Le vélo à Jojo

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Difficile de parler de soi, mais peut-être quelques mots suffiraient, ni humilité ni orgueil : j’aime raconter des histoires. Le reste est dans mon profil…

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Ça s'est passé le jour où Jojo a reçu son vélo neuf. Un vrai vélo de mec avec la barre au milieu et plusieurs vitesses. C'était pas son anniversaire, mais son père a dit qu'il fallait faire comme si, vu qu'il avait fait une bonne affaire. Ça compterait pour Noël et ses 10 ans ! Tu parles « d'affaire », le père à Jojo on savait tous qu'il traficotait et qu'il rapportait souvent des « articles tombés du camion », comme il disait.
Ça n'empêche, il était sacrément beau le vélo à Jojo, on était bien contents pour lui, mais aussi et surtout très jaloux. On lui avait bien demandé de nous le prêter pour faire des tours, mais il n'y a rien eu à faire. « Peut-être dans quelques jours, qu'il a dit Jojo, une fois que moi je l'aurai bien en main. » Du coup, on lui courait après, comme les spectateurs sur le bord de la route du Tour de France, il y en avait même qui lui envoyaient des poussettes dans le dos. Bref, c'était un peu notre maillot jaune à nous le Jojo !
À force de se déplacer pour suivre les allées et venues de notre copain et de son vélo, on a fini par se retrouver sur le terrain vague. C'était un vague terrain n'appartenant à personne, à notre connaissance jouxtant la cour de l'usine du coin « Le Bon beurré » ; elle fabriquait à tour de bras des biscuits pur beurre, et que nous appelions « Le bon bourré », parce que le contremaître, il avait toujours un coup dans le nez. Pour la majorité des minots du quartier, c'était le lieu de travail de nos parents, sinon de nos oncles et tantes, de nos cousins, de nos voisins. Le plus gros employeur de la région. De fait, on manquait rarement de petits biscuits pour le quatre heures, et si on avait le malheur de faire la grimace ou de réclamer du pain et du chocolat pour changer un peu, on se faisait vertement remettre à notre place. Mon père me comparait à Marie-Antoinette, reine de France malavisée, qui aurait répondu à un de ses conseillers lui faisant remarquer que le peuple n'avait plus de pain : s'il n'y a plus de pain qu'on leur donne de la brioche. Alors je baissais la tête et je mangeais mes incontournables et irremplaçables Bons beurrés.
Bref, le terrain vague était une vaste étendue sur laquelle un incroyable bric-à-brac était dispersé. Un vieux lave-linge éventré, la carcasse d'une vieille Peugeot désossée, des caisses en bois vides ou pleines, mais de n'importe quoi, des bouteilles cassées...
Derrière un carton, dans lequel une télé Thomson avait jadis été emballée, il était là. Aucune crainte dans ses yeux lorsque nous l'avons découvert, aucune surprise non plus. D'ailleurs, je me souviens m'être dit « Tiens, il pense à rien, il a l'air vide. » Quel âge il paraissait ? 6, peut-être 7 ans, c'était difficile à dire, il était sale comme un cochon et il puait tellement qu'on a mis nos mouchoirs devant nos nez avant de l'approcher vraiment.

— Comment tu t'appelles ? lui a demandé Thierry.
— Qu'est-ce que tu fiches derrière ce carton ? a renchéri Pierrot.

Et comme le petit ne répondait pas, Thierry a dit : 
— Si ça se trouve, il est même pas Français.
Mais Jojo qui venait de poser son vélo, vu que personne ne s'intéressait plus à lui, haussa les épaules : 
— Si ça trouve, il est sourd.
— Et muet, ajouta Annie.
Jojo se mit à lui faire des signes avec les mains comme il avait vu à la télé. 
— Si ça trouve, tu lui dis d'aller se faire enculer, lança Francis.
Jojo ne releva même pas la grossièreté et continua de signer. C'est là que Thierry eut l'idée de génie, il lui tendit un Bon beurré que le gamin s'empressa d'attraper et de gober littéralement.
— On peut pas le laisser là comme ça, lança Jambon (en fait de son prénom Jean-Benoît, qui s'est vite transformé en Jean-Ben, puis en Jambon).
— Et on fait quoi ? demanda Thierry.
— J'ai une idée !
Annie avait toujours des idées.
— Y'a la cave des Luciani qui est libre puisqu'ils viennent de déménager, si on le logeait dedans en attendant.
En attendant quoi, nul ne le savait, mais tout le monde acquiesça. Fallait bien en faire quelque chose du gosse. Personne ne pensa à prévenir les parents, au fond c'était « notre trouvaille ».

