Le trésor

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"A short story is a different thing all together - a short story is like a kiss in the dark from a stranger." -- Stephen King  [+]

Image de Hiver 2021

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Rituel (nom masculin singulier) :
Manière de faire habituelle dans un groupe, une société, une période de l’histoire.
Acte des sociétés « primitives » qui vise à capter et orienter des forces occultes.

Le dernier poil arraché, Yann poussa un soupir de soulagement. Il y eut un petit tintement quand il reposa la pince à épiler sur le rebord du lavabo en émail blanc. Il leva la tête vers le miroir de l’armoire de la salle de bains, et s’inspecta à la lueur des deux néons disposés de part et d’autre. Sous cette lumière crue, sa peau fine devenait véritablement transparente, et l’on pouvait voir courir autour de ses yeux rougis par les larmes un réseau de veines bleuâtres. Sa maigreur et ses yeux globuleux lui donnaient un aspect maladif, mais sa concentration à cet instant dissipait momentanément cette impression, au profit d’un air déterminé qui contrastait singulièrement avec son allure habituelle.
Il écarta délicatement ses narines et fut satisfait de constater qu’aussi loin qu’il puisse regarder, il ne voyait plus aucun poil. Il saignait en revanche légèrement à certains endroits, et s’empressa d’humecter un coton de désinfectant et de se tamponner les parois nasales avec précaution. Ceci fait, il rejeta la tête en arrière et prit une grande inspiration. L’air s’engouffra dans ses narines humidifiées par le produit, le long de ses sinus, jusqu’au sommet de son crâne, lui sembla-t-il. Il sourit du fait de pouvoir enfin respirer à sa guise.

Il nettoya avec soin la pince à épiler, rangea le flacon de désinfectant, jeta le coton dans la poubelle et referma le tiroir. Puis, il entra dans la cabine de douche. Le jet d’eau trop fort fut comme une pluie piquante sur sa peau sensible. Il sursauta et s’empressa de le régler sur une puissance plus douce. Les yeux fermés, il se détendit alors enfin, roulant des omoplates comme pour faire profiter chaque parcelle de son corps du contact avec l’eau.
De la musique lui parvint depuis le salon, à l’autre bout du couloir. Sa mère en écoutait toujours en préparant le dîner. Il y avait un mot pour cela, mais Yann l’avait oublié. Son prof de littérature en avait parlé la semaine passée, à propos du personnage dans le livre qu’ils analysaient en classe. L’homme faisait tous les jours la même chose au même moment, car cela le rassurait, et le professeur avait donné un mot pour ça ; Yann l’avait noté. Il s’était dit que ça s’appliquait à lui aussi. Il avait même commencé à écrire la liste des choses qu’il faisait tous les jours dans cet esprit.

Comme nettoyer sa chambre, traquer les petits moutons de poussière sous son lit – il les détestait, et le fait que les gens les appelaient « moutons » ajoutait à son dégoût –, ou faire des dessins sur des petits bouts de papier, qu’il rangeait dans les tiroirs de son bureau. Il se dit qu’il allait aussi commencer à noter les mots pour ne pas les oublier comme maintenant, car c’était assez énervant. Les mots se perdaient à cause du temps, et plus le temps était long, plus les mots s’effaçaient dans sa mémoire.
Ce devait avoir un rapport avec les choses qu’on oublie du passé, mais sur une autre dimension. Le temps sur les frises chronologiques était toujours représenté par une ligne horizontale, mais Yann soupçonnait un temps vertical, qui s’étirait à longueur d’ennui dans ses journées et ses nuits. Il visualisa les deux frises du temps, l’une horizontale et l’autre verticale, s’imagina une croix et pensa à Jésus. Il allait tenter de s’en souvenir pour la dessiner sur un bout de papier, car ce pouvait être important.

Les joints du carrelage aussi dessinaient des croix sous ses pieds. L’eau glissait sur eux avant de s’écouler dans la ronde de trous noirs du siphon. Yann ferma le robinet et le flux bruyant de la douche s’arrêta brusquement, laissant place au glougloutement de l’eau dans les canalisations. Yann aimait bien ce bruit, et il ralluma la douche quelques secondes pour l’entendre à nouveau. Mais cette fois, le gargouillis familier eut quelque chose d’inhabituel. C’était le même bruit, mais avec une légère variation, un peu comme si… Il recommença, troublé par cette découverte. Ce fut la même chose. Un peu comme si l’eau faisait un détour, comme si elle évitait un obstacle qui aurait poussé en un instant sur son chemin, là-bas en bas, dans les canalisations.
Yann se mit à quatre pattes et colla son oreille au siphon, puis il tendit le bras en l’air et actionna la douche. Cela lui mouilla la tête, ce qui l’aurait dérangé en temps normal – il s’était déjà lavé les cheveux ce matin et n’aimait pas les mouiller pour rien –. De là, il entendit beaucoup mieux le bruit d’écoulement, et fut sûr de son constat : quelque chose bloquait le passage de l’eau, quelque chose d’assez grand et solide pour que l’eau ait à le contourner. Pas comme une boule formée par les cheveux de sa mère et les morceaux de savon émietté par son père, comme cela arrivait parfois. C’était autre chose.

