Le triste échange.

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67 ans, mais ça ne va pas durer. Amateur de jeux de mots, je m'essaie aux nouvelles, à des aphorismes, à quelques poèmes que j'appelle rimailles. Je tente de rendre parfois mes textes ... [+]

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Un enfant ! Je réalise aujourd'hui que je n'étais en réalité encore qu'un enfant, bien qu'en fin d'adolescence, en cette année mille neuf cent trente-trois, lorsque mon oncle Mortimer, qui était marin et qui m'adorait tout autant que je l'idolâtrais, disparu en mer, quelque part au large de l'archipel d'Ambon, plus connu désormais sous le nom de l'archipel des Moluques, le Maluku des Indonésiens, le Jazirat al Muluk des musulmans, « l'île des rois ». C'était un vrai marin. Pas un marin d'eau douce. Il ne naviguait pas sur une péniche, une pinasse, un caboteur, un terre-neuve, non, Oncle Mortimer, c'était un long cours. Un de ces derniers vrais Cap-horniers, peut-être le dernier, un de ceux qui avaient gagné le droit de pisser contre le vent en franchissant le Horn plus de six fois, dont une fois, dans le sens inverse, et jamais par temps calme. Son jardin, c'était les mers, et surtout, les mers du Sud !

Son père, un Malouin, avait défrayé la chronique en convolant avec une Anglaise. Un Malouin épousant une Anglaise ! En ces années-là, c'était un acte de haute trahison, un crime de lèse-majesté ! Dans les deux nations d'ailleurs. C'est sans doute ce qui éclaire ce prénom peu commun de Mortimer. Son père, donc, qui se nommait Loïc, avait été mousse, puis avait atteint, au fil de ses campagnes, le rang de bosco. Je ne l'ai pas connu. Il avait su donner à son fils le goût de la mer. Bien que de revenus modestes, Loïc réussit à faire entrer Mortimer à l'école navale de Brest, ce qui lui permit de débuter comme sous-lieutenant, et de se hisser jusqu'au rang de capitaine de vaisseau.
Mais très tôt, suite à blessures, il abandonna « la Royale », où il s'était illustré et fut huit fois cité et autant médaillé, et versa dans la marchande qui avait besoin et de bras et de compétences. Il a alors navigué sur cinq bâtiments, tous des quatre-mâts, et toujours pour le même armateur, dont la maison mère était à Bordeaux. Il avait transporté des soieries, des porcelaines, des épices, du poivre au gingembre, de la cardamome aux clous de girofle, du caoutchouc, des cabosses, des bois précieux – des vrais bois précieux, ébènes, santal... –, mais aussi des canons, des sacs de blé, de maïs, d'orge, des tonnes de ciment, de plâtre, des machines-outils, des bagnards, que sais-je d'autre...

Il ne comptait plus ses tours du monde. Il bourlinguait, dans le sens le plus noble du terme : voyager, voyages où la découverte, les plaisirs et les risques n'étaient pas exclus. Nous ne le voyions qu'une fois tous les deux à deux ans et demi, et pour moi, recommençait alors à chaque fois une fête qui allait durer près de trois mois, car nous le recevions dans notre maison de Pornic où il venait passer tout son temps à terre.
Mon père, plus terrien que marin avait un temps élevé des chevaux pour l'armée, mais le temps de la Cavalerie était révolu. Il avait alors consacré toute son énergie à l'élevage des bovins et des ovins, qui rendait bien, tout en conservant les écuries, « pour au cas où », nous disait-il. Vastes écuries où nos trois derniers chevaux, des pur-sang, tout de même, auraient pu s'y perdre, s'il n'eut la bonne idée d'en murer les quatre cinquième.

