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Le traje abandonné

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Perle Vallens

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Il est presque dix heures et déjà le soleil brûlant annonce la fournaise de midi sur la calle del Coso. Les trottoirs de cette rue passante de Saragosse grouillent de touristes bruyants. Ils déambulent transpirant en plein soleil, appareil-photo en bandoulière et smartphone en main, marchant droit devant en direction de l'Ebre et de la basilique de Notre Dame du Pilier. Les saragossiens, eux, longent les murs, à l'ombre, goûtant la fin d'une fraîcheur moite avant écrasement total. La lueur blanche dégoulinant du ciel souligne les hauts balcons d'un liseré nacré et s'éparpille en gouttelettes de lumière sur les vitrines. Celle de la Sastreria Carmona offre à l'oeil le chatoiement des teintes vives et des riches broderies sur mannequins de bois. Une vitrine d'un autre temps...

Luis Carmona est sastre, spécialiste des vêtements et accessoires de tauromachie. Ici, on habille les toreros depuis un demi-siècle. Formé à la célèbre Sastreria Fermin de Madrid, l'aïeul de Luis, Pedro, a ouvert sa propre boutique en 1965, avec sa femme Maria. Luis est la troisième génération de la maison Carmona. La boutique de la calle del Coso a vu passer parmi les plus grands, El Cordobes, Antoñete ou Dámaso Gonzáles... Aujourd'hui, Luis est un sastre réputé, appliqué et patient, passionné par son art.
Il regarde furtivement la rue, puis sa montre avant de retourner à son office. Le sourcil froncé fait un pli vertical entre ses yeux cachés derrière de fines lunettes. Il s'impatiente et pose ses mains sur les alamares piqués de cabochons bleus et de petits cristaux sur les épaulettes de la chaquetilla. Il esquisse un sourire, satisfait du résultat de son travail, la tenue est magnifique ! Il a grande hâte de la voir essayer sur son visiteur... Ce sont plusieurs semaines de couture et de broderie dans lesquelles il a mis son savoir-faire et tout son cœur. Luis est d'une minutie toute particulière quand il s'agit d'assembler les coutures, de coudre les galons, cordons et rubans, de coordonner les couleurs et les dessins, de piquer les soutaches de perles et de pierreries... Il est d'une méticulosité qui confine à la maniaquerie ; sa recherche de perfection est constante, quitte à passer des nuits blanches sur son aiguillée.
Ses doigts habitués à l'activité saisissent machinalement la chemise sur cintre devant lui afin d'en vérifier le tomber impeccable. Rien n'est jamais laissé au hasard ici. Les soies sont soigneusement rangées sur les étagères, protégées de la lumière du soleil. Elles vibreront de leur couleur éclatante lorsque Luis ou José, son employé, les déroulera sur le comptoir, aux côtés des passementeries et des sequins pailletés d'or. Les « trajes de luz » vibrant de mille feux y sont taillés, assemblés, cousus avec un soin particulier et toute l'attention due aux artistes taurins qui défilent dans la boutique de la calle del Coso, comme ils défilent dans l'arène tête haute, droits et fiers. Ils sont comme des danseurs magnifiques, démarche féline et corps souple. Une grâce et une élégance inégalables, même par les autres personnalités qui franchissent parfois le seuil de la sastreria. Car Luis Carmona vend également des costumes de scène à des chanteurs ou des acteurs. Mais ils n'ont rien de la prestance, de la tournure parfaite et de la superbe aristocratique d'un vrai, d'un grand maestro ! Certains imaginent les toreros comme des divas, les prétendent capricieux, prétentieux et superstitieux. Comme ils se trompent ! Ce sont des êtres secrets et profonds, animés par leur foi et leur art, pénétrés d'une aura divine qui transparaît dans l'arène. C'est cette force intérieure, cette inspiration que les aficionados viennent admirer et applaudir, pas seulement un tueur de taureau ! Les anti-corridas ne comprennent rien à rien, cela désole Luis, également concerné par ces croisades absurdes. Sa vitrine a déjà été taguée, lui a été parfois injurié et montré du doigt, et même une fois brutalisé par ces gens-là.
