Le Trésor d'Oak Island

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Jury
Image de Été 2020

Ma chère petite-fille,
Nous ne nous sommes jamais rencontrés, mais je me suis assuré que cette lettre puisse te parvenir malgré tout.
Ce legs que je te fais n’est pas destiné aux cupides, mais il a de quoi enrichir ton esprit, que j’espère curieux.

J’ai passé la majeure partie de ma vie à Western Shore, une petite communauté située en Nouvelle-Écosse, au Canada. Ta mère y a vécu ses premières années, avant que mes erreurs de parcours ne l’éloignent définitivement de moi.
Mais ce n’est pas ce passé-là que je souhaite évoquer dans cette lettre. Remontons plus en amont le cours du temps.

Près de Western Shore se trouve Oak Island, l’attraction touristique majeure de la région.
Il y a plus de 250 ans, en 1795, ce n’était rien de plus qu’une petite île inhabitée recouverte de chênes. Trois adolescents y font une découverte qui changera le cours de leur vie : une poulie rouillée accrochée à la branche d’un vieux chêne, au pied duquel une petite dépression du sol attire leur attention.
Intrigués, les gamins se mettent à creuser. À un mètre de profondeur, ils tombent sur une couche de pierres rondes et lisses, disposées de manière uniforme. De quoi les inciter à poursuivre leur fouille. Trois mètres plus bas, c’est une plaque de bois qui leur barre le passage. Il n’en faut pas plus pour les persuader qu’un trésor est planqué là-dessous.
Alors ils creusent sans s’arrêter, pendant des heures, des jours, des semaines… sans rien trouver de plus que d’autres plaques de bois. Découragés, ils décident de s’arrêter là… pour un temps.

Imagine la frustration, la déception de ces jeunes face à une tâche trop lourde pour leurs frêles épaules. Mais l’un d’eux ne s’est jamais résolu à abandonner. Devenu adulte, Daniel McGinnis finance une entreprise qui reprend les fouilles là où elles s’étaient arrêtées. À 27 mètres de profondeur, McGinnis et ses hommes mettent au jour une large pierre ronde et plate, gravée de symboles étranges et incompréhensibles.
Sans plus de cérémonie, ils dégagent la lourde pierre afin d’aller encore un peu plus bas.
Le lendemain, le « Money Pit », comme il est désormais baptisé, est inondé sur une vingtaine de mètres ; impossible de continuer à creuser. Après quelques atermoiements, la décision est prise de créer un puits parallèle au premier, puis de s’orienter vers celui-ci, afin d’arriver directement à l’endroit supposé du trésor. Mais ce second puits finit par être inondé lui aussi, sans qu’ils n’en connaissent la raison. C’est un échec, McGinnis fait faillite et les fouilles s’arrêtent une nouvelle fois…

Les années passent, et de nombreuses entreprises se succèdent afin de percer le mystère du puits d’Oak Island. Aucune n’y parviendra.
De couteuses recherches permettent la découverte d’un tunnel perpendiculaire au Money Pit et qui alimente ce dernier en eau de mer. Comment ? Grâce à un ingénieux système qui s’est déclenché une fois que la lourde pierre plate trouvée à 27 mètres de profondeur fut déplacée ; le puits est donc piégé, et le pompage s’avère impossible. Une certitude nait chez tous les chercheurs s’étant acharnés à fouiller Oak Island : si les concepteurs du Money Pit l’ont piégé à l’aide d’un mécanisme aussi ingénieux, c’est sûrement que le trésor qu’il renferme dépasse toutes les espérances.
Une question continue de me hanter encore aujourd’hui : qui a bien pu, à cette époque, créer une cache aussi sophistiquée ? J’aurais donné cher pour le savoir.