Son temps à terre, oncle Mortimer se comportait comme un véritable paysan. Il aidait mon père pour le bétail, le secondait pour les achats et les ventes où il était toujours d'excellent conseil. C'est qu'il en avait vu, entendu, et compris des combines... Les siennes étaient toutes honnêtes cependant, mais justement, il savait flairer les entourloupes mieux qu'un setter un renard. On eût dit, le croisant sans le connaître, un vrai homme du cru. Il en arrivait même à taire ses jurons de marins, qui me plaisaient tant, pour jurer comme un charretier.

À chacune de ses visites, il nous gâtait : des habits de soirée, des chapeaux, des tissus merveilleux, des saris, des madras, des indiennes, des soieries du Japon, pour ma mère, le meilleur des tabacs et les pipes les plus précieuses dont, une fois, une en or pur du temps des Incas, les meilleurs puros de La Havane, pour mon père, des poupées de tous les pays, de tous les continents pour ma petite sœur, qui s'émerveillait à chaque fois devant les poupées russes, dont elle détenait pourtant une demi-douzaine de modèles différents, jusqu'à des ustensiles de cuisine exotiques, des robes, des chemisiers, et même des chapeaux, mais pas les mêmes que ceux de Maman, pour Jeannette, la cuisinière, dont je me suis longtemps demandé pourquoi il la gâtait elle aussi, jusqu'au jour où, alors que mon père lui apprenait sa disparition, j'ai soudain compris.

Quant à moi, j'étais, et tant pis si ce n'était peut-être pas vrai, le plus gâté : des vrais arcs d'Indiens d'Amérique, des vrais arcs de tribus africaines, amazoniennes, des lances – toujours des vraies –, des harpons d'esquimaux, des dents de cachalots gravées de scènes de pêche à la baleine, une dent de narval – car il allait parfois aussi dans les mers froides –, des jouets en bois exotique, précieux, des balles de caoutchouc qui ne s'arrêtaient jamais de rebondir, mais les deux plus beaux des cadeaux qu'il m'offrit, à part celui de sa présence qui illuminait la maisonnée, et de tous ses récits, contes et histoires qui en réalité, étaient sa vie, tant de marin national, que de commerce – ce dont il n'était pas avare –, ce fut, ces deux mois au cours de sa dernière escale, où nous partîmes tous les deux sur un petit voilier qu'il s'était fait prêter et où j'appris plus en deux mois que je n'ai pu apprendre par la suite, sur la mer et la navigation. Lire la mer, voir le vent avant même qu'il ne se lève, percer le brouillard le plus traître... et, je ne m'en doutais pas alors, le dernier de ses présents : une maquette de ce navire sur lequel il venait de naviguer, et qui l'attendait pour un prochain voyage, « L'Ardent ». C'était une bouteille de vieux rhum de Jamaïque. Si précieuse et si fragile. Il y avait patiemment et dextrement glissé – mais comment ? Lui dont les gros doigts semblaient si malhabiles –, tous ces petits bouts de balsa et d'autres bois, ces mini filins de coton, ces petites voiles en toile, tissu de mouchoir, sans doute... une merveille !

Dire que L'Ardent allait être son dernier navire ! Cette maquette ne m'a plus jamais quitté. Elle voguait sur une étagère, au-dessus de mon lit, et chaque soir, en fixant des yeux son reflet sur le miroir qui lui faisait face, je m'embarquais pour affronter les plus terribles tempêtes, subir les calmes les plus plats sous lesquels l'équipage cuisait, découvrir parfois une de ces rares « terra incognita » qui demeuraient encore, à l'époque, cachées, donc à rencontrer, à trouver, éviter les falaises embrumées, longer les embouchures encombrées, contourner les courants les plus traîtres, fuir les détroits dans les anses desquels se cachaient les derniers pirates, frôler les récifs assassins, snober les étocs affleurants et sournois. J'avais vaincu tous les périls. J'avais rencontré les géants patagons qu'il avait côtoyés, les pygmées, les jivaros, les mikados, les inuits mangeurs de foie de phoque... et surtout les apaches, et aussi, les derniers cannibales. J'avais, moi aussi, fait le tour du monde. Le virus marin avait pris possession de ma personne, d'autant plus que je m'étais mis à lire, non, pas lire, à dévorer les récents livres d'autres marins, plus abordables peut-être pour le commun des mortels, les relations de voyages d'Alain Gerbault, ce navigateur solitaire, et surtout, la Croisière du Snark, où Jack London racontait son tour du monde, certes, avorté, via les îles du Pacifique, et quelques autres, dont Henry de Monfreid, moitié poète, moitié brigand, mais si attachant, dont le premier ouvrage « aventures en mer » venait d'être éditer. J'étais avide de tous ces récits qui me permettaient d'attendre le retour d'oncle Mortimer.

