Le transat du chef indien

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Si j'étais une fleur, je n'aurais pas de mains pour écrire. Si j'étais un poème, je m’ennuierais, perdu sur une étagère poussiéreuse, écrasé par le dernier Beigbeder. Si j'étais Annie  [+]

Image de Hiver 2018 - 2019
La femme de ménage a cru qu'il s'était assoupi. Son verre de Martini rouge était posé sur la table, les glaçons avaient fondu. Allongé, ici même, sur cette terrasse qu'il aimait tant ; il souriait. Les paupières closes, bien confortablement installé sur son transat favori – celui avec les petites franges qui pendent le longs des coutures du coussin, celui que nous appelions enfants le fauteuil du chef indien, Marion et moi.

Papa était parti.

Après les obsèques, je n'ai pas pu me résoudre à vendre la villa. Il adorait cette grande baraque aux volets bleus bâtie sur les hauteurs de Cassis. Je ne pouvais pas lui faire ça. Alors j'ai bradé mon appartement parisien si durement acquit de la rue Descartes, dans le cinquième, et j'ai emménagé à Cassis. Paris ne me manque pas. Adieu, la grisaille, l'haleine chargée des bouches de métro, l'agitation de la grande fourmilière. Pas de regrets. Je suis né ici. Le sud ça ne vous lâche jamais, disait Papa. Les racines sont profondes.

Assis sur le bas muret de pierres blanches qui borde la terrasse, j'attends. Le soleil a tapé toute l'après-midi et les lattes de bois restituent la chaleur sous mes pieds nus. Je guette le tintement de la sonnette et mes doigts jouent avec une pique à saucisse pour patienter.

Tout est prêt.

J'ai dressé la table avec la jolie nappe en dentelle de Maman. Les olives farcies aux anchois achetées au marché patientent, luisantes et charnues, dans un petit ramequin de terre cuite. Les émincés de poivrons rouges cuits ce matin marinent tranquillement dans l'huile d'olive, le citron, et l'ail pilé. Seul le vin chambre à l'intérieur ; il fait encore trop chaud pour le sortir. J'ai conservé les meubles de jardin d'autrefois, les chaises pliantes et le parasol en toile rouge à l'ombre duquel nous dînions pendant les grandes vacances ;  Papa, Maman et moi. Et Marion, bien sûr.

Nous avions six ans.

Je revois nos cavalcades dans les rues étroites de Cassis sous le soleil brûlant, les baignades dans les calanques l'après-midi, et cette eau translucide, à l'ombre des falaises calcaires hérissées de résineux, qui m'apparaissait plus claire encore que les yeux de mon père. En fin de journée, nous rentrions fourbus à la maison, ivres de soleil, les cheveux encore mouillés, nos serviettes et nos vêtements torsadées autour de nos nuques brunies. Mon père nous attendait à l'arrière de la villa assis sur son fauteuil de chef indien, souriant, un journal ouvert sur les cuisses. En silence, Marion et moi jetions à terre nos habits, déroulions nos serviettes humides sur les lattes de bois tièdes de la terrasse, et nous allongions côte à côte, près de Papa. Nos yeux se fermaient à l'unisson, des formes multicolores continuaient à danser sous nos paupières et, bien vite, le soleil déclinant séchait nos tignasses emmêlées et emportait avec lui au creux de l'horizon les vestiges de nos ablutions.

La petite pique de bois tourne entre mes doigts agités. Je consulte le cadran de ma montre et me lève du muret. Je marche sous le parasol rouge près de la table dressée, puis j'entre dans le salon par la baie vitrée entrouverte. A l'intérieur, je saisis la bouteille de vin et les verres à pied sur la table basse, puis je regagne la terrasse. Je dépose la bouteille et les verres à l'ombre du parasol ; mon regard glisse vers  la gauche. Un peu en retrait, la tête orientée au sud, frappé par le soleil déjà bas, il est là, le transat de mon père.
Les franges du coussin jaune nous évoquaient à Marion et à moi les vêtements portés par les indiens dans les westerns avec John Wayne, d'où ce sobriquet de « transat du chef indien » que nous lui avions donné. Les lattes et les montants sont tachés, patinés, mais encore solides. Le coussin lustré semble toujours confortable. Depuis le départ de mon père, je n'ai jamais osé m'y asseoir, à peine le regarder. J'ai toujours eu le sentiment que ce simple objet ne se laisserait pas apprivoiser par un autre que lui, que son confort lui était réservé. Je ne sais pas.

Les souvenirs affluent.

Quand le mois d'août touchait à sa fin, entre deux sourires, Marion et moi arborions une tristesse silencieuse. L'approche imminente de la date fatidique du premier septembre se lisait sur nos moues juvéniles. Nous savions tous les deux que le moment de ressortir la trousse et le cartable pour retourner en classe approchait. Marion repartirait bientôt dans sa famille à Bandolle et l'été serait terminé. Il faudrait oublier les calanques, la baignade, les sardines, les ballades en barque à Carnoux avec mon père, mais le dire c'était déjà y être, alors nous n'en parlions pas. Mes parents n'étaient pas dupes. Il était facile de remarquer que notre périmètre de jeu s'amenuisait. Nous nous éloignions le moins possible de la villa et de la terrasse, comme si cet espace nous préservait du temps qui passe, le ralentissait. Les baignades se raréfiaient et le matin nous traînions des pieds pour accompagner ma mère au marché de Cassis. Finalement, les derniers jours précédant l'au-revoir douloureux, nous ne quittions plus le grand rectangle de bois à l'arrière de la villa que pour aller au lit. Nous passions la journée à nous chamailler sur la terrasse, à tresser des fleurs sauvages cueillies dans le jardin, à jouer au badminton, à rêvasser, étendus sur nos serviettes de bain, écoutant le crincrin hypnotique des cigales qui ne prenait fin qu'avec le coucher du soleil. Mon père devinait avec humour la gravité de la situation et nous apprenait des jeux de cartes simples pour nous distraire des pensées fâcheuses. Nous jouions à la bataille, ou au Mille bornes, jusqu'à quatre ou cinq heures de l'après-midi, puis ma mère revenait de la plage et nous apportait à goûter, laissant à  Papa le loisir de lire enfin son journal.

