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Le travail rend libre

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Paul

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(Arbeit match frei)

La colonne de rescapés s’étirait sur des kilomètres. Les hommes qui la constituaient étaient poussés comme du bétail par des militaires slaves presqu’aussi dépenaillés qu’eux. Un troupeau d’hommes en loque couverts de pustules ou de cicatrices que l’on conduisait vers nulle part. Ils semblaient hagards et marchaient au rythme de la force qui leur restait. La plupart des kapos avaient été exécutés par l’armée rouge qui les avait rattrapé fuyant Monowitz dans cette marche de la mort ordonnée par les nazis en déroute.

Ils avaient déjà parcouru péniblement la moitié du trajet vers l’Allemagne lorsqu’ils furent contraints de faire demi-tour et de reprendre la direction de l’EST vers l’URSS. Certains pensaient qu’on les conduisait vers Odessa, vers un port de la mer noire où ils pourront embarquer sur des bateaux pour rejoindre leur pays respectif en passant en Méditerranée par le détroit du Bosphore. « Je ne tiendrai jamais jusqu’à là-bas », dit Guiseppe Levi à son camarade de galère qui le soutenait comme il pouvait car il était lui-même très affaibli. Décharnés, hirsutes, sales comme ils étaient, ils ressemblaient à des vieillards. Tous ces marcheurs de l’apocalypse avaient la physionomie de petits vieux malgré leur jeunesse. Les vrais vieux étaient morts dans les camps d’extermination. Eux avaient survécu car ils avaient pu travailler pour la Buna Werke, une fabrique de caoutchouc mais les alliés bombardèrent régulièrement le camp de travail en détruisant les machines et les hommes qui les servaient. La mort pleuvait de toute part à cause des nazis et des bombardements alliés. « J’espère qu’après avoir franchi les neufs cercles de l’enfer, nous irons au paradis, » dit Guiseppe à son compagnon qui ne répondait jamais pour économiser le peu de forces qui lui restaient.

La colonne des libérés errants marchait à deux vitesses. Sur la droite une moitié de la colonne constituée des plus faibles marchaient très lentement tandis que sur la gauche de la route défoncée par les chars et les camions militaires l’autre partie de la colonne avançait plus rapidement avec les valides. De temps en temps un camion infirmerie de l’armée rouge s’arrêtait pour dispenser quelques soins ou pratiquer des amputations sur place sans anesthésie. Parfois c’était la Croix-Rouge russe associée au Croissant-Rouge qui leur venait en aide. Une satisfaction de les voir enfin car dans les camps la Croix-Rouge allemande endoctrinée par les SS n’avait rien fait pour eux. Le plus terrible était de constater que complètement déshumanisés, les déportés ou les prisonniers de guerre étaient indifférents à la souffrance des autres. Leur propre souffrance les accaparait trop pour compatir aux malheurs de leur prochain. Pour occuper son esprit Guiseppe s’amusait à identifier la nationalité des hommes qui les doublaient par la colonne de gauche. Il parlait cinq langues alors il épatait toujours tout le monde en indiquant le pays d’origine des autres compagnons d’infortune qu’ils croisaient. Il s’adonnait à son petit jeu de devinette en écoutant intrigué un prisonnier libéré en guenille mais encore robuste qui remontait vers eux en discutant avec son voisin. Il n’avait aucune idée de la provenance du dialecte parlé par l’homme.
─ Excusez-moi, dit-il en italien à l’homme qui parlait lorsqu’il fut arrivé à leur hauteur.
─ Oui, que veux-tu ami ?
─ Ha, vous parlez français, répondit-il dans la langue de Molière.
─ Je parle la langue de mon pays, la France. Ça fait du bien de ne plus être obligé de baragouiner en teuton.
─ J’entends bien mais qu’elle est cette autre langue que vous utilisiez pour communiquer avec votre compagnon. Je n’ai pas pu l’identifier pourtant je suis incollable d’habitude.
─ Je parlais le breton avec un pays du Morbihan. Je lui demandais des renseignements sur un autre breton, mon frère. Je l’ai perdu de vue depuis cinq ans. Il serait dans cette colonne. Nous avons été déportés ensemble en 40.
─ Cinq ans !
─ Oui et bientôt six compte-tenu du parcours que les russes nous font prendre pour retourner chez nous.
─ Vous me semblez bien vieux pour un soldat sur le front dès 1940.
─ J’ai trente-six ans, je m’appelle Robert Le Gohlisse, les boches se sont cassés les dents sur le garnit armoricain de ma carcasse mais il était temps que cela finisse. J’ai hâte de retrouver ma femme Gaby et mes enfants Odette et Robert. Ils ne vont plus me reconnaître.