Un matin, je ne sais pas comment, j'avais retrouvé la maquette dans mon lit. Avais-je eu une nuit agitée ? Elle était tombée de l'étagère sur le lit, sans autres dommages que deux mâts démâtés, et sa petite figure de proue déboîtée, que j'eus bien du mal à repositionner, moi qui avait encore les doigts si fins.
Trois semaines après cette nuit prémonitoire, nous recevions Maître Le Braz, notaire, qui nous annonça l'horrible nouvelle : perdu, lui, son équipage, et L'Ardent, quelque part là-bas, dans le lointain pays des épices et des typhons, au beau milieu des mers du Sud. Maître Le Braz nous apprenait aussi qu'oncle Mortimer s'était il y a dix ans associé pour vingt pour cent avec son armateur, le Comte de Morlaix, et que donc, il possédait vingt pour cent d'une des plus grandes fortunes de la côte atlantique. De plus, il fut un des premiers marins au long cours à s'être assuré sur la vie. Oncle Mortimer nous avait quittés, et sa fortune, hélas, car nous aurions tant aimé qu'il périsse centenaire dans son lit, nous revenait.
Changer du jour au lendemain de statut social n'atténua pas la douleur de la famille ni celle de Jeannette, mais elle en changea les habitudes et la vie. Passé le temps du deuil, maudite parenthèse qui s'ouvre un jour, mais qui ne se referme jamais, il fallait réagir faute de quoi, nous aurions tous sombré dans un de ces abîmes qui n'aurait pas fait honneur à la mémoire d'oncle Mortimer.
Mon père réalisa son bétail, réhabilita les écuries, et n'y éleva plus que des pur-sang que le gotha se disputait à coup d'enchères qui décuplèrent ces ressources qui venaient d'être si fortement et si dramatiquement majorées.
Jeannette perdit sa place de cuisinière, mais gagna celle de tante comblée, Oncle Mortimer ne l'avait pas oubliée et lui avait suffisamment laissé pour qu'elle puisse nous quitter si elle le désirait. Et ce qu'elle désirait, c'était de rester avec nous jusqu'à ce qu'elle puisse rejoindre celui qui la gâtait tant à chacun de ses passages, à mon grand étonnement d'enfant.
Quant à moi, je grandis. Je devenais un homme. J'étais assez instable. Parfois charmant, parfois exécrable. C'est du moins ce qui était dit de moi. Je vivais de mes rentes et j'étais toujours aussi passionné des choses de la mer.

En cette année mille neuf cent trente-quatre, après de longs mois de réflexion, j'armais un petit voilier de dix mètres, doté d'un seul mât, acheté d'occasion, que je baptisais P'tit Ardent, en mémoire respectueuse d'oncle Mortimer. Je naviguai aussitôt et entrepris une sorte de quête du Graal. Je pris mer pour les îles de l'archipel d'Ambon. Je voulais voir le dernier soleil et la dernière mer que vit oncle Mortimer. Respirer cet air, si néfaste qu'il lui ait pu être. Me laisser porter par ce vent qui l'emporta pour lui cracher ma haine au visage, et pleurer ma peine sous son aile. Je voulais, en quelque sorte, communier.
Je ne raconterai pas les péripéties de mon voyage, parler de moi n'ayant aucun intérêt, et d'autres ont mieux évoqué que moi les levers et couchers de soleil, les ponts que l'on retrouve matin recouverts de poissons volants, les creux de dix mètres, les ailerons suiveurs, les étoiles de mer qui plongent dans la mer pour se métamorphoser en astéries... non, vraiment, aucun intérêt. Pour être honnête, je préciserai seulement que je ne suis toujours pas cap-hornier, m'étant contenté du Cap des Tempêtes, et que je ne connais pas les îles sous le vent.

