Le valeureux silence

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Étudiante pour l'obtention d'un Brevet des Métiers d'Art en Reliure et Dorure. Travaille dans un fast-food pour payer mes études. Écrivaine par passion  [+]

Elle n’avait pas les mots. Trop de choses à dire et à exprimer en si peu de mots. Elle pouvait parler de bien des choses pourtant. Ces choses qui meublent le silence. C’est une expression qu’elle connaissait bien et qui lui était à la fois si peu familière, c’est un peu comme la mort des autres. Trop abstrait. Reflet d’un futur proche pas si proche que ça.

Le silence. Probablement un des concepts les plus bruyants. Lorsque votre pensée n’est pas parasitée par quelque connerie environnante, le silence prend le relais. Et il vous hurle chacune des petites pensées que vous aviez tenté de calfeutrer, de cacher, chaque bribe de parole prononcée dans le silence de votre crâne fait plus de bruit qu’un tsunami s’écrasant sur un rivage surpeuplé. C’est en cela que le silence est une des choses les plus effrayantes.

Derrière son comptoir, Olena observait le mutisme des gens qui sortaient pour ne pas se
noyer dans leur propre pensée, proche du néant ontologique.

Face à elle, deux jeunes, chacun sur un portable. Derrière, un type lambda, petite quarantaine, sur son ordi, seul avec son big mac (triste). Plus loin une mère et sa fille, penchée sur un emballage de frites comme si il était le Saint Graal.

Que de gens seuls. Terriblement seuls avec eux mêmes. Ils sont sortis pour écouter le bruit de la ville. Olena n’aurait pas choisi un Macdo pour écouter le vacarme, mais probablement car elle y travaillait.

Elle aurait choisi un port ou un débarcadère, pour entendre le klaxon des bateaux. Dit-on klaxon pour un bateau ? Cette espèce d’immense corne de brume qui pourrait réveiller un mort. Ça c’était un bon moyen d’éviter le silence.

Pas cette espèce de musique de merde, sur fond de pleurs de gamins mal élevés et de grills bouillonnants d’huiles. Chacun ses goûts. Quoi qu’il en soit, entre midi et quatorze heures, elle n’avait rien d’autre à faire que regarder les gens passer, dans un silence qu’elle savourait.

Car bientôt une collègue viendrait lui raconter sa vie, un client viendrait se plaindre, ou juste commander mais même cela, elle ne s’en souciait guère. Faire du bruit ne signifie pas sortir du silence. Pas pour elle. Elle avait depuis longtemps appris à entendre sans écouter, comme l’on regarde sans voir. Déjà qu’elle crevait d’ennui elle n’allait pas se rajouter le supplice d’un contact humain.

Non pas qu’elle n’aimait pas les gens. Elle n’était juste pas très sociable. Elle n’avait pas envie de l’être. Elle ne comprenait pas pourquoi les gens avaient besoin d’être entourés d’une foule d’amis, de connaissances ou d’illustres inconnus le plus souvent, pour se sentir moins seuls. Il n’y a rien de pire lorsque l’on se sent seul que d’être entouré d’inconnus. D’après elle, encore une fois.

En arrivant à ce stade de sa réflexion, elle comprit pourquoi beaucoup de gens ne la comprenaient pas. Les trois quarts des gens aiment être au dehors, parmi une foule de visages sans nom, prêts à se noyer avec eux dans l’immensité d’une solitude toujours grandissante. C’était une chose qu’elle ne comprenait pas.

La solitude ça se cultive, ça se travaille. Comme le silence. On ne meuble pas le silence. Jamais. Même avec des discussions tournant autour de la pluie, du beau temps, de la maladie, même avec des discussions sur le silence; Le silence est unique et propre à chacun. Ne pas vouloir s’écouter penser était une chose qu’elle comprenait parfaitement, toutefois, elle avait remarqué que s’écouter penser était non seulement le meilleur moyen de se connaître, mais aussi le meilleur moyen de ne pas s’oublier.

Olena s’était oubliée à de nombreuses reprises dans sa courte vie, par le biais de drogues diverses et variées, par le biais des livres aussi. Principalement, d’ailleurs. Elle se rappelait toujours quel silence emplissait son studio a Marx Dormoy, quel poids prenaient les mots dans sa tête lorsqu’elle avait lu Cent Ans de Solitude, quelle force avait eu le silence qui avait suivi sa lecture de Septentrion.

Un silence réflexif, utile, permettant d’établir une pensée cohérente, logique et faisant avancer l’état d’esprit de quelqu’un, le modifiant.
Pour elle, le silence était une vertu, puissante et inaliénable, car on a tous, à un moment donné de notre vie, besoin de silence. Sans quoi on risque de se retrouver à quarante ans en pleine crise identitaire, due au fait que l’on a pas appris à s’écouter lorsque l’on était jeune et innocent(e).

Olena était perdue dans ses questionnements lorsqu’elle entendit deux jeunes filles passer auprès d’elle en discutant.