Mais rien ne peut détourner un sastre de sa mission sacrée, qu'il exerce en véritable thuriféraire. Car habiller un torero est un vrai sacerdoce : le tailleur doit élaborer une tenue esthétique et symbolique à la hauteur du talent de son client. Il sait créer cette parure unique, l'habit de lumière qui met en valeur le charisme du torero autant que son physique. Ce costume tient de l'armure, capitonnée et festonnée, et de l'ornement, raffiné et baroque ; il garde encore aujourd'hui quelque chose du vêtement liturgique qu'il copie parfois, de ces motifs religieux et floraux empruntés aux vierges andalouses. C'est surtout une seconde peau dans laquelle se glisse le torero, qui fait corps avec lui et autorise cette transformation de l'hombre en matador...
L'essayage est toujours un moment sacré, une illumination quand la soie rehaussée de ses riches dorures vient enserrer le torse et les jambes. La fierté du matador, son regard brillant, ses attitudes pour vérifier que le vêtement lui sied, que la capote est assez large, de belle forme, qu'elle est bien en place sur l'épaule. S'enchaînent alors parfois quelques tournures. Quel privilège et quel plaisir des yeux pour un aficionado comme Luis ! Il ne se lasse pas après vingt ans de métier, de voir défiler les meilleurs professionnels du moment. Et que dire quand le traje est cousu pour un événement particulier comme une alternative. L'émotion est vive également quand il s'agit de vêtir pour la première fois un novillero. Rien de plus touchant qu'un jeune apprenti, pas tout-à-fait aguerri encore mais impatient d'en découdre dans son habit de lumière.

Le jeune Miguel Morente est attendu justement afin d'ajuster la tenue de sa première novillada. A quinze ans, il compte parmi les plus jeunes et les principaux espoirs espagnols. Adroit, souple, d'une grande vivacité et joli garçon, cet adolescent est promis à un grand avenir tauromachique. Et une belle carrière de séducteur ! Visage fin presque féminin, de grand yeux noirs aux longs cils, une bouche douce, il a l'apparence à la fois sensuelle et angélique d'un personnage de Velázquez. Mais sa figure s'anime au soleil du ruedo : un pli barre imperceptiblement le front blanc, le regard s'assombrit dans une intensité rare, énigmatique. Sous le nez droit, les narines frémissent à la façon des jeunes taureaux, comme par mimétisme. Ce corps d'enfant entre alors dans une danse primale et martiale, frappant le sol, entièrement tendu vers le ciel. A la fois calme et très concentré, il s'arque face à l'animal : «Hey, toro ! ». Les deux adversaires se comprennent à demi mots, aux sons, aux passes, à la tension palpable entre eux. Ils se reconnaissent de toute éternité et savent l'un et l'autre, par un instinct ancestral, quelle est leur destinée. D'une maturité étonnante, le jeune Miguel semble marcher sur les traces d'un autre prodige, El Juli...
Petit neveu de maestro, Miguel a intégré l'école taurine de Saragosse comme on entre au séminaire. Il en est l'un des plus brillants élèves, assidu, persévérant et surtout inspiré. Il passe tout son temps libre à apprendre et à se perfectionner ; il travaille d'arrache-pied et ne vit que pour la tauromachie, une passion unique et dévorante. Il ne rêve que de fouler le ruedo, d'affronter le fauve en face de lui. Il veut la foule et les hommages, la peur au ventre et la victoire. Ses espoirs de grandeur le conduisent jusqu'au bout. Au bout de la Grande Porte, au bout de lui-même, au bout du chemin qu'il s'est tracé depuis longtemps déjà. A six ans, il était déjà aux anges devant les passes de son grand-oncle Ruiz, par le truchement de l'écran de télévision. Tout le monde admirait le maestro, donné en exemple : il était riche, faisait le tour du monde, fréquentait des célébrités... Mais le père de Miguel le trouvait imbu de sa personne, manquant de bienveillance et de générosité, même s'il lui reconnaissait un art véritable et une sincérité dans sa façon de toréer. Et puis, il était toujours présent pour le petit Miguel, lui racontant aventures et anecdotes, lui montrant ses « égratignures », véritables décorations de chair. Après sa dernière corrida, il lui a même offert sa coleta, ce chignon factice qu'arborent les matadors. Le garçon a conservé précieusement dans sa boîte aux trésors ce trophée comme porte-bonheur. Il n'y a qu'au tailleur que l'adolescent a montré le contenu de ce coffret, qui contient également des extraits de journaux, des photos de matadors, de taureaux... Sa vie en somme.
