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LAURÉAT
Sélection Jury

Pourquoi on a aimé ?

C’est avec un style impeccable que cette touchante histoire nous est relatée. Celle-ci oscille entre atmosphère du passé, pudeur des sentiments ...

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Je me souviens du jour où je suis arrivée, pauvre petite chose blonde. Je tentais en vain de remonter mes socquettes qui tombaient sur mes sandales avachies.
Je ne connaissais de la vie que le vacarme et le désordre. A cinq ans j’avais vécu un lustre de terreur au sein d’une famille où les relations banales avoisinaient le néant. Chez moi on ne sortait du silence que pour s’insulter, s’injurier, montrer les dents et les muscles jusqu’à ce que l’autre crie grâce.
Dans cette arène au goût de sang, je rasais les murs, habituée à me faire aussi discrète qu’un insecte, tissant ma toile sous la table où je passais le plus clair de mon temps à me boucher les oreilles de mes mains tremblantes.
La situation ne pouvait durer et l’on me plaça dans une famille d’accueil.
Je ne le savais pas encore, j’allais trouver un havre de paix. Jamais les parois épaisses de ma nouvelle maison ne retentirent du moindre cri. L’air embaumait la cannelle et la sérénité.
En franchissant le seuil, le silence ouaté m’assourdit avant de m’envelopper d’un duvet de douceur. Et dans cette affaire mal engagée que représentait ma vie, je gagnais soudain deux frères. Un blond comme moi qui aurait pu être de ma lignée et l’autre à la tignasse aussi noire que la corneille qui nous réveillait chaque matin.
Gaël le blond releva la mèche qu’il ne manquait jamais de remettre en place quand il était troublé. Il saisit mon baluchon, mince bagage pesant un âne mort à mon bras frêle marbré de méandres bleutés.
Drapé dans son habit d’hôte il me fit les honneurs de ma chambre, une pièce lilliputienne avec un lit à couette jaune paille et un vasistas haut perché d’où j’admirais le ballet vibrant des étoiles et les facéties de la lune. Mon domaine, mon royaume.
Il déposa le sac à terre et me souhaita un bon accueil à sa façon, déposant sur mon oreiller une bille, une agate irisée de mille reflets. Je n’avais jamais rien vu d’aussi beau, l’esthétique ne faisait pas partie de mon ordinaire.
Au bout du couloir, la silhouette de Nicolas se détacha en contre-jour. Nico le timide. Lui aussi connaissait les arcanes du passe-muraille et je ressentis une bouffée d’affection pour ce long garçon brun à la mine boudeuse, le plus âgé de nous trois. Il me regarda à peine et descendit l’escalier.
Le couple accueillant savait s’y prendre avec les porcelaines brisées, nous avions de la chance, la première de ma vie et je m’y agrippais avec la force de la nécessité. Ce qu’on nomme aujourd’hui résilience revêtait le visage débonnaire de Monsieur sous une autorité de bon aloi liée à un sens aigu de la justice. Jamais il ne punissait à la légère et toujours pesait le pour, puis le contre, avant de délivrer une sentence légitime.
Madame était plus sèche dans son allure et son parler pouvait claquer comme un drapeau dans le vent mais elle fondait de caramels et de câlins dès le premier bobo du corps ou de l’âme.
Nous les appelions ainsi, Monsieur et Madame, et cette distance nous paraissait bienvenue, à nous qui avions connu un excès de proximité dans les coups et jusque dans les caresses.
J’avais enfin une famille, de vrais parents, de ceux qui éduquent et protègent, et deux frères magnifiques qui rivalisaient d’attention à mon égard.
Avec Gaël, je me remplumais rapidement. Au moment du dessert, prétextant être repu, il glissait sa part de clafoutis dans mon assiette sous l’œil de Madame qui feignait de ne rien voir.
Il poursuivit son rôle de guide assermenté et me fit découvrir les merveilles du jardin, le cuir patiné des citrouilles et les tomates tièdes qu’il nous plaisait de déguster sur pied. C’était sans compter sur l’œil affûté de Monsieur – on ne gâche pas la marchandise – aimait-il à répéter.
C’est encore Gaël qui m’apprit à flatter le velours brun des vaches dans le soir tombant, quand la lumière frôle leur croupe épaisse, comment laper les feuilles cirées de rosée au petit matin et goûter le lavandin qui fait tourner la tête.
Les jours de pluie, nous organisions des courses d’escargot sur le chemin caillouteux. J’aurais observé, des heures durant, l’ondulante lenteur de ces bêtes tenaces à tracer le sillon alors que les limaces me dégoûtaient. Sans doute le besoin viscéral d’un toit solide au-dessus de ma tête.
Nico observait notre manège. Il ne voulait pas être en reste. Et je mesure aujourd’hui combien il a dû se faire violence pour entrer dans la danse. Sa nature réservée ne le prédisposait pas aux activités de groupe mais pour s’approcher de nous, de moi, il acceptait tous les jeux, s’associait à nos bêtises et finalement, plus tard, il prendrait la tête de nos échappées en meneur de la bande.
Notre fraternité imposée devint pure amitié. Nous dévalions les pentes, arpentions les côtes, nous épaulant à l’école, tous les trois, toujours trois face au reste du monde. Soudés par le malheur initial que, selon un accord tacite, nous n’évoquions jamais. Collés par le sentiment fragile que le bonheur ne peut s’étirer indéfiniment. Qu‘il faut le boire jusqu’à l’ivresse, jouir de chaque seconde. La certitude qu’un mauvais génie pourrait nous le voler sur un coup de baguette tragique. Alors nous vivions en fusion comme ces cariatides de marbre, indéfectibles.