Le petit se laissa faire gentiment du moment qu'on lui donnait des Bons beurrés à manger. On l'installa du mieux possible dans l'ex-cave des Luciani, Victor se procura une couverture et une chaise bancale, Thierry et Pierrot lui apportèrent de vieux vêtements et des chaussures qu'ils ne portaient plus. Bref, durant deux jours, on ne pensait plus qu'au petit sans nom dont Annie s'occupait comme d'une poupée, faisant sa toilette et le nourrissant de Bons beurrés. Au grand étonnement des parents qui nous voyaient partir avec des paquets entiers de biscuits, satisfaits dans le fond que leur progéniture se montre plus coopérative sur les frais de nourriture.
On était jeudi, et on avait toute la journée pour nous occuper de notre petit protégé qui, hélas, n'avait pas encore dit un mot. Cela nous conforta dans l'idée qu'il était muet comme une carpe. C'est là que Jambon nous asséna une vérité aveuglante qu'aucun d'entre nous n'avait entrevue :
— Eh, les gars, finalement, le gosse on le traite un peu comme s'il était notre prisonnier.
Jambon avait toujours été le plus intelligent de nous tous, c'est dire.
— C'est vrai ça putain, il est là, on le nourrit, on s'occupe de lui et tout et tout, mais putain il reste enfermé toute la journée dans cette cave sans voir la lumière. Si ça trouve, il va attraper le scorbut.
Deux « putains » dans une même phrase, Victor était vraiment préoccupé.
— Ouais, c'est vrai ça, je l'avais lu dans un livre sur les pirates...
— Mais non, tête de nœud, c'est pas le scorbut, c'est le rachitisme !
Mais Jambon gardait la tête froide :
— Faut qu'il sorte de là, qu'il retrouve sa famille, ses parents sont sûrement inquiets, les miens le seraient, c'est sûr, enfin je crois. Sans compter que nous, les gars, on va avoir de sérieux problèmes.
Jambon une fois de plus était la voix de la raison.
— Moi je dis qu'il faut en parler aux parents, dit Jojo au bord des larmes.
— T'es fou !
— On va lui demander...
— À qui ?
— Au muet pardi !
— Ben s'il est muet...
— On trouvera bien un moyen.

C'est Jojo qui eut le dernier mot. Un peu effrayé par la tournure que prenaient les choses, il avait prévenu ses parents qui eux-mêmes étaient venus voir les nôtres, et de fil en aiguille la police fut au courant. En fait, notre muet n'en était pas un. C'était un pauvre gosse placé dans une famille d'accueil qui n'avait de famille que le nom, quant à l'accueil... Le « père » le battait dès qu'il avait un coup dans le nez et la « mère » le laissait mourir de faim. Il avait fui jusqu'à se retrouver dans ce carton de télé de notre terrain vague.
On ne l'a jamais revu dans le coin. Il a sûrement changé de famille, enfin c'est ce qu'on a tous espéré. On en a quand même un peu voulu à Jojo d'avoir bavé aux vieux et aux flics, surtout Thierry qui criait à tout propos « Mort aux vaches ! », mais on savait bien au fond que c'était la meilleure des solutions. Et puis la semaine suivante, Jambon fêtait son anniversaire et ses parents lui offraient un magnifique vélo digne de Jacques Anquetil, qui enterrait bel et bien notre intérêt pour celui de Jojo.
Puis ce fut le mois de mai, on était en 1968 et les parents allaient être drôlement occupés. Et nous bien libres pour faire toutes sortes de bêtises.
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Fred Jazz · il y a
Superbe, j'ai reconnu mon enfance. Le vélo neuf que tout le monde veut, le terrain vague, la bande de potes.... Un petit reproche quand même: malgré le titre, le vélo n'est pas au centre de l'histoire...
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Jimidi Dutey · il y a
A voté !
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Helene Coscas · il y a
Encore une histoire d'enfant...
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Bruno R · il y a
Des images en noir et blanc qui ont induit un enthousiasme bigarré.
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BertoX · il y a
On aimerait bien des (bonnes) nouvelles de ce petit là !
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Trebor T. · il y a
Belle histoire ! Bon coup de pédale pour la finale
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Alauda D. · il y a
Un petit monde au langage de Gavroche et au cœur tout aussi tendre. Un joli moment de lecture ! Bonne finale !
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Marie Kléber · il y a
Le monde si particulier des enfants si joliment conté ici dans ce texte.
Un très bon moment passé en compagnie de Jojo et de son petit monde!
Merci Michèle!

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Romain MERCY · il y a
Vous avez une plume captivante Michèle, je vote pour vous, et je vous souhaite une bonne finale... Je suis finalistes aux prix des jeunes écritures 2022, cliquez ici pour voir aussi mon œuvre👉Une vie naissante (Romain MERCY)

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