Luis Carmona est un ami proche de la famille Morentes. Miguel est le fils qu'il n'a pas eu. Il lui voue une adoration toute paternelle ; il est comme l'oncle et le parrain, à la fois mentor et confident. Le garçon et le tailleur sont unis par le même amour de la tauromachie, adulent les mêmes taureaux, les mêmes toreros. Ils sont tous deux des admirateurs du « cyclone de Jerez », ce « pirate » miraculé, d'un courage, d'une foi et d'une force de caractère qui défient la raison. Juan José Padilla est un modèle pour Miguel : cette gueule cassée, qu'il a vu toréer deux fois, a survécu à une cornada particulièrement dangereuse qui aurait du lui coûter la vie. L'esprit romantique de Miguel pare le torero sévillan de tous les mystères et de toutes les vertus...
Très pieux, l'adolescent prie avec ferveur la Virgen Macarena, dont la médaille ne quitte jamais sa poitrine. Il s'est rendu à Séville en avril dernier, lors de la Semaine Sainte afin d'assister à la procession de la Vierge, qu'il a suivie en implorant sa protection et sa grâce jusqu'à la cathédrale, au milieu des mantilles noires et d'un parfum exubérant de dévotion. Ah, tendre la main vers la déesse (au risque d'être sacrilège, c'est ainsi qu'il la vénère) ! Et voir au loin ses larmes de diamants scintiller sous son sourire mystérieux et un peu triste. Quand l'émotion l'a submergé, il a craint étouffer et de vraies larmes ont jailli, l'eau saline coulant sur ses joues, roulant sans qu'il puisse ni qu'il ait envie de les arrêter : elles étaient des offrandes à la Vierge, comme celles de sang qu'il verserait à son tour bientôt dans l'arène, refermant les plaies ouvertes en de belles cicatrices de vaillance.
Avant de se rendre calle del Coso ce jour-là, il est passé se recueillir dans la fraîche clarté de la basilique, le visage franc et lisse tourné en secret vers la Vierge Marie, les lèvres fines qui murmurent la prière, la piété dans le regard radieux. Miguel passe pour un mystique auprès de ses camarades et son air illuminé est parfois moqué, mais il n'en a cure. Toréer le transcende, il se sent alors si proche du ciel, jusqu'à tutoyer les anges... Il ne craint pas la mort. Il sait que c'est un risque, certes calculé, et il a conscience qu'il peut mourir à tout moment sous la corne du taureau. Sa foi et son étrange gravité pour un garçon de son âge, son acceptation morbide ne cessent de préoccuper les adultes qui l'entourent. Marco, son père, le trouve trop sage, sa mère s'inquiète, même son grand-oncle Ruiz, pense qu'il devrait attendre encore un an avant sa première novillada. Seul Luis le considère prêt et le soutient de façon inconditionnelle. Le tailleur en est persuadé, Miguel est une graine de héros, un matador en devenir. Il existe entre eux un lien fusionnel, non de chair et de sang mais d'âme. Luis comprend Miguel, profondément. Il sait son intime conviction et sa passion tauromachique, qu'ils partagent tous deux, de chaque côté du traje.

Devant la sastreria, c'est pourtant un garçon nerveux qui se tient un peu raide, troublé à l'idée d'enfiler la taleguilla et la chaquetilla blanc et or que Luis a confectionnées avec une attention toute particulière. Il se sent fébrile même s'il est ici chez lui. Le tailleur a tenu à lui coudre un habit neuf plutôt que son jeune protégé ne torée dans un vêtement de seconde main. Ils ont choisi ensemble les couleurs et les dessins des alamares et des goles, inspirés de la Macarena vénérée, emperlée et fleurie. Il pense à sa première novillada à Bilbao à la fin du mois, il lui tarde tant ! Puis ce sera Albacete et enfin ici même, puisqu'il figure au cartel de la féria de Saragosse début octobre. Quel honneur ce sera de toréer ici !
Miguel s'attarde sur la vitrine qu'il connaît par cœur, puis se décide à passer la porte. Le visage de Luis s'éclaire dans un sourire.
- Miguel, enfin te voilà, je t'attendais. Approche. Viens par ici.
