Le train de 33

il y a
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Jury

J'écris à mes heures perdues, sur trois bouts de papier au terminus de mon bus pendant la pause de petites histoires du soir, et j'aime partager ces petits textes avec vous

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Ça fait un moment que je traîne chaque nuit sur le quai de notre gare. Je viens toujours un peu en avance, pour entendre le sifflet. Je m'assois toujours au même endroit, sur le banc ou l'on a laissé, à la pointe de mon canif, nos initiales : J+M=A. Douce formule d'une alchimie désuète, celle de nos amours de gosses trahis par le temps qui nous a filé entre les doigts, sans que l'on puisse rien y faire. Madeleine, elle s'est mariée à la ville, et je suis resté au village. Ici, on a pas de cinéma. Le train entre en gare. J'aperçois déjà la lueur lointaine du fanion de tête. Il quitte le tunnel. Quelques chauves-souris, affolées par le bruit, fuient dans les panaches de vapeur.
J'écoute le son strident, les trois coups de sifflet. Des volutes de vapeur noires, chargées d'étincelantes escarbilles voilent, l'espace d'un instant, la lune qui s'est faite pourtant belle, ce soir, parée de tant d'étoiles. Mes yeux se mouillent un peu. Est-ce un peu de suie ? Ne serait-ce pas plutôt l'étincelle acérée de ce souvenir funeste, quand, en cette nuit du 14 Juillet, elle est partie au bras de ce satané pompier ? Je suis resté là, sur le quai, le jour où elle s'est mariée. La noce avait presque tout le train pour elle. Aujourd'hui, le cheminot me salue, de deux doigts posés sur la visière de sa casquette, tout en essuyant l'autre main, graisseuse sur son bleu de chauffe.
Les bielles, énormes, se figent enfin. La machine essoufflée par l'effort se repose et fume. Je sais que Madeleine revient du travail et qu'elle passera là, juste devant notre banc. Les rideaux de son compartiment ne seront pas complètement tirés. Je verrais cette main gracieuse, que j'ai tant serrée, s'agiter rien que pour moi. Elle me fera notre signe. Je me souviens de nos escapades nocturnes, dans ce vieux wagon désaffecté, un Pullman, l'ancienne voiture-restaurant. Nous devenions à la fois contrôleurs, passagers, Sherlock Holmes ! Nous nous servions ces plats si exotiques !
Nous regardions dehors et nous partions soudain au Far Ouest lointain, ou en transsibérien. Nous étions si gamins ! Nous nous étions juré de nous aimer toujours, assis là sur ce banc, éclairé d'étoiles.
Le 14 Juillet, elle est tombée sur ce pompeux pompier, dans son bel uniforme, beau gosse aux grands yeux bleus. Quant à moi, je suis parti, en vert de gris, au service militaire, classe 1937, dans une ville de l'Est. J'ai pris ce train de nuit, un train rempli de soldats s'en allant marcher au pas, loin de leurs dulcinées. Quand je suis revenu, elle avait déménagé. Elle travaille aujourd'hui comme serveuse à la ville et je suis devenu le facteur du village. Elle est là, je la vois. Je devine son visage, ses doux traits familiers à travers le rideau. J'aperçois la dentelle si fine de sa manche, sa main, cette alliance maudite. Comme chaque soir, elle me salue, d'un geste, notre signe.
Au bout du quai désert, André, le chef de gare, lève le bras et je l'entends crier « attention au départ ». Les bielles et rouages reprennent vie. La machine s'ébroue lentement. Chacun reprend sa route. André s'en vient vers moi. Il me dit « Allez viens Jef, arrête ton cinéma ! On va aller se jeter un petit canon chez la mère Françoise Jef ; il me reste 3 sous, on va aller se les boire, tu sais que t'es pas tout seul ! Et les flonflons reprennent. »
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Farida Johnson · il y a
Un texte très délicat.
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Fid-Ho LAKHA · il y a
Des mots simples, une vieille gare, un vieux train, une vieille chanson, mais un amour toujours renouvelé ! Et Brel en prime! What Else?
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Eva Dayer · il y a
Le train, l'attente et ces mots de Brel... vous avez su créer toute une atmosphère, J'ai aimé.
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loup blanc · il y a
C'est surtout l'évocation de ces locomotives d'autrefois qui me plaît dans votre récit .
J'ai surtout connu celles qui faisaient le trajet Narbonne Cerbère .Le train de Paris s'y arrêtait pour avoir droit au changement de motrice .La toute dernière fois , c'était à la rentrée des classes depuis Perpignan jusqu'à Narbonne ,en septembre 1968. Aujourd'hui en 2021 c'est le TGV !! C'est pas pareil !!!
j'admire encore ces amis de ces locomotives qui les font fonctionner sur des réseaux désaffectés que la SNCF leur accordent . Merci pour cette évocation ainsi que cette belle chanson de J. Brel ,bien entendu

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Lucie Patte-Sedraine · il y a
Ah ! Ces "Madeleine" qui font écrire les écrivains ! J'ai apprécié.
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Céline Desloges · il y a
Bravo mon ami, comme à chaque fois, c'est toujours touchant de te lire et simple pour tous 💪
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Brigitte Bardou · il y a
Ce texte délicatement triste est quasiment un hommage à Brel. J'aime.
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Florence Guillanne · il y a
Une homme qui semble bien coincé dans son passé et sa nostalgie... C'est triste et joliment raconté en même temps. J'aime beaucoup la fin :)
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Armelle Fakirian · il y a
Bravo pour ce joli clin d’œil à jacques Brel, très réussi !
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M. Iraje · il y a
Et J. Brel au comptoir ... !

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