mais qu'est-ce qui a pu ébranler la conscience de Manu M...?

Lui avait-on tendu un piège pour le discréditer?
Le train de milan en partance pour Paris était sur le départ. Les voyageurs allaient et venaient comme dans une fourmilière à la tombée du jour. A l'extérieur de la gare, l'air était brulé, la ville ressemblait à une vaste étuve écrasée par une chaleur de plomb fondu. Manu M... étouffait. Assis sur un banc au bord du quai, il attendait que le chef de gare sifflât le départ. Noyé au milieu d'une foule dense et tonitruante, il avait fini par attraper le tournis. Pour tromper l'ennui, il posait son regard sur chaque passant qui trainait une valise dont les roulettes faisaient un bruit qui agaçait notre voyageur. Il se posait mille questions sur les gens, se demandant d’où ils venaient et où ils allaient, ce qu'ils faisaient dans la vie. Il examinait du regard l'espèce humaine qui se croisait, s'entrecroisait comme dans un carrefour géant. Ahuri, il jetait ça et là des regards scrutateurs, comme s’il découvrait l'humanité.
Quand le train s'ébranla, le banquier des Rothschild avait déjà gagné sa place dans le wagon de tête. Il se trouva en face d'une femme aux formes grassouillettes. Il posa son regard machinalement sur son décolleté qui laissait suggérer une poitrine énorme, si énorme qu'il eut du mal à s'en détacher. La femme était vêtue d'une robe qui lui serrait la taille et ressortir la blancheur des seins qui semblaient des pis de vache. Noirs étaient ses cheveux, noire était sa robe, noirs étaient ses yeux. Seul, son visage d'une blancheur fragile et pure se détachait de sa silhouette qui accentuait sa sensualité

La jeune femme à la silhouette sombre était demeurée muette. Mais peu à peu on sentait chez elle une gêne grandissante. On était un peu à l'étroit. Sa corpulence y était pour quelque chose,certainement pensa Macron, car il la sentait se remuer de manière impulsive. Il la sentait prête à expulser violemment ses compagnons de sièges par ses coups de coudes tantôt à gauche, tantôt à droite. Soudain, comme par un mouvement irréfléchi et irrésistible, elle se mit à dégrafer le décolleté de sa robe laissant ainsi sortir un peu plus ses deux seins qui avaient gonflé. Ils étaient maintenant énormes, démesurés. Elle semblait en souffrir.
A midi,le soleil à son zénith écrasait la campagne qui défilait à vive allure.On apercevait des troupeaux de bovins courir, à l'affût d'un coin d'ombre. Nul ne pouvait échapper à une chaleur écrasante, abrutissante.

Manu M...avait remarqué que la jeune femme avait dégrafé un peu plus son corsage qui lui comprimait la poitrine, qui la faisait se torturer, se contorsionner. Il savait qu'il tenait une proie. Une proie blessée, une proie affaiblie. La jeune femme avait colonisé ses pensées. Souvent, il embrassait du regard les formes de son corps, cherchant à deviner les trésors cachés sous cette robe noire à froufrou qui débordait sur ses genoux. De temps à autre il promenait une main discrète sur cette robe, la touchant, la tâtant comme une première peau, en attendant de jouir de la vraie, celle qu'il convoitait. Cette peau blanche comme un savon et douce comme du velours. Le corps n'osait point encore, mais son esprit était déjà à l’œuvre. Il la caressait déjà, déposait mille baisers sur cette bouche rouge et charnue il la possédait, la dévorait...
Le train traversait maintenant des champs de colza. Une senteur puissante entrait,envahissait le compartiment et les narines.


La jeune femme, acculée au dernier degré de la souffrance, avait encore dégrafé son corsage un peu plus puis elle s'adressa au riche banquier dans un accent italien :

-Monsieur,s'il vous plaît, pourriez-vous... ?

L'homme d'argent, ravi que la femme qu'il convoitait ardemment daigna lui parler, répondit:

-Oui, madame ?

-pourriez me...me faire la tétée car, voyez-vous, je n'en puis plus, je souffre atrocement des seins...


Bien qu'il eût un peu de peine à comprendre une requête au contenu étrange, M... voyant le corsage défait de la jeune femme comprit l’urgence de la situation et accepta volontiers cette faveur tombée du ciel.
Alors, elle laissa tomber sur sa poitrine un sein gros comme un pis de vache. Manu Macron, grisé et pétrifié de désir, se sentant une émotion intense lui monter au corps mais en même temps ravi de secourir une si jolie femme en détresse, se mis à genoux et se mit à téter...à téter...à téter...sans se soucier des voyageurs qui, voyant la chose extraordinaire sortirent leur smartphone afin d'immortaliser l'évènement.
Puis, quand il eut fini de téter un sein, elle lui tendit l'autre comme à un mouflet qui réclamait sa pitance. Le banquier avait pris goût à ce lait maternel offert gracieusement, ce lait qu'il vendait aux enfants des pays pauvres, car il avalait, il avalait, il avalait à n'en plus finir. Il prit même le sein à pleine main, joignant l'utile à l'agréable.

Imaginez une femme torturée, une femme martyrisée, mais une femme libérée.


Lorsqu'il eut fini, l'homme d'argent se releva et regarda autour de lui. Soudain, il se sentit abandonné, comme livré à lui-même, face aux voyageurs qui se moquaient de lui à grand renfort de sobriquets et de smartphones. Il comprit alors qu'il était aux abois comme un animal traqué.

Sa réputation de banquier, sa situation d'homme marié lui défilaient devant les yeux comme un mourant qui rend son dernier souffle.
Il avait à peine entendu la voix de la jeune femme qui avait retrouvé le sourire:

-Merci,mon bon Monsieur,vous m'avez rendu un grand service.

Adrien de saint-Alban
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