Le train

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Cela fait bien maintenant 50 ans que je lis...de tout...des nouvelles, des romans, des essais, des biographies ...puis, quand les enfants devenus adultes quittent le nid, il faut bien remplir ce vide  [+]

Par prudence, je montais toujours dans le wagon du milieu. Je me disais qu’en cas de choc frontal, je serais épargné. Seul le dernier wagon déraillerait. Dans le cas où, à l’arrêt, le train suivant nous emboutirait, alors je serais projeté à l’avant et je m’en sortirais avec quelques contusions. Mes connaissances en aérodynamiques ont toujours été limitées. Ces déductions hasardeuses ne servaient qu’à me donner le courage d’emprunter un mode de transport où je devais faire confiance à un conducteur que je ne connaissais pas.
La voie la plus rapide pour rejoindre l’autre côté de la vallée était bien le pont ferroviaire qui supportait la voie de chemin de fer en double sens. Bien impressionnant ce pont, je l’avais vu se monter. Des grues gigantesques y avaient amené ses piliers métalliques. Je redoutais les erreurs de calcul de résistances des matériaux. Cette construction me semblait revue à l’économie. Sur le quai, juste avant le départ, j’anticipais mentalement le trajet. Le train allait s’étirer pendant la montée qui précédait le pont. Je savais que pendant sa lente et laborieuse ascension, je n’aurais qu’une seule crainte : que le moteur lâche, que les freins ne répondent plus et qu’il dévale la pente en marche arrière. Je montai malgré tout et choisis une banquette dans le sens de la marche. Le wagon du milieu était presque vide.
Le dos plaqué au dossier, l’épaule calée sur la vitre, je ressentais le froid extérieur qui traversait ma veste. J’espérais que le départ fut retardé, histoire de prendre le temps de me rassurer davantage. Je pensais aussi à l’arrivée où, sur le quai, calme et joyeuse, m’attendrait Mathilde. Elle était la mère de mes deux garçons et aussi mon amoureuse. J’avais cru bon de la quitter pour une métropole lointaine et hostile mais où je pourrais enfin, le croyais-je, gagner l’argent qui nous manquait. J’avais accepté un poste qui m’occupait du matin au soir jusqu’à ce que, à peine rentré dans un petit meublé loué à cinq cents mètres de mon bureau, impatient, je me connecte et parle enfin à ma Mathilde par écran interposé. Elle avait toujours quelque chose à raconter, malgré sa vie de femme au foyer, jardinière de sept ares et demi, éleveuse d’enfants et de basse-cour. Ma vie sans Mathilde ne ressemblait à rien. Elle, au contraire, me disait qu’avec les garçons, pendant toute la semaine, elle préparait mon accueil pour le week-end. Quel menu, quel décor allaient encore me révéler son imagination débordante ! Elle s’appliquait à prendre en photo tous les moments importants vécus sans moi, afin que je n’en perde pas une miette, pour me donner l’impression que je ne les avais jamais quittés.
A peine arrivé, le vendredi soir, Mathilde me poussait dans le fauteuil et je me retrouvais assiégé par deux petits garçons et un album photo. Je la soupçonnais d’accélérer l’arrivée de ce rituel afin de coucher les garçons le plus tôt possible et qu’on se retrouve enfin seuls. Le lendemain, comme tous les samedis, je revisitais ma propre maison avec les commentaires de ses habitants du quotidien. Je prenais la mesure de tout ce que j’avais manqué. On passait l’après midi à se promener, à faire du vélo ou à jouer à cache-cache dans la maison selon le temps. Le soir, on allait dîner alternativement chez ses parents ou chez les miens qui habitaient tout près.
- Ca va ton nouveau travail ? me demandait-on inlassablement.
- Oui, très bien, je gagne bien ma vie.
Mais je ne la gagnais qu’au détriment de ce que j’aimais le plus au monde : ma femme et mes enfants. Le dimanche matin, les garçons savaient qu’ils avaient droit de nous rejoindre dans le lit pour une grasse matinée chahuteuse, mais pas avant neuf heures, leur avait-on dit. Et on les entendait tournicoter dans la maison jusqu’à l’heure autorisée. A peine, l’église voisine avait-elle entonné la série des neuf sons de cloche, qu’on percevait les pas de quatre petits pieds courant jusqu’à notre lit. Les garçons se jetaient sur moi, ignorant leur mère, sachant que je repartais le soir même. L’après-midi, je m’appliquais à les complimenter pendant qu’ils faisaient leur devoir, puis je montais finir ma valise. Les garçons y ajoutaient un ou deux dessins. Mathilde me remplissait une glacière des produits du jardin ou de son élevage, comme je l’appelais. Vers dix-huit heures, elle me reconduisait à la gare en voiture, les enfants à l’arrière, presque trop calmes pour leur jeune âge. Plus les semaines passaient, plus la séparation devenait difficile.
Ce soir-là, ni Mathilde, ni moi n’avions échangé un mot pendant le trajet du retour. Quand elle éteignit le moteur, malgré son sourire m’enjoignant de descendre de voiture, je ne pus me résoudre de continuer à les quitter ainsi toutes les semaines.
- C’est la dernière fois que je repars, Mathilde. Ma vie sans vous n’a pas de sens. Et jamais je ne vous demanderais de me suivre. Je vous sens si bien ici. Je trouverai bien quelque chose à faire dans cette vallée ou peut-être du télétravail qui ne m’obligera pas à partir aussi souvent. Ou bien, on peut monter une auto-entreprise tous les deux, je ne sais pas quoi encore, mais on n’a jamais manqué d’idées. Si tu le veux, je reste.