Revenons maintenant à mes 12 ans, et à ce qui me lie à cette histoire. Peu après mon arrivée à Western Shore, j’ai fait la connaissance de Mike, un gamin du coin qui est vite devenu mon meilleur ami.
Un jour d’été aussi ensoleillé qu’ennuyeux, nous avons décidé sur un coup de tête de partir à la recherche du trésor d’Oak Island !
Malgré ma motivation pour cette noble quête, je ne pouvais me défaire d’une certaine logique : comment des gosses de 12 ans pourraient-ils réussir là où des générations d’adultes ont échoué ? Et où commencer les recherches ? Dans nos greniers respectifs, en espérant y trouver une carte menant directement au trésor ?
Mike n’avait pas de carte dans son grenier, mais il avait une théorie. Et si le trésor ne se trouvait plus sur l’île ? Il a très bien pu être déplacé des années plus tôt par les découvreurs originels du puits. Cela expliquerait les recherches infructueuses de ces 200 dernières années.
Après tout, d’après l’une de nos rares sources de documentation sur les trésors, celui de Rackham le Rouge ne se trouvait pas sur l’épave de La Licorne, mais au château de Moulinsart, là où Tintin aurait dû le chercher dès le départ. Cette piste nous a semblé être tout à fait valable.
Après quelques recherches aux archives municipales, nous avons découvert que Daniel McGinnis, le gamin ayant découvert le puits habitait à cette époque… chez moi ! Coup de bol, destin, hasard absolu ? Sûrement un peu de tout ça. Nos fouilles se sont donc limitées au périmètre de ma maison et du jardin la ceinturant. C’est là que nous avons trouvé ce vieux puits abandonné au milieu des broussailles et condamné par une grosse pierre ronde et plate qui, une fois débarrassée du lierre la recouvrant, s’est avérée être couverte de mystérieux signes. Nous avions trouvé la pierre du Money Pit !

La suite de cette histoire t’appartient. Si tu lis cette lettre, c’est que tu es venue jusqu’à Western Shore, et que tu as toi aussi soulevé la plaque recouvrant le puits. Comme Mike et moi, tu as peut-être eu peur de glisser en descendant le long de ces vieux barreaux rouillés, avant d’accéder à cette petite salle étroite et parfaitement isolée qu’on ne peut trouver qu’en fouinant méticuleusement le fond du trou.
J’aurais tant aimé savoir ce que tu as ressenti en ouvrant ce gros coffre en bois… Mike et moi croyions que son contenu nous permettrait de réaliser nos rêves les plus fous !
Mais comme je te l’ai dit, le trésor d’Oak Island est destiné aux curieux. Tu es peut-être déçue de voir qu’il n’est composé que de tablettes d’argile recouvertes de dessins indéchiffrables. Sache seulement que cette trouvaille a changé ma vie, me poussant à devenir archéologue.
J’ai passé des années à parcourir le monde, essayant en vain de comprendre ce que signifiaient ces idéogrammes.
Runes Viking, hiéroglyphes égyptiens, pétroglyphes aztèques ? Écriture cunéiforme, syllabaire, logographique ? Ces signes ne ressemblent à rien de connu, à rien… d’humain.
Avec l’aide d’éminents collègues et spécialistes, j’ai tenté de dater, comparer, analyser ces tablettes, et j’ai élaboré des dizaines de théories sur leur origine et leur contenu. Mais à l’instar des chercheurs d’Oak Island, j’ai eu la désagréable impression d’avoir creusé toute ma vie pour rien.

Et puis un jour, en discutant avec un ancien chercheur de la NASA, j’ai eu une révélation. As-tu entendu parler de la plaque de Pioneer ? Au début des années 70, les Américains ont envoyé dans l’espace deux sondes, Pioneer 10 et 11, lesquelles contenaient deux plaques gravées, à destination d’une éventuelle civilisation extraterrestre. On y a inscrit la symbolisation d’un atome d’hydrogène, notre « adresse » spatiale avec la position de notre soleil et des planètes de son système, mais aussi la représentation d’un homme et d’une femme. Ces plaques sont comme une carte d’identité de l’Humanité que nous avons envoyée à l’autre bout de l’Univers, dans l’espoir de mettre fin à la solitude de notre espèce.
De là est née ma théorie la plus invraisemblable peut-être, mais aussi celle qui me plait le plus. Je me suis dit que ces tablettes d’argile trouvées sur Oak Island et déplacées au fond de mon puits étaient peut-être le témoignage d’une civilisation différente de la nôtre, qui pourrait être… non humaine.
Je sais que ce raisonnement peut paraître dérangé, mais après tout, les insectes s’organisent en société, les dauphins et les baleines ont développé des systèmes de communication complexes, et d’autres animaux comme les poulpes, ou certains oiseaux sont connus pour leur intelligence hyper développée.
Mon raisonnement ne concerne pas des extraterrestres qui auraient débarqué en soucoupe pour laisser une trace de leur passage au fond de mon jardin, mais je pense que la Terre est suffisamment riche de surprises et de secrets qu’il nous reste à découvrir.
Imagine plutôt. Entre le règne des dinosaures et l’avènement de l’espèce humaine, il s’est écoulé plus de 65 millions d’années. Et si dans ce laps de temps, notre planète avait connu une autre civilisation intelligente, capable de s’organiser en société évoluée, de créer et d’utiliser des objets de communication comme ces tablettes d’argile ? Cette civilisation aurait pu se développer et croître, avant de disparaître complètement, des millions d’années d’érosion effaçant toute trace de leur passage, mis à part ces plaques d’identité cousines de nos plaques de Pioneer.
Peut-être que nous ne sommes pas les premiers sur notre propre planète, et que la conscience de soi, le progrès et le déclin qui va avec ne nous sont pas réservés. De nombreux mythes font part de déluges, de civilisations disparues ; peut-être un héritage de ces êtres ? Et si leur Histoire préfigurait la nôtre ? J’ai envie de le croire, même si je me fourvoie complètement.