Les yeux de jais du breton se remplirent de larmes. Les deux hommes se turent. Les deux bretons alignèrent leurs pas sur ceux des italiens et ils continuèrent ensemble et en silence leur marche vers l’Est. Les paroles étaient inutiles pour raconter la suite.

Après deux kilomètres sans s’échanger un mot, Robert reprit la conversation :
─ D’où venez-vous ?
─ Monowitz
─ Connais pas
─ Ce camp est aussi connu sous le nom d’Auschwitz III, tu connais ?
─ Là oui, ils ne vous ont donc pas tous exterminés.
─ Non, mais lorsque l’on fera le bilan. Tu vas comprendre le sens du mot génocide. Les femmes, les enfants, tous...

C’était au tour des yeux de Levi de se gorger de larmes. La conversation se termina comme lors de l’évocation des enfants de Robert. Ils continuèrent en silence l’interminable marche. Robert décrocha le petit sac qui pendait à l’épaule de Guiseppe pour le mettre sur la sienne.

Un peu plus tard Levi rompit le silence :
─ J’ai laissé un frère là-bas, Primo Levi.
─ Il est mort ?
─ Non, mais trop faible pour marcher, ils l’ont laissé au camp. Je me demande ce qu’il est devenu. Avant d’être jeté sur les routes poussé par les kapos, Je suis allé le voir, il était mal en point alité et incapable de se lever. Il était rouge presque mauve et asphyxié par sa langue gonflée. La scarlatine, c’est une saloperie chez un adulte.
─ C’est douloureux de laisser un membre de sa famille. En déportation, ça aide de ne pas être seul. C’est pour cela que je cherche mon frère.
─ Primo n’est pas mon frère. Tu sais chez les juifs les Levi c’est comme Dupont en France. Je vais te faire sourire. Dans notre camp à Monowitz nous étions toujours ensemble. Les autres détenus m’appelaient Secundo. Primo et Secundo, une plaisanterie qui amusait tout le monde. Une occasion de rire. On riait dans les camps de la mort, le rire est un besoin vital pour l’homme. On dit mort de rire mais mort de ne pas rire serait plus approprié.
Il me manque Primo. J’espère qu’il pourra poursuivre son œuvre. Il a tout noté dans son cahier. Les horreurs, la perte de dignité humaine que les nazis ont fait subir aux juifs. C’est beau comme il écrit Primo. De mémoire, je vais te raconter un passage de ce qu’il m’a fait lire. Il essayait d’étancher sa soif avec un glaçon cassé du rebord de la fenêtre quand un garde chiourme allemand lui arracha brutalement : « Warum ? » demanda Primo ce qui veut dire « pourquoi ». « Hier ist kein warum » répondit le cerbère, soit : « il n’y a pas de pourquoi ».

Il va tout raconter Primo Levi, les coups, les slogans débiles des nazis qui resteront à jamais gravés dans nos mémoires comme « Arbeit macht frei » (Le travail rend libre).

Le travail rend libre. Cette phrase exprime toute la folie nazie et le désespoir des déportés.

J’ai écrit cette nouvelle pour le concours organisé par la Croix-Rouge de Nouvelle-Calédonie en 2011, le thème était le devoir de mémoire et Primo Levi. Le Breton rencontré sur la route c’est mon grand-père.
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