J'arrivai à Ambon trois semaines avant la saison des pluies. Cela me laissa le temps de trouver à terre une modeste demeure, en réalité une sorte de cabanon dont mon père n'aurait pas voulu pour y entreposer les balles de foins destinées aux litières de ses pur-sang, mais qui était en bord de plage, plage riche en cadeaux de toutes sortes, ce qui fait que la nourriture venait à moi chaque matin, chaque soir, au bon vouloir des marées, sans avoir à lever le petit doigt. Il fallait par contre se baisser. Crabes, tortues, mulets chassés sur la berge par leurs prédateurs, noix de coco fraîchement tombées, et même, souvent même, langoustes prises au piège des rochers par une marée plus brutale que de raison faisaient mon ordinaire...
Le cabanon m'était loué une misère, et pour le même prix, m'était loué aussi Y'Liang. Ses services, certes, mais aussi Y'liang. Elle était moche, mais propre, et faisait bien la cuisine ainsi que le ménage. Elle était moche, certes, mais j'étais jeune et seul. Elle était moche, c'est un fait entendu, mais elle était seule, et jeune...
J'avais décidé de rester à terre le temps des pluies, et qu'ensuite, je partirais explorer cette multitude d'îles, Sula, Wetar, Buru, Halmahera, Aru, Seram, Leti, Misool... îles on l'ont parlait un portugais mâtiné de hollandais, un javanais mâtiné d'arabe, un chinois mâtiné d'hindou. Mais les yeux et les mains parviennent aussi à s'exprimer.
Ma bonne étoile s'appelait Al Jazaling. Ou Al Jasa Ling. Je l'ai rencontré un soir où je me battais avec une langouste devant mon cabanon, et alors que la langouste était bien partie pour gagner le combat, je la vis transpercée par un harpon maison, et je vis ses dents, énormes, si blanches, et j'entendis son rire, un rire d'enfant, sans commune mesure avec sa carrure d'athlète patagon. Il me la tendit, et ce fut le début d'une belle histoire d'amitié. Mais il n'aurait pas été une si bonne étoile si, en plus, il ne connaissait pas quelques mots de français. Enfant, il avait servi de boy à tout faire auprès d'un commerçant français qui s'était enrichi en négociant le poivre, le curry, et l'huile de coco. Il l'avait servi jusqu'à ce que, craignant que sa fille ne s'en attache au-delà du raisonnable, il le jeta à la rue, comme on jette une vieille noix. De coco s'entend.

Il accepta ma proposition de l'héberger et de le nourrir, en échange d'un peu de son savoir, et de quelques traductions. Il m'apprit à distinguer la langouste qui serait moelleuse et goûteuse de celle qui serait sèche et qui n'aurait que le goût de mauvaise braise, rien qu'en regardant – incroyable ! – la taille et le diamètre de ses antennes. Rapport secret si proche du nombre d'or. Il m'apprit à récolter les œufs de tortues dès le lendemain de leur nuit de ponte, à me méfier du poisson-scorpion et surtout, du poisson-pierre, à viser sur l'arbre la meilleure des noix de coco qu'il pourrait offrir et, si trop haut, à y monter les pieds attachés à une liane. Lui le faisait pieds nus. Moi, je le faisais bien chaussé. Malgré cela, il arrivait là-haut toujours bien plus vite que moi... et alors retentissait ce rire d'enfant, illuminé par ses énormes dents. Il m'apprit aussi quelques mots locaux dont j'avais les pires difficultés à prononcer, mais qui me furent tant utiles.