Confronté à ma mort prochaine, je ressens ce besoin de te laisser une trace de mon passage sur Terre, de tenter de dompter le temps qui passe, de peur de disparaître définitivement. Nous sommes tous les mêmes, finalement ; certains envoient des plaques aux confins de l’Univers, d’autres les enterrent dans un trou paumé du Canada, et d’autres lèguent un bien étrange héritage à leur petite-fille… Les civilisations sont comme des vagues, emportant tout sur leur chemin avant de s’échouer doucement sur le sable. Puis elles refluent, refoulées au sein de l’océan qui les a vues naître, avant d’être remplacées par d’autres vagues quasiment identiques.
Alors que je ne suis plus qu’un mince filet d’eau vidé de sa substance, je te vois au loin, splendide vague pleine de force, d’énergie et de splendeur, prête à tout écraser sur ton passage.

À toi de jouer, mon enfant.

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Joëlle Diehl-Lagae · il y a
Wouah ! Bravo et mes votes. Un livre d'histoire et de géographie... J'aurais pu être un de ces enfants ! Merci
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Thomas Heurtier · il y a
Merci pour ce joli commentaire Joëlle !
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Paul Jomon · il y a
Une réflexion posée sur la transmission à travers les siècles. Il est fort à parier que les livres papier traverseront mieux le temps que tous nos messages numériques.
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Thomas Heurtier · il y a
Merci Paul !
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Viviane Fournier · il y a
C'est très beau ! .... voilà !
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Thomas Heurtier · il y a
Merci Viviane !
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Joëlle Brethes · il y a
Belle découverte ! 😊 ... bonne chance
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Thomas Heurtier · il y a
Merci beaucoup Joëlle
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Gilles Pascual · il y a
Énigme passionnante ! Tous mes vœux pour le grand prix !
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Thomas Heurtier · il y a
Merci Gilles
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Thara · il y a
J'ai aimé une première fois, je rempile pour un second round (j'espère à votre avantage)...
+ 5 voix (bonne chance pour votre nouvelle) !

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Thomas Heurtier · il y a
Merci beaucoup Thara !
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SEKOUBA DOUKOURE · il y a
Bravo pour ce beau texte ! Vous avez mes 4 voix'...
ET merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps. 🙏🙏
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https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-village-doukourela

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Yannick Pagnoux · il y a
Superbe récit, attachant et superbement écrit. Bonne chance !
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Thomas Heurtier · il y a
Merci beaucoup Yannick !
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De margotin · il y a
Très captivant
Mon soutien
Et

Je vous invite à découvrir mon nouveau recueil de poèmes en lice au grand prix du manuscrit 2020.
veuillez cliquer sur ce lien http://www.lajourneedumanuscrit.com/Stigmates
Pour lire l'extrait et sur j'aime pour connecter, puis sur j'aime à nouveau si vous voulez le soutenir au grand prix de la journée du manuscrit. Merci beaucoup
Salutations chaleureuses

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Fred Panassac · il y a
Un récit très attachant puisqu’il s’adresse à un enfant ; une sorte de « conte dont tu es le héros », peut-être, très riche en enseignements, agréable et fluide à lire, et dont la suite reste à écrire par cette enfant qui a bien de la chance.
Belle découverte en finale, vous avez toutes mes voix !

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Thomas Heurtier · il y a
Merci beaucoup !

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