Arriva un moment, ou peut-être est-ce le temps qui peaufina son œuvre peu à peu, les enfants se firent adolescents et les premiers émois de l’amour frappèrent à la porte de nos cœurs assoiffés.
Gaël le blond qui n’avait peur de rien, devint gauche et rougissant devant mes courbes naissantes. Le temps de l’agate était révolu, l’amoureux m’offrait des fleurs cueillies au gré de ses balades en solitaire, il apprenait Verlaine pour traduire ses émotions. Je buvais à la source vive de ses poèmes, comme j’observais avec ardeur Nico le timide se muer en homme assuré. Les épaules carrées et la voix de baryton. Les yeux noirs adoucis de longs cils.
Nicolas m’avait déjà dérobé un baiser derrière l’appentis que Gaël poursuivait son apprentissage de la rime.
J’étais fière de régner sur mes deux vassaux et commençais à savoir jouer de la prunelle. Madame m’avait mise en garde. De son ton bourru qui ne m’effrayait plus, elle m’avait appris la vie dès que mon premier sang avait tâché le drap tandis que Monsieur prévenait les garçons contre les risques du métier d’homme.
Malgré les efforts de nos tuteurs, mon cœur balançait, je ne savais lequel choisir lorsque les demandes prirent un tour sérieux. Ils m’aimaient tous deux, me voulaient pour femme et pour la vie.
Ils se seraient battus comme ils l’avaient appris un siècle auparavant, dans un autre monde. Les querelles s’enflammaient sur la braise d’un sourire, un regard appuyé, une connivence. Et la belle harmonie connut ses premières fêlures.
Bientôt l’horloge n’égrènerait plus ses heures insouciantes, nous allions prendre notre envol loin de Monsieur et Madame puisque l’administration en avait décidé ainsi.
Je passais les nuits à me ronger le sommeil sans parvenir à savoir où en était mon cœur. Il s’emballait dès que je frôlais Nico, sa force et sa passion, et je pensais que ce serait lui, jusqu’à ce que Gaël m’envoûte de son tendre romantisme. Sa douceur, les fossettes de son sourire et sa prévenance. Il anticipait mes besoins avant même que j’en ai conscience.
Je les aimais tous deux et j’aurais volontiers imaginé notre vie à trois si la bienséance ne nous l’avait interdit.
Chacun à sa façon faisait la roue, menait sa parade d’amour.
Nicolas nous embarquait dans des aventures où le risque se teintait d’adrénaline et le danger excitait nos sens aiguisés. Escalades sans protection, courses de vélo le long des ravins, marches forcées dans les herbes sèches, de nuit, après avoir fait le mur. Il aimait réveiller les serpents, écouter leur sifflement inquiétant et alors nous rentrions au bercail en courant, moi au milieu de mes protecteurs qui ne lâchaient jamais ma main.

Un jour Nico partit seul. Il emprunta la mobylette de Monsieur à son insu.
On apprendrait plus tard qu’il voulait m’offrir un cadeau, une bague en argent achetée au village voisin. Pour être le premier à faire sa demande officielle.
Plus tard aussi, on saurait que Monsieur avait prévu de réviser le freinage défaillant du funeste engin – je devais le réparer ce jour-là – répétait-il inlassablement au policier tandis que Madame, toujours digne, demeurait muette, le regard fixé sur la chaise vide de l’absent.
C’est au milieu des décombres de ferraille fumante, à côté du corps sans vie de Nico, qu’on retrouva l’écrin enrubanné de rouge. Il avait fait graver nos deux prénoms à l’intérieur de l’anneau.
Quelques mois après le drame, j’épousais Gaël.
Sa vie durant il répéta en boucle que je l’avais pris faute de mieux.
Et je n’ai jamais su le rassurer pleinement.

PRIX

Image de Automne 2018
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Cudillero · il y a
Félicitations !
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Jigé · il y a
histoire forte et tendre nonobstant.Merci et bravo.
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Marie-Françoise · il y a
quelle poésie dans ce texte touchant et dramatique ! bravo je n'ai pas pu m'arrêter. On espère que ce n'est pas du vécu. Merci pour ce moment !
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Mone Dompnier · il y a
Je découvre vos deux textes lauréats, et par la même occasion, un(e) écrivain de talent.
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Chantal Sourire · il y a
Un grand merci pour votre commentaire, Mone !
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Fred Panassac · il y a
Félicitations Chantal pour ton Prix du jury pour cette nouvelle (la seule de tes nombreuses nouvelles finalistes que je n’avais pas lue, je ne manquerai pas de le faire bientôt)
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Fred !
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Gladys · il y a
Je pense qu'il en était de même chez les parents de mr l'ambssadeur "Stéphane "Hessel" ceci dit, votre oeuvre mérite tous les éloges. Belle histoire pas mièvre, structure parfaiten facile à lire et à tenir en haleine, le style aussi bravo Chantal et merci de nous l'offrir Gladys
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Marine Piot · il y a
Bravo pour ce superbe texte plein de poésie!
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MissFree · il y a
Mes doubles félicitations Chantal!
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Valerie Baudet · il y a
Vous m'avez tenue en haleine jusqu'au bout. Votre texte regorge d'images poétiques. Il est magnifiquement écrit. Franchement Bravo
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Chantal Sourire · il y a
Franchement merci, Valérie !
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Florence Cohen · il y a
Je vous lis par moments et trouve toujours votre écriture magnifique.
Je suis heureuse de votre place obtenue, c'est amplement mérité.

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Chantal Sourire · il y a
Merci pour votre gentillesse, Florence !
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