Al Jazaling, que j'avais affectueusement surnommé Jazzy, me raconta les légendes et les gloires de son peuple, ce peuple multiple que le hasard des temps passés avait réuni et mélangé sur ces terres isolées et battues par des tempêtes qui faisaient oublier les plus terribles coups de mer, des tempêtes plus terribles que la pire des pires du Fastnet.
La saison des pluies finissant, je pris congé d'Y'Liang et, alors que j'allais prendre congé de Jazzy, je vis son regard s'embrumer et s'assombrir. Il ne pouvait pas croire que notre amitié ne résisterait pas à la perte des premiers rayons de soleil. Comme je m'en suis voulu de l'avoir ainsi fait souffrir ! J'avais bien mon idée, mais je ne trouvais pas les mots, et j'avais surtout peur d'abuser de ma position. Je lui demandai alors de s'asseoir sur la plage, devant le cabanon, non pas en face de moi, comme lorsque nous mangions, buvions, ou discutions, mais à côté, face à cet Océan que l'on dit Indien. Là, j'aplatis le sable et, sur cette ardoise magique, avec le bout d'une palme, je dessinai mon bateau, quelques îles, le soleil, la lune, et, sur le bateau, j'esquissai deux silhouettes. Il n'a pas compris de suite, mais quelques secondes après, j'entendis son petit rire si caractéristique, je vis ses énormes dents si blanches, et il se mit à chanter et à danser. Je me levai et dansai avec lui. Nous avons dansé, dansé, dansé. Puis nous avons bu, bu, bu, de cet alcool de palme que savait faire sublimer Y'Liang quand elle y plongeait juste ce qu'il faut de poudre d'opium.

L'étoile du matin nous réveilla, endormis sur la plage, les joues et les lèvres ensablées, heureux comme des enfants un jour de Noël.
Trois jours après, nous prenions la mer. Jazzy était aussi à l'aise sur mon bateau qu'au sommet d'un cocotier. Il était mon interprète, mon sauf-conduit, mon garde-corps, mon ange gardien et, je l'ai déjà dit, ma bonne étoile. À chaque port ou village de bord de mer où nous abordions, il posait des questions sur le naufrage de l'Ardent. Mais des naufrages, ces eaux en connaissent des dizaines par an. Mais il était opiniâtre. Il questionnait, questionnait encore, questionnait toujours. Un jour, nous étions dans une case de chef, il lui demanda si ses sujets ne récupéraient pas parfois des rejets de mer, et si oui, s'il pouvait leur demander de me les montrer. Le roi se mit à rire, et expliqua que quasiment tout le village avait été construit avec des laisses de mer, épaves ou pas. Qu'il serait donc peu intéressant de poursuivre cette demande. Mais il insistait.
Comme je l'ai déjà dit également, jamais ma maquette ne m'avait quittée. Elle avait voyagé avec moi dans la cabine de P'tit Ardent, puis avait pris place dans le cabanon, au-dessus de mon hamac. Jazzy la connaissait bien. Il connaissait aussi son histoire. Il savait qu'elle était la copie conforme de l'Ardent, ce quatre mâts qui avait, il n'y a pas si longtemps, sombré dans ces eaux, et il savait combien elle était précieuse pour moi, sacrée, presque tabou. Je vis alors Jazzy se lever d'un bon, me faisant signe de l'attendre, puis il revint la bouteille entre les mains. Furieux, j'allais la lui arracher lorsque, s'asseyant aux pieds du chef, il la lui montra. La chef me demanda des yeux s'il pouvait la prendre. Comment refuser ? Il la regarda longuement, la posa devant lui avec une délicatesse inattendue chez un tel personnage, et tapant dans ses mains et il dit quelque chose à un enfant qui venait d'apparaître. L'enfant partit en courant et revint une dizaine de minutes après, avec un vieil homme qui tenait quelque chose de grand, roulé dans une natte de palmes. Le chef n'avait, en attendant, pas quitté des yeux la maquette. Le vieil homme dit quelque chose à l'oreille du chef et s'assit à ses côtés. Il déballa ce que la natte protégeait et cachait. Je vis le chef sourire, j'entendis le rire de Jazzy, je vis ses dents, et une partie de la figure de proue que la maquette reproduisait fidèlement. Mes larmes coulèrent longtemps. Nous parlâmes toute la nuit. Toute la nuit ! Et pourtant, jamais nuit ne me parut si courte.