Mathilde me prit dans ses bras sans rien dire. Je restai perplexe face à cette étreinte ambigüe qui me laissait seul à décider.
- C’est vrai Papa ? Tu restes ?
- Je repars ce soir pour la dernière fois. Je reviens vendredi pour toujours.
Nous attendîmes l’habituelle annonce du haut-parleur d’un départ imminent. Je montai après un ultime baiser à Mathilde et aux garçons.
Après un quart d’heure de trajet, le conducteur du train avait prévenu le poste de contrôle d’un problème mécanique, mais le train poursuivait sa route, inexorablement. Le mécanicien suait sang et eau pour mettre en route le système de freinage de secours, en vain. Le conducteur avait réussi malgré tout à entamer une décélération, le train perdait petit à petit de la vitesse, mais pas assez au moment d’aborder le pont. La secousse fut telle que les deux derniers wagons se décrochèrent à son embranchement. Je sentis le train tanguer dans une oscillation interminable, le temps de reprendre sa trajectoire, espérai-je. Derrière moi, j’entendais le fracas métallique des deux wagons qui dévalaient la pente à travers champs. Mon wagon devenait alors le dernier. Le choc de la séparation lui fit entamer un balancement qui finit par avoir raison de sa volonté de rester debout : il se coucha à la sortie du pont au moment où le train s’immobilisait. Je fus projeté de la banquette vers la vitre opposée devenue le fond du wagon. Ma tête en heurta le montant. J’avais envie de vomir. Je sentais qu’un filet de sang s’écoulait de ma tempe, mais je n’osais y mettre les doigts, de peur de savoir... Une femme jeune tentait de se relever en geignant. D’autres voulaient ouvrir des fenêtres dans le clair-obscur de la nuit tombante. Un homme âgé se tenait immobile non loin de moi, allongé, les yeux fixes et grands ouverts.
J’entendais dehors des personnes descendues de l’avant du train appeler les secours mais on percevait déjà au loin le son des sirènes des pompiers. Je ne pouvais ni bouger, ni appeler. Il devait être déjà dix-neuf heures ou plus peut-être et j’imaginais Mathilde dînant avec les garçons. Elle avait certainement mis de la musique. Elle les couchera tout à l’heure après leur avoir raconté une histoire puis, comme tous les soirs, attendra mon appel.
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