Le tailleur l'entraîne dans le salon d'essayage. Commence alors un ballet entre l'homme et le garçon qui ôte ses vêtements de ville. Il enfile le collant gainant blanc puis les bas roses. Viennent ensuite le pantalon parfaitement ajusté qui comprime son ventre à l'étouffer et les bretelles qui le maintiennent. Il se regarde torse nu, le muscle fin saillant et mouvant sous la peau. Il se cambre face au miroir, encore vaguement intimidé. Est-ce bien lui ce profil qui se dessine ? Ou un autre, celui qu'il deviendra sur le sable de l'arène, quand les sabots de l'animal frapperont la poussière. Il enfile la chemise à jabot immaculée, il aligne les bretelles par-dessus, puis passe le gilet et la veste courte, brodés d'or et de pierreries. Luis place le vêtement, en lissant de la main et en tirant sur les pans de la veste, il noue enfin la ceinture et la cravate de soie noire. Miguel enfile les zapatillas, dont le cuir souple épouse son pied comme un chausson de danseur. Il sautille avec un sourire enfantin puis s'observe d'un regard aigu et pénétrant, un air sérieux d'adulte sans concession flotte sur son visage. Démarre alors un face-à-face avec lui-même. Se voir ainsi embelli et plus mûr que son âge provoque un mélange soudain de peur et d'exaltation : l'envie de toréer le prend alors, urgente, irrépressible. Il imagine son premier novillo, l'œil noir, le naseau fumant, grondant et faisant se lever le sable fin autour de lui. Miguel dévisage la montera qu'il portera bientôt et dont les boucles noires évoque celles de l'animal. La coiffe d'astrakan lui rappelle les novillos Fuente Ymbro et il pense à celui qu'il affrontera bientôt. Il connaît les taureaux de cette ganaderia qu'il a eu le privilège de voir lors d'une tienta. Ricardo Gallario en est le propriétaire passionné. Il aime ses bêtes et pousse la sélection de ses taureaux de combat avec une grande maîtrise et de façon moins brutale que certains éleveurs. Ce sont des fauves magnifiques à la robe noire luisante, à l'œil belliqueux, des partenaires offensifs et braves. Apprendre à connaître son adversaire pour mieux le combattre... Miguel pense au novillo. Il pense au duende, l'appelle de ses vœux, l'a demandé en prière à la vierge. Il espère vivre cette émotion forte, connaître ce souffle suspendu au-dessus de l'arène, cette flamboyance, ce rayonnement de pureté et de vérité qui fait les grands moments de tauromachie. L'habit de lumière est l'élément tactile, sensuel et lourd, l'étoffe métaphorique du duende. L'or est comme le soleil ardent de cette magie indicible.
Miguel saisit la capote de paseo richement ornée, l'étire devant lui pour en admirer la magnificence. L'adolescent assiste à sa propre métamorphose, revêtu d'un courage tout neuf forgé dans les riches passementeries qui pèsent sur son corps et l'obligent à bomber le torse, se redresser, plus droit encore, menton levé. L'or, le sang, l'orage dans les yeux des deux combattants, toutes les couleurs du toreo se reflètent à l'instant face à lui. L'image que lui renvoient le miroir et le regard admiratif du tailleur est celle d'un vrai torero, il y a de la noblesse dans ce port altier, une aura surnaturelle dans ce regard à la fois sombre et étincelant. Hiératique et silencieux, il exécute quelques-unes des passes maintes fois répétées. En retrait, Luis respecte ce moment de recueillement et de sérénité apparente.
Miguel semble totalement maître de ses émotions et étrangement contemplatif. Mais en lui monte la fièvre, cette brûlure du duende qui l'enflamme. Cette transe, la grâce et la danse avec le taureau lui tardaient tant, il la vit maintenant, de façon improbable, dans cette boutique.
Dans un flash brutal, Miguel se voit soudainement sur le sable jaune des arènes de la Misericordia, à Saragosse. Un voile vient de lui tomber sur les yeux, un genre de brouillard trouble. C'est comme s'il se voyait ici et là-bas. Lui et son double. Il ne parvient pas à bouger ses jambes, il reste immobile et se sent marcher tout à la fois, il lui semble qu'il effectue son tour de paseo, étincelant dans son traje, la montera à la main.
Le soleil l'éclabousse de sa lumière blanche et aveuglante, elle se répand dans les gradins, où le public attend l'enfant d'ici, ce novillero zarragozano tant espéré. Le voici à genoux devant le toril, une audace, une folie douce... Suerte ! Le novillo pénètre alors dans l'arène, pelage d'ébène, œil torve, le sabot raclant le sol. Il avance, recule, semble hésiter puis fonce. Il frôle Miguel qui s'est redressé faisant voler la capote dans les airs. Il le défie du regard, agitant le tissu, qui sonne comme un grelot géant au fond de son crâne. La nervosité de l'adolescent est tangible, comme celle de l'animal, leur face-à-face dure plusieurs minutes durant lesquelles ils se jaugent. C'est à qui s'élancera le premier... Puis, les deux s'envolent à la rencontre l'un de l'autre et la danse commence. Les passes de Miguel sont nettes, des arabesques cadencées, à la fois légères et bien marquées. Les charges nerveuses et pugnaces du novillo signent la noblesse de la caste. Le public est suspendu au visage concentré et déterminé du novillero, à sa silhouette déliée, à ses veronicas élégantes. Le duende ne le quitte pas. L'animal le frôle à le toucher, il sent son souffle chaud contre son flanc. Les passes continuent en volutes fluides quand sonne l'instant de la deuxième tierce.