Au matin, le chef nous emmena, Jazzy et moi au cœur d'une clairière sur un petit relief, et me montra une tombe. Sur cette tombe, une croix de bois sur laquelle étaient gravées les lettres suivantes : M'Tim. Mortimer ! Je demandai au chef l'autorisation de prélever le cercueil et la croix, afin de les rapporter à mon père et à Jeannette, ce à quoi il ne fit aucune difficulté.
Je repris la route vers l'île de Jazzy en lui faisant une proposition dont je doutais qu'elle lui convienne, mais comment le quitter ? Je lui proposai de venir avec moi à Pornic, en lui promettant que, s'il ne se faisait pas à notre vie, je réarmerais aussitôt P'tit Ardent et nous ferions tous deux, ensemble, comme deux frères, le chemin du retour. Il réfléchit quelques minutes, puis j'entendis ce petit rire qui me plaisait tant, et je vis ses énormes dents blanches. C'était gagné. Alors que nous abordions une petite plage, à deux jours de notre arrivée sur son île, mon Dieu ! Existez-vous ? Lui qui m'avait appris à me méfier du poisson-pierre, il en effleura un. Il mit deux jours à mourir dans mes bras, dans les pires tourments. Il mourut cependant en me souriant.
Le destin est un horrible monstre. J'avais retrouvé mon oncle, et je perdais un frère !
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Cristo R · il y a
Superbement raconté avec plusieurs histoires imbriquées dans la chronologie générée par la disparition de l'oncle Mortimer Grand Marin au long cours. Chaque personnage, l'oncle , le père, le neveu, et Jazzy sont singuliers et attachants et moralement "clean". On voyage beaucoup sur mer et l'on découvre tous ces territoires qui font rêver sous la plume de l'auteur et que la majorité des lecteurs ne verra jamais.
Enfin la boucle est bouclée avec la découverte de la tombe de M'Tim Mortimer.
Il fallait bien introduire du tragique. Pauvre Jazzy, il ne verra pas Pornic et Robinson rentrera seul.

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Phil Bottle · il y a
Merci, Cristo, pour votre commentaire qui résume si bien ce petit écrit.
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Alice Merveille · il y a
Vous savez raconter les histoires. Un texte riche en images qui ferait un excellent scénario... Moteur !
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Phil Bottle · il y a
Bonjour Alice, si vous ne l'avez pas déjà lu et si vous aimez (comme je le crois) les ambiances marines, puis-je vous inviter à parcourir ma nouvelle "le vieux Pinceau"... Le vieux pinceau (Phil Bottle) ? ;-)
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Alice Merveille · il y a
J'y vais de ce pas avec plaisir !
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Phil Bottle · il y a
Merci, Alice.
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Corinne Vigilant · il y a
Belle histoire de ce voyage emplie d'images et d'odeurs enivrantes. Et une chute à l'émotion forte. J'ai beaucoup aimé !
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Phil Bottle · il y a
Bonjour Corinne, si vous ne l'avez pas déjà lu et si vous aimez les ambiances marines, puis-je vous inviter à parcourir ma nouvelle "le vieux Pinceau"... Le vieux pinceau (Phil BOTTLE) ? ;-)
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Corinne Vigilant · il y a
Je vais aller découvrir votre nouvelle !
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Phil Bottle · il y a
Merci, Corinne, d'avoir aimé de texte.
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Gail · il y a
Je me suis laissée embarquer dans votre histoire, et j'ai beaucoup aimé ce beau voyage
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Phil Bottle · il y a
Bonjour Gail,
Si vous ne l'avez pas déjà lu et si vous aimez les ambiances marines, puis-je vous inviter à parcourir ma nouvelle "le vieux Pinceau"... Le vieux pinceau (Phil BOTTLE) ? ;-)