Assez excité par sa découverte, Yann se mit à réfléchir intensément, assis dans un coin de la douche. Ses sourcils clairsemés se froncèrent. Il fallait qu’il sache ce qui bloquait l’eau comme cela. Il enfila son boxer et sortit de la salle de bains, après avoir fermé le rideau de douche, comme pour protéger le lieu de sa découverte. Il monta à l’étage, évitant soigneusement de croiser sa mère, qui lui aurait posé des questions ennuyeuses, comme à son habitude.

Arrivé dans sa chambre, Yann se dirigea tout droit vers l’armoire. Il se hissa sur la pointe des pieds pour attraper une boîte à chaussures sans couvercle qu’il ramena à lui. Le contenu était recouvert d’une fine couche de poussière. Ç’avait été l’une de ses « boîtes à secrets », à une époque qui lui semblait maintenant lointaine. Elle contenait des photographies de lui, de ses parents, de son chien Lucky, et d’un week-end lors duquel il était parti camper avec Max. Max avait été son ami de l’école primaire à la seconde, et durant cette période, Yann n’avait jamais été seul. Max avait cette aptitude à se faire des amis facilement, n’importe où, et il en faisait toujours bénéficier Yann, qui était beaucoup plus solitaire et timide. Sa mère disait qu’ils étaient complémentaires. Un mot dont Yann se rappelait encore, ainsi que de sa signification, mais qu’il ferait mieux de noter vite, car il lui avait quand même fallu une demi-seconde pour le retrouver dans sa mémoire.
Yann se souvenait aussi du fait que les parents de Max étaient cools. Ils ne se faisaient pas de souci pour rien comme ses parents à lui, non, ils semblaient mener leur propre vie, avoir leurs amis et leurs occupations à eux, assez du moins pour ne pas trop s’occuper de ceux de leur fils. Et Yann enviait cela à Max, naturellement. Lors de ce fameux week-end, il était parti avec la famille de Max, mais les parents les avaient laissés seuls dans leur tente toute la nuit. Eux avaient pris un bungalow, pas très loin. Ils leur avaient fait confiance. Yann n’avait jamais oublié cette nuit-là, la liberté qui était la leur, les autres adolescents qu’ils avaient rencontrés grâce à la sociabilité de Max, les jeux auxquels ils avaient joué ensemble jusqu’à la fin de la soirée, la fille plus jolie que les autres qui avait alimenté leurs conversations et leurs fous rires sous la tente, plus tard, la nuit.
Sous les photos et les petits mots de ses camarades de classe – une carte avec « Remets-toi vite » écrit dessus (c’était quand il avait été malade plusieurs semaines), une parodie de chanson et une diatribe contre l’institution scolaire et la prof d’anglais en particulier –, Yann dégagea une lampe torche. Il l’avait reçue pour l’un de ses anniversaires et il l’avait emportée au camping. Il se souvenait encore des ombres qu’elle leur permettait de faire sur les murs en tissu.

La lampe en main, il redescendit les escaliers, veillant à ne pas glisser. Ses pieds étaient encore humides, et des gouttes d’eau coulaient de ses cheveux et de son corps sur le sol. Il avait hâte d’être de nouveau dans la cabine de douche, pas seulement pour avancer dans ses recherches, mais aussi à cause du besoin de son corps encore mouillé et grelottant de retrouver la moiteur de la salle de bain. Une fois arrivé, il se mit à quatre pattes sur le carrelage de la douche et braqua la lampe sur le siphon d’évacuation.
D’abord, il ne vit qu’un amoncellement de cheveux, et l’obscurité des conduits. Il changea d’angle, s’allongeant presque sur le ventre, l’œil collé au siphon. Mais il ne vit rien de plus. Alors il approcha son oreille, et entendit le bruit de la vacuité des canalisations. Il s’imagina comment ce devait être, en bas, humide et froid dans les moisissures, et il en frissonna. Il eut envie de rallumer la douche, de sentir l’eau chaude sur sa peau, et de voir la buée envahir les miroirs et les vitres.
Mais pas tout de suite. Il se redressa et regarda à nouveau, à la lumière. Et il vit. Sitôt aperçu, ça avait disparu ; mais Yann l’avait vu. Un rayon de lumière, un éclat doré, qui se reflétait sur celui de la lampe torche. La lueur qu’il avait aperçue venait de plus loin, de plus profond, mais elle brillait jusqu’à lui. Ce n’était pas ce qu’il avait pensé tout d’abord, pas un simple obstacle, c’était plus fou que ça, mieux que ça. C’était un trésor. Ou quelque chose comme ça.

