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Le vélo rouge

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Nicoadam8

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A la fin de l’année scolaire, c’est un rituel particulier, l’examen de passage qu’il s’impose. Il en décompose chaque geste comme pour mieux le savourer. Cela fait des mois qu’il attend ce moment, alors, interdiction de bâcler le moindre instant. Il descend à la cave, il lève la bâche verte et il regarde sa machine. Avec le même rose aux joues et la même pudeur que la première fois où il effleuré le sein d’une camarade de classe, il caresse le guidon. Il pose une main sur la selle et il rougit encore comme si tant d’exaltation risquait de faire exploser son visage. Il a douze ans et demi et il est amoureux...de son vélo rouge !
Depuis des mois que son vélo hibernait, il va enfin revoir le soleil : recommencer à trépider sur les revêtements caillouteux de la région. Il va, à nouveau, bondir dans les nids de poule de la route départementale. Il va encore twister quand son patron sera en danseuse. Ce vélo sait, que, dans quelques jours, son jeune propriétaire regardera les étapes du tour l’après-midi et viendra le rejoindre après dîner, pour un moment d’imagination, pour un instant d’évasion. Ensemble, ils battront les plus grands au sprint dans la ligne droite de la mairie. Ils décramponneront, Armstrong, Ulrich, Beloki et les autres dans la côte du bourg qui mène à la grande place. Ensemble, ils gagneront des étapes, ils auront des défaillances, ils gagneront le tour, ils le perdront pour une poignée de secondes, au bon vouloir de ceux qui vivent l’histoire en même temps qu’ils la racontent. Toute sa vie, ce vélo rouge n’aurait voulu connaître que cette insouciance là.

Mais il y eu ce jour : son propriétaire est venu le réveiller en plein hiver. Tout aussi précautionneux, mais beaucoup plus nerveux, il l’a essuyé, lui a gonflé les pneus, graissé les pignons. Le vélo a bien remarqué que son propriétaire semblait déjà moins jeune. Et surtout, il portait une tenue de cycliste. Une vraie, qui colle au corps, une avec l’écusson du conseil régional et un nom de sponsor coloré : « café des sports chez Francis ».
Ce jour-là, ils ont roulé : beaucoup, presque trop. Le lendemain aussi et les jours suivants. Ils roulaient sans artifice, sans imagination et lorsqu’ils revenaient à proximité de la maison familiale, le vélo ne sentait plus son propriétaire lâcher le guidon et pointer ses index au ciel : comme un défi au monde. Non, dans leurs courses solitaires, ils ne battaient plus personne. Au début du mois d’avril, le vélo rouge s’est retrouvé au milieu d’un tas d’autres vélos pour la course communale, et ça lui a fait peur. Allait-il être à la hauteur ? C’est vrai qu’en songe il avait déjà maté Zabel ou Cipollini mais ce n’étaient que des rêves. Et les cris de la foule : il ne connaissait jusque là que ceux qui résonnaient dans la tête de son patron au moment de leurs triomphes d’illusion. Pourtant, ce jour-là, il n’est pas resté longtemps au milieu des autres vélos. Il s’est porté en tête, il a accéléré, accéléré encore, les tours de village s’enchaînaient comme des tours de manège. « Pour de vrai » cette fois, il décrochait tout le monde dans la côte du bourg, et il a senti une dernière fois son propriétaire lâcher le guidon et lever les bras au bout de la ligne droite de la mairie. Après ça, tout s’est enchaîné très vite. Le soir même, il s’est retrouvé appuyé contre le mur du foyer rural et lui parvenait tant bien que mal la liesse du repas communal. A un moment, il a vu son propriétaire sortir et s’éclipser en compagnie de la fille rousse de l’épicerie. Il a comprit qu’il allait aimer pour la première fois...comme on dit dans les romans. En fait, il allait tirer sa crampe comme on dit dans le peloton ! Il n’était pas jaloux et il s’est même fait la réflexion : « Etre connu ça aide pour les filles ! »

A peine trois jours plus tard, dans la cave, on appuya contre lui un nouveau vélo en carbone, avec jantes mavic, cale-pied look, dérailleur shimano, deux porte-bidons chromés. «Un vélo maquillé comme une pute, retouché comme un travelo brésilien » qu’il s’est dit ! Depuis l’arrivée de cette machine racoleuse, il n’avait plus droit à aucun égard, il n’est plus jamais ressorti de la cave. Tous les jours, il voyait son propriétaire partir bras dessus guidon dessous avec sa nouvelle conquête sans même lui jeter un regard. Son propriétaire n’avait plus rien d’un jeune, il avait changé de tenue et portait désormais les couleurs d’une banque nationale. Surtout, son regard semblait embué de réalité et l’on n’y décelait plus les victoires inventées des soirs d’été. Un jour, pour attirer l’attention, le vélo rouge se laissa tomber au sol. Mais, le soir même, on le relevait sans ménagement. Le nouveau vélo ne parlait jamais. Il s’absentait, des fois pour plusieurs semaines puis, un soir où il rentrait de Belgique, il semblait inquiet et se confia au vieux vélo. Il lui a tout raconté : les sorties interminables, les courses ultrarapides, au sprint du début à la fin, les conversations des coureurs, leurs coups de sang, les noms des produits, les succès, les échecs, les tricheries, les piqûres ! Le vieux vélo n’en croyait pas ses pédales. Début juillet, le nouveau vélo resta absent pendant trois semaines. Alors, le vélo rouge comprit que cette fois, son propriétaire y était : au tour de France. Plus questions de rêves, d’exploits éphémères, de victoires chimériques, rien que de la réalité douloureuse.

Les mois d’après se ressemblèrent : Le vélo neuf rentrait quelque fois à la cave et comblait l’ennui de son compagnon en lui racontant des histoires de course, bien moins belles que celles que ce dernier vivait en songe dans les rues du villages, bien moins poétiques que les envolées romancées d’une enfance oubliée. Et puis, un soir de septembre, quand sonne la fin des critériums d’après tour, le vélo rouge se trouvait seul à la cave. A l’étage, une agitation inhabituelle faisait trembler la maison. Les allées et venues faisaient pleurer les tasses en porcelaine dans le vaisselier conforama du salon. Soudain, le père du propriétaire du vélo est entré dans la cave. Le front transparent de chagrin et le regard liquide de rage, il a donné un violent coup de pied au vélo rouge puis sa main tremblante a caressé le guidon. Deux gestes, comme la définition d’un amour haineux et il a recouvert le vélo rouge d’un drap noir en décidant de ne plus jamais y toucher. Le vélo a compris. Son jeune propriétaire ne viendrait plus jamais et en haut, dans la cuisine, il entendait les sanglots de la fille rousse de l’épicerie. Il aurait donné n’importe quoi pour revivre ce jour d’avril et ne jamais gagner cette course. Il aurait pu dérailler, il aurait du crever de l’arrière et à cet instant, le vélo pleurait de grosses gouttes d’huile. Son propriétaire ne gagnerait plus jamais d’étape du tour au bout de la ligne droite de la mairie, il ne lâcherait plus jamais personne dans la côte du bourg...celle qui mène à la grande place ! Il est parti, d’un arrêt cardiaque à 24 ans, suicidé d’une seringue dans le dos, drogué à l’opium de la réussite, l’absinthe du succès. Il a voulu conjuguer ses rêves à un temps plus qu’imparfait et il ne laisse à son vélo qu’un passé décomposé, presque un passé simple.

Pour connaître les enfants, on devrait toujours demander à leur premier vélo.

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