- Ca va, Miguel ? Tu es tout pâle. La taleguilla te serre trop ? Veux tu que je la desserre ? Tiens, bois un peu d'eau, cela te fera du bien. Il fait décidément trop chaud dans l'atelier !
Luis lui tend un verre d'eau et observe le garçon d'un air inquiet.
- Ca va. Tu sais, j'ai eu une vision. J'ai vu mon combat à Saragosse, c'était magnifique, Luis ! Je suis sûr que c'est la Macarena qui m'a envoyé ce message.
Miguel sourit, le rouge revenu aux joues, encore dans son rêve éveillé quand un second flash l'atteint au front. Troisième tierce, l'heure de la faena de muleta a sonné. Et pour l'instant rien ne se passe. Epée et cape rouge en main, il attend, les rayons du soleil dardant sur ses épaules. Il transpire et ses yeux se brouillent. Miguel reste inerte. Où est cette émotion puissante, où est le duende ? Il ne ressent plus rien en cet instant, il est perdu ! Les spectateurs s'impatientent et s'interrogent. La tête lui tourne, il lui faut faire quelque chose, absolument. Le silence de mort est pire qu'une bronca... Avec l'énergie du désespoir, il se précipite sur le novillo, lâche sa muleta, bondit sur l'animal avec l'épée dans une estocade brouillonne et absurdement dangereuse. Un geste suicidaire qui lui vaut une belle cornada. Le sable se macule de rouge sous son corps meurtri.

Le garçon tombe à terre, sans connaissance. Luis se précipite, affolé. Son jeune protégé semble ne plus respirer. Les secours arrivent dans la demi heure, peu avant l'arrivée du père de Miguel, effondré.
- Je ne comprends, pas. Tout allait bien, il était en pleine forme et superbe. Et puis, il s'est trouvé mal et s'est évanoui. Ils ont dit qu'il respirait encore. Tout ira bien, c'est probablement la chaleur...
S'enchaînent alors l'hôpital et des examens complets afin d'expliquer cette syncope brutale. Miguel a repris connaissance mais il ne se souvient de rien. L'attente est insoutenable. Les minutes semblent des heures qui s'étirent sans fin, du temps que l'on mâche à vide pour le faire passer plus vite mais qui laisse une amertume affreuse en bouche. Luis se rend à l'hôpital chaque jour. Miguel est étrangement silencieux et apathique. Au troisième jour, quand Luis entre dans la chambre, le garçon lève la tête vers le tailleur :
- Ah Luis, si tu m'avais vu. J'ai été minable. J'ai eu des visions, je me suis vu toréer comme un nul, j'étais encorné. Et je n'ai eu droit qu'au silence. Et tu aurais vu leurs airs, leurs regards...
Miguel a retrouvé la mémoire ce qui l'anéantit bien plus que son état de santé, dont il n'a guère conscience encore. Il se met à hoqueter et à s'agiter sur place.
- Miguel, calme-toi, dit sa mère
Luis tente de l'apaiser :
- Tu devais avoir la fièvre, tu as déliré, voilà tout.
- Non, non, je l'ai déjà vécu, c'était prémonitoire.
Miguel est soudain pris de tremblements violents. On appelle l'infirmière qui constate un début de convulsions et alerte l'interne. On fait sortir tout le monde de la chambre. La mère de Miguel est en larmes, elle ne cesse de répéter « Je le savais, je le savais. » en hochant la tête. Son père et Luis attendent l'interne qui les informe alors :
- Votre fils a une forme rare de pathologie cardiaque, une myocardiopathie. Il lui faut éviter les émotions fortes. Il y a là de vrais risques de mortalité. Il faut qu'il abandonne la tauromachie.