Yann devait le voir, – et peut-être – l’attraper. Les trous du siphon étaient beaucoup trop étroits pour espérer s’approcher de la merveille. Il voulut y mettre ses doigts, comme dans les trous d’une boule de bowling. Seul son auriculaire entra, et il eut beau tirer, la plaque était vissée, bien entendu. Ce n’était pas un problème, il lui fallait simplement les outils adaptés. Sous le miroir de la salle de bain, une boîte en métal renfermait entre autres un tournevis et un marteau, destinés justement à ce genre de travaux. Yann sauta hors de la douche, trouva la boîte et revint armé du tournevis.
Cela ne lui prit qu’une dizaine de minutes pour dévisser la plaque d’évacuation. Il ne s’était jamais servi d’un tournevis avant, mais avait vu son père le faire maintes et maintes fois. Il retira la plaque, qui était plus lourde que ce qu’il aurait pensé, et la posa sur le carrelage, veillant même dans son excitation à ne pas le rayer.

Ce qu’il vit d’abord, ce fut la touffe de cheveux et de savon à laquelle il s’attendait. Il la retira, l’arracha plutôt, car elle était bien accrochée, et cela lui coûta d’y mettre les doigts. Il les passa immédiatement sous l’eau pour enlever la moisissure verte et gluante qui s’y était collée. Puis, il regarda dans le trou qu’il avait créé, qui ne faisait pas plus de dix centimètres sur dix, mais qui paraissait très profond. Il scruta l’obscurité, cherchant la lueur. Mais il ne vit rien. Il attendit, certain qu’elle allait finir par réapparaître. Il attendit longtemps, peut-être une dizaine de minutes. En vain.
Il commençait à se sentir un peu ridicule, penché sur un trou moisi, presque nu et grelottant. Il regarda la touffe de cheveux morts, les traînées vertes sur le carrelage, la plaque dévissée et les outils, et se dit qu’il ferait mieux de ranger tout assez vite. Il se releva, presque effrayé de la proximité avec le trou humide et froid. Il avait envie de le refermer as quickly as possible, avant d’aller dîner.
Il se retourna soudain, comme piqué par une guêpe. Il se sentait bizarrement bien, comme plus alerte. Il regarda autour de lui. Les couleurs ternes de la salle de bain lui parurent éclatantes. Non seulement vives, mais plus belles, plus intéressantes qu’avant. Il réalisa qu’il venait de penser en anglais, lui qui ne dépassait pas la moyenne dans cette matière depuis des années. Il avait retrouvé une expression qu’il ne se savait même pas connaître, comme cela, tout seul.
Il regarda à nouveau vers le trou et vit la lueur. Il se jeta à genoux et colla son visage contre l’ouverture. S’il avait pu y glisser sa tête entière, il l’aurait fait. Il n’avait plus peur du moisi, plus peur que ce soit sale, ni qu’il y fasse noir. Il n’avait plus peur de rien. Il vit la lueur dorée palpiter comme si elle était animée, exactement comme palpitent les trésors et les pièces d’or, dans les jeux vidéo.
Yann se sentit excité, presque violemment. Une vague de chaleur monta à son visage et son cœur se mit à tambouriner dans sa poitrine. Il voulait ce qu’il y avait en bas comme il n’avait jamais rien voulu de sa vie. Il ne désirait pas seulement le voir, il le voulait à lui, il voulait plus que tout s’en emparer. Il plongea son bras jusqu’à l’épaule et l’agita dans tous les sens, espérant rencontrer quelque chose. Mais le trou était immense, et son bras brassait de l’air moite, dans le vide. Il regarda autour de lui, haletant.

Il ne se soucia même pas du bruit lorsqu’il abattit le marteau sur le bord du trou. Pourtant – il n’en était pas sûr –, il crut entendre sa mère crier son nom. Elle l’appelait pour dîner, sans doute. Cela faisait bien une heure maintenant qu’il était entré dans la salle de bains. À chaque morceau de carrelage détruit, Yann se penchait, mettait un bras, puis l’autre, dans le trou qui s’agrandissait. Il en retirait des choses, comme de grands tuyaux. Il s’agitait sur place comme s’il avait envie de faire pipi, et poussait de petits gémissements.
Il se sentait comme un chien en train de déterrer un os, un os qu’il aurait lui-même enterré des années auparavant et qu’il aurait oublié. Il se sentait comme ce chien, reconnaissant sa propre odeur, ne pouvant attendre plus longtemps de savoir, de se souvenir. Il sentait qu’il perdait toute dignité au profit d’un bonheur qu’il n’aurait jamais imaginé pouvoir éprouver. On aurait pu lui demander de faire n’importe quoi, en cet instant ; pour le trésor, il l’aurait fait.