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Phil Bottle · il y a
Merci d'avoir voyagé avec Mortimer, Jazzy, et les vents marins :-)
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Viviane Fournier · il y a
Portrait, décor, ambiance, émotions ... un bien beau voyage entre vos mots !
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Phil Bottle · il y a
Merci Viviane, d'avoir voyagé sur mes lignes... :-)
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Felix Culpa · il y a
Une très belle histoire qui m'a fait voyager. Merci pour ce bon moment de lecture. Je vote et je m'abonne à votre page.
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Phil Bottle · il y a
Merci Félix. Très heureux d'avoir pu vous apporter quelques minutes de détente. À propos, Je viens de prendre un pseudo. Désormais, Philippe BOTELLA est devenu, comme c'est original, Phil BOTTLE. Mais chut, c'est un secret... :))
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Felix Culpa · il y a
Merci pour cette info ! Vous qui aimez les jeux de mots, j'ai bien reçu le " message in the Bottle " ;-)))
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Joël Riou · il y a
Un beau récit d'aventures marines qui devrait plaire à Alain de la Roche, un de nos collègues en écriture.
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Phil Bottle · il y a
Merci d'avoir apprécié... malgré les trop longues phrases... pour lesquelles je remercie encore les "lanceurs d'alerte"...
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Joël Riou · il y a
Etant donné que je suis un adepte des grandes phrases, je ne vous jetterai pas la pierre !
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Phil Bottle · il y a
Merci. Mais la pierre ponce, ce ne serait pas l'ancêtre de la gomme? :))
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Joël Riou · il y a
Oui, mais comme disait Pilate, "lavabo ! "
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Joëlle Brethes · il y a
Votre récit est émouvant et intéressant. Je me console de l'horrible fin en songeant que "Jazzy" échappe ainsi à la déception d'une vie à laquelle il ne se serait sans doute pas adapté...
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Phil Bottle · il y a
Merci, Joëlle. Hélas, comme le chantait Tonton Georges, " qu'on se pende ici qu'on se pende ailleurs, s'il faut se pendre..." Mais pauvre Jazzy tout de même...
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Eva Dayer · il y a
Un récit très riche, des horizons colorés, mais je rejoins la remarque de Jac, quant à la longueur des phrases.
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Phil Bottle · il y a
Merci Eva, je vais tacher de me corriger... Bonne journée.
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Mijo Nouméa · il y a
Récit vif, attrayant, aux accents d'une mer et de ses dangers ( poisson pierre compris, un fléau, même dans le Pacifique, nous les appelons -Rascasse, dotée de 13 épines dorsales venimeuses et souvent mortelle-). Suis sensible à cette histoire entre malouins et anglais :) Je me suis régalée de votre écriture qui m'a tenue en haleine jusqu'au point final.
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Phil Bottle · il y a
Bonjour Mijo, En attendant le plaisir de vous lire de nouveau puis-je vous inviter sur une plage andalouse avec un vieux pêcheur, une vieille barque, du sable, des... bref, à parcourir ma nouvelle "le vieux Pinceau"... Le vieux pinceau (Phil BOTTLE) ? ;-)
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Mijo Nouméa · il y a
J'y go :)
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Phil Bottle · il y a
Grand merci Mijo pour votre commentaire très agréable. Je suis très content d'avoir pu vous offrir un un bon petit moment de lecture.

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