- Vous n'y pensez pas ! Toréer est toute sa vie, l'empêcher serait lui arracher le cœur, réduire son existence à néant. Vous a t il parlé de ses « visions » ? Il doit bien y avoir quelque chose à faire, un traitement ?
La voix de Luis s'écrase sous le coup de la colère et de la tristesse.
- Justement, ces visions sont probablement provoquées par le cerveau. C'est un mécanisme de protection. La cornada est irréelle, mais comprenez bien que le risque est, lui, bien réel.
Dans la chambre, Miguel dort, abruti par les sédatifs. Luis s'assied prostré dans un coin, n'osant regarder le garçon. Il ressent une lourde et absurde responsabilité, sans réellement savoir pourquoi. Cela n'a pas de sens. Rien de tout cela n'a de sens. Que faire du traje de Miguel désormais ? Le lui laisser ne serait-il pas un horrible cadeau ? Le garder pour un autre ? Non, ce serait une insulte au suerte. Et si cet habit portait malheur ? Ce traje aurait pu devenir un linceul... Plongé dans un abyme de perplexité, il ne lui reste qu'une chose à faire, le ranger, l'abandonner...

Nouvelle écrite et non retenue pour le Prix Hemingway 2017 organisé par les avocats du diable-Diable Vauvert
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M. Iraje · il y a
En tant qu'aficionados, tout ce qui me ramène à l'arène est une joie, même si ...
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Elena Hristova · il y a
J'apprécie beaucoup le côté visuel et sensoriel de votre texte qui tient tous nos sens en éveil..
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Perle Vallens · il y a
Merci, j'ose penser ma plume sensuelle et l'univers de l'habit de lumière se prête à cet élément visuel qui contribe à tisser l'ambiance de la narration.
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Pascal Depresle · il y a
Une plume au service d'une histoire, c'est le bonheur.A l'occasion, et sans aucun engagement, je vous invite à pousser les portes de mon univers, merci.
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Iméar · il y a
Récit rondement mené, tout en finesse ! Mes votes. Si vous avez un peu de temps, passez lire ma nouvelle http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/crever-sur-un-lit-de-barracudas ou mon haïku http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-chant-de-l-eau-claire ou mon très très court http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/les-cinq-font-la-paire ou les trois.
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Evinrude · il y a
Tout est ici réuni : votre plume, le rythme des phrases, le choix des mots, le décor et l'histoire...j'en oublie certainement encore !
Mon vote bien évidemment !
Puis-je vous inviter, si le cœur vous en dit, à découvrir deux de mes publications en lice pour l'automne : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-marteau-et-les-etoiles et http://short-edition.com/oeuvre/poetik/prends-ma-main-porte-ma-peine

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Guilhaine Chambon · il y a
Un beau texte d'une très belle écriture Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale et pour faire plus ample connaissance visiter ma page . Bonne journée
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Perle Vallens · il y a
Merci. Je ne vous connais pas et je suis déjà passée chez vous, par hasard. Mais existe t il des hasards ? Et j'ai aimé "au fait"...
Bonne journée à vous !

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Damien Malène · il y a
Un superbe texte qui évoque généreusement et avec grande véracité les lieux, la lumière, l'ambiance et les personnages du monde de la tauromachie. La description est dense et d'une belle écriture servie par un vocabulaire riche et pas seulement par celui de couleur locale ou technique.
J'ai vu la note concernant le prix Hemingway en fin de nouvelle, et je me permet l'hypothèse suivante : si votre nouvelle n'a pas été retenue peut-être est-ce parce qu'il y a un déséquilibre perceptible à la lecture entre la première partie : le cadre, les personnages, la technique de confection du traje (trarhé, le costume en espagnol) un peu longue, et la seconde moitié du texte : la dramaturgie où interviennent les dialogues qui dynamisent l'action, et la chute. Cette seconde partie aurait pu occuper plus de place et faire monter en puissance le drame de fin, peut-être autour du cas de conscience de Luis : se sent-il coupable ? Que faire du traje (qui en deviendra le personnage principal) ?
Mais cette suggestion ne repose que sur une intuition personnelle et n'enlève rien à la qualité de votre nouvelle.

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Perle Vallens · il y a
Merci Damien pour ce commentaire fouillé et précis, comme à votre habitude. Et la critique constructive, dont je prends note. On n'a pas toujours le recul nécessaire... Mais vous avez sans doute raison. Je pense que le volet technique et cette première partie (où je me suis fait plaisir...) est sans doute trop longue, trop "jargonnante". Merci encore de cet avis précieux.
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