« -Non mais attends 60 euros pour ce tee shirt ! 
-Oh t’as raison il est trop beau ça en valait vraiment le coup !»

Et toi, tu en vaux le coup ? S’était ironiquement demandée Olena. Oui probablement que cette fille était sympa et qu’elle avait des qualités mais sérieusement, Olena remarquait que tout était bon pour ne pas rester dans le silence, qu’il soit concret ou abstrait.
Parce qu’être constamment en train de parler choque de moins en moins, vu que les gens le font de plus en plus. Mais cet instinct de chasse primitif qui nous pousse à consommer encore et toujours afin de combler notre vide intérieur...voilà comment on « meuble le silence ».

Elle n’était pas parfaite bien sûr, Olena aussi avait ses défauts et pouvait avoir envie de dévaliser une boutique comme tout le monde. Mais elle avait l’impression que l’avidité des autres, ce besoin compulsif d’avoir toujours le dernier objet à la mode, mettons les iPhone: quel est l’intérêt de changer de portable tous les six mois, si ce n’est pour avoir le dernier modèle ?

Olena constatait de plus en plus souvent que le néant spirituel de certaines personnes était tel qu’il leur faisait combler les vides et les manquements de leur vie avec n’importe quoi.

Mais alors quelles sont les conversations utiles et intéressantes ? Qui les juge comme telles ? Est-ce les mêmes pour toutes et tous ? Non tout cela est très subjectif.
Mais au vue du nombre considérable de questions que se posait Olena tous les jours de sa vie, elle pensait que les gens, à défaut de se noyer dans l’irréel comme elle le faisait, se posait quand même deux secondes histoire de penser ou de réfléchir.

Hélas, Olena remarqua rapidement que ce n’était pas le cas. Plein de gens parlent sans dire vraiment grand chose. Pleins de gens parlent sans réfléchir aussi mais ça, c’est un autre débat.

« Meubler le silence. »

C’est une expression assez antithétique si l’on y réfléchit un peu et qui met bien en avant ce besoin matériel de combler l’immatériel.
L’instinct de chasse primitif, comme évoqué plus haut ? Ou le besoin de se noyer dans la « possession » car on sait bien que moralement, psychologiquement parlant, on ne possède rien, même pas la certitude de servir à quelque chose, même pas la certitude que la vie à un sens.

Inconscient des réflexions hautement philosophiques de son employée, le directeur du restaurant passa près de son comptoir et lui demanda:

« -Ça va ?
-Oui (silence gênant), et toi ?
-Ça va. »

Quel était l’intérêt d’une telle conversation ? Non parce que l’un et l’autre se foutaient de savoir s’ils allaient respectivement bien, donc ils auraient pu faire l’économie de ce dialogue peu productif et sans aucun intérêt.
Olena ne s’en serait pas offusquée, le directeur non plus probablement. Alors à quoi bon ?

Là encore, le silence est une gêne; d’ailleurs revenons sur ce « silence gênant » maintenant que l’importun s’est tiré de l’autre côté pour déranger quelqu’un d’autre.

C’est assez étrange de constater que le silence peut avoir une multitude de signification: lorsqu’elle pense à une de ses séries préférées, Archer, elle pense aux silences comiques car dans cet animé américain, les silences sont au moins aussi drôles que les blagues.
Il y a aussi ce qu’elle appelle parfois le « silence abstrait », qui apparaît lorsque l’on a autour de soit des bruits et des murmures de vie, mais qu’on ne les entend plus, absorbé par autre chose de (j’espère) plus intéressant.

Et puis il y a aussi ceux que l’on connaît tous: le « silence gênant ». Après une blague pourrie, lors d’un quiproquo, ou comme ce jour-là, lorsque l’on pose une question sans intérêt, pour débuter une conversation sans intérêt, qui va se clore en environ trois secondes chrono.

Le silence est gênant car il met en évidence des choses que l’on ne voudrait pas toujours voir en face: l’humour plutôt douteux du type avec qui vous bossez, les blagues salaces et allusions délicates faites par un client qui se prend pour un conquistador et qui vous prend vous pour un terrain du grand ouest américain, ou bien encore le manque d’intérêt total que vous éprouvez pour une personne, qui éprouve également ce même manque d’intérêt pour vous.

Olena voyait le silence comme un combat, il était nécessaire à sa réflexion et elle se battrait pour pouvoir le garder.
Et elle avait donc une question simple: pourquoi insister pour le combler ?

Après tout, on est pas obligé de parler, elle préférerait même qu’on le fasse moins.
Mais cela signifierait donc qu’il faut accepter le silence, peu importe ses formes ou ses significations, l’accepter, l’embrasser, le mordre à pleine dents pour ne plus en avoir peur, et qui sait, peut être finirons nous un jour par comprendre que le silence est notre allié.

« -Salut Olena, désolée je voulais te nettoyer la vitrine mais j’ai pas eu le temps parce que je suis allée en pause et qu’après Mona et moi on a un peu discuté... »

Mais si, on est obligé de parler pour meubler le silence.
Et ainsi, la boucle est bouclée, se dit Olena.
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