Un moteur ronronne à l'avant de la villa.

J'entends le crépitement des gravillons de l'allée sous les pneus d'une voiture. Une portière claque. Le cœur serré, je me débarrasse de la petite pique en bois sur la pelouse. Je jette un dernier regard au dressage de la table et à mon reflet dans les carreaux de la baie vitrée du salon. Mes mains sont moites. Je prends une profonde inspiration et, au coup de sonnette, je vais ouvrir. La porte grince...

— Salut...

La jeune femme aux cheveux noirs fouille mon regard comme si elle cherchait  à l'ombre de mes paupières le souvenir du petit garçon que j'étais autrefois. Sur le pas de la porte, nos corps, qui jadis se frôlaient sans gêne, hésitent, maladroits. Derrière elle, j'aperçois sa voiture ; une vieille Peugeot blanche décapotable. Elle prend l'initiative et s'avance pour déposer une bise sur ma joue.

— J'ai appris pour ton père...

Elle effleure ma main et ajoute :

— C'est bien que tu sois revenu.

J'aimerais pleurer ou éclater de joie, mais tout ce qui me vient c'est :

— Merci... Entre. Tu as trouvé facilement ?

Elle passe la porte. Son short court et blanc contraste avec ses cuisses fines et bronzées. Ses sandales dévoilent des ongles vernis de rouge.

— Je serais venue les yeux fermés, Georges, tu te doutes, non ? répond-elle.  

Elle sourit. Ses incisives ont poussé, forcément. Ses lèvres sont plus charnues, peintes. Mais l'effet sur moi est identique. D'un tour sur elle-même, son regard balaye le rez-de-chaussée. Sans un mot, elle se dirige vers le salon pour s'immobiliser devant la baie vitrée menant à l'arrière de la villa. Je la rejoins en silence. Sans détourner ses yeux du spectacle à l'extérieur, elle dit :

— Comme dans mes souvenirs.

Nous passons de l'autre côté de la vitre, sur la terrasse. Après un bref coup d'œil sur la table et les victuailles, elle pose son regard sur le transat et le coussin à frange jaune.

— Tu l'as gardé, murmure-t-elle.

— Oui… J'ai du mal à m'y asseoir.

Elle prend ma main et sourit, un sourire franc et sans équivoque, et un instant je revois la petite fille que j'aimais. Elle m'entraîne lentement vers le transat de mon père. Après une brève hésitation, nous nous asseyons ensemble sur le coussin à frange. Le chant des cigales et le sifflement du mistral entre les tuiles du toit comblent un instant le silence, notre regard se perd au sud. Marion tourne la tête vers moi en souriant et chuchote à mon oreille :

— Voilà, c'est toi le chef indien, à présent.
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Melinda Schilge · il y a
Un tournant inéluctable, ce retour aux sources. Bien écrit, on entre dans ce cocon progressivement et l'issue de dessine, peu à peu.

Dans La renverse, vous trouverez aussi une fin qui ouvre sur autre chose.

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Georges Beckett · il y a
Merci pour votre lecture Melinda !
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Isabelle Lambin · il y a
Quelle jolie histoire, douce et émouvante, un tendre voyage entre enfance et présent, et une chute qui laisse espérer de belles retrouvailles avec la petite fille d'autrefois.
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Georges Beckett · il y a
Merci Isabelle ! Je pensais à Colette en l'écrivant. Cette si belle manière de décrire l'enfance. :)
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Magalie F. · il y a
C'est le passé et l'avenir qui se mêlent.
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Georges Beckett · il y a
Hé oui, on ne se débarrasse jamais totalement du passé. Merci pour votre lecture !
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Beedoune · il y a
Nostalgique.
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Georges Beckett · il y a
Merci, Beedoune !
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Hervé Mazoyer · il y a
Souvenirs chéris qui parfois qui nous font mal mais qui comptent tellement. D ailleurs le algie de nostalgie signifie douleur...une bien belle écriture...mes voix pour vous.
Si vous le souhaitez et seulement si ils vous plaisent vous pouvez soutenir l un ou l autre de mes deux textes présents en finale :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-peril-vert
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-ridicule-ne-tue-plus-nouvelle-humoristique

Trés amicalement.

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Georges Beckett · il y a
Merci Hervé pour ce joli commentaire et votre lecture. Je passerais lire chez vous.
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Moniroje · il y a
Hugh ! une belle page de bonheur passé et ... à venir.
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Georges Beckett · il y a
Merci Moniroje !
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Florence · il y a
merci pour ce beau moment de lecture. très bien écrit. Marion apporte une touche de légèreté bienfaisante. bravo. mes félicitations et mes voix bien sûr.
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Georges Beckett · il y a
Merci, Florence.
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Patrick Peronne · il y a
Un excellent texte. J'aime beaucoup la structure narrative et votre style est à saluer. De plus, une très jolie histoire que je soutiens avec plaisir :-)
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Georges Beckett · il y a
Merci pour votre soutien et votre lecture. L auteur en rougit.
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Papycook · il y a
Belle histoire
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Georges Beckett · il y a
Merci. Votre pseudo me dit quelque chose. ;)
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Noël Sem · il y a
Très joli texte ! Beaucoup de charme... et bien écrit.
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Georges Beckett · il y a
Je suis flatté. Merci de vous être attardé ici.

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