Quand le trou fut enfin assez grand, Yann s’y précipita. Il passa les pieds en premier, jusqu’à la taille. Ses jambes battaient dans le vide. Il se laissa tomber, vit sa salle de bains s’éloigner au-dessus de lui, et tomba sur les fesses. Le sol était dur, en bas, et le noir complet. Seule brillait la lueur, quelque part, près de lui. Tout près. Il se releva et se mit en marche vers elle.
Alors qu’il progressait le long d’une galerie, il crut entendre sa mère l’appeler de nouveau. Mais le bruit venait de trop loin pour qu’il puisse en être sûr. Cela ne le fit pas ralentir. Au contraire, il hâta le pas en souriant. Il pensa à la tête qu’elle ferait quand il lui ramènerait le trésor. Ce qu’elle serait contente ! Pour une fois, elle serait peut-être même fière de lui. Il se dit que c’était sans doute la chance de sa vie. Qu’avec le trésor, il aurait de nouveau des amis, et que ce serait la fin de ses ennuis au lycée. Il serait plus intelligent, plus fort. Il n’aurait plus à noter les mots sur des papiers pour ne pas les oublier.

Pour preuve, le mot qu’il cherchait tout à l’heure commençait déjà à lui revenir. Il l’avait sur le bout de la langue. Il sourit de plus belle. Dans quelques secondes, c’était sûr, il allait s’en souvenir.
C’est alors qu’il se mit à courir.
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Un petit mot pour l'auteur ? 3 commentaires

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Image de Ombrage lafanelle
Ombrage lafanelle · il y a
Un texte original que j'ai lu d'une traite
Image de Sarah Moonlight
Sarah Moonlight · il y a
Merci beaucoup Ombrage :-)
Image de Sarah Moonlight
Sarah Moonlight · il y a
Nathalie Carette, sur Le trésor
Le 20/06 à 09:49
Une nouvelle fascinante et haletante ! Quel style délicat et profond . On se laisse "emporter" avec le personnage. Une fin qui suscite une interprétat
Nubesi Simaletet, sur Le trésor
Le 29/01 à 11:41
Remarquable. Quelle tension, on "plonge" avec le personnage. Où ? L'auteur se garde bien de nous l'indiquer et c'est là toute la force de ce texte. Br
Fred Panassac, sur Le trésor
Le 29/12 à 23:05
Texte étonnant sur lequel mon avis a changé en cours de lecture. Autant le goût de la description détaillée des choses et des actions m’a agacée au
Rosa Carton, sur Le trésor
Le 29/12 à 11:46
Oh la belle écriture! :) Bravo Sarah! J'aime.
Keith Simmonds, sur Le trésor
Le 28/12 à 09:50
Une belle plume pour cette histoire mystérieuse et pleine de suspense !
Antoine Houde, sur Le trésor
Le 28/12 à 18:15
Quels valeurs voyez-vous dans ce texte?
Brigitte ERADES, sur Le trésor
Le 25/12 à 17:19
Je n'ai pas compris la fin !!
Sarah Moonlight, sur Le trésor
Merci Brigitte pour votre lecture. Le fait que Yann se mette à courir symbolise pour moi le fait qu'il décroche définitivement avec la réalité, en pou
Brigitte ERADES
Le 25/12 à 19:56
Oui c'est ce que j'ai imaginé finalement, mais je trouvais la fin abrupte alors que l'histoire se déroule extrêmement souplement, le suspense étant de
Hortense Remington, sur Le trésor
Le 25/12 à 12:59
Tout simplement fascinant. J’aime, et votre style et votre histoire.
Sarah Moonlight, sur Le trésor
Merci beaucoup Hortense :-)
Hortense Remington
Le 25/12 à 18:35
Je suis tout simplement sincère ! Belle soirée
Mireille Béranger, sur Le trésor
Le 23/12 à 22:35
L'écriture est remarquable. Et le suspense total. J'ignore cependant ce que le lecteur doit exactement comprendre. Le trou et la progression le long d
Sarah Moonlight, sur Le trésor
Merci beaucoup Mireille ! J'ai imaginé cette descente comme une plongée dans une forme de "délire", en tous cas un décrochage avec la réalité. Mais ce
Mireille Béranger
Le 24/12 à 00:08
Oui, Sarah, irréversible...
Ginette Flora Amouma, sur Le trésor
Le 23/12 à 13:52
Un suspense étonnant Une obsession qui conduit loin .

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