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Dimanche prochain, j'irai déjeuner chez mes grands-parents en compagnie de mon frère. Nous y serons les seuls invités. Ce sera un déjeuner exceptionnel, non tant par l'occasion qui aurait pu le justifier, tel un anniversaire ou une fête de famille, que par le mets qui constituera sa raison d'être, le mobile même de cette invitation singulière. Je dis bien le mets et non le repas dans son ensemble – l'entrée, le dessert important peu en l'occurrence. Ce qui prendra alors toute son importance, sa saveur devrais-je dire, c'est que le plat en question sera préparé avec patience par un grand-père en l'honneur de ses petits-enfants : du crabe ! Un gros tourteau complètement décortiqué, comme s'il sortait directement d'une boîte. J'en salive à l'avance. Ma mère en fait de même lorsqu'elle me parle de cette invitation. Elle aimerait tant être à ma place ; c'est un événement davantage pour elle que pour moi en somme. J'ai six, huit ou dix ans. Les âges se mélangent dans ma mémoire. Cette invitation à manger du crabe s'est reproduite tout au plus deux ou trois fois dans mon enfance. Elle fait peut-être figure de souvenir-écran comme disent les psychanalystes. À quatre ans, j'aurais été bien incapable de disséquer un crabe, alors qu'à dix ans, je le faisais sans difficulté. Pourquoi, dans ces conditions, maintenir un tel rituel ? Je n'en aurai sans doute jamais la réponse.

Du plus loin qu'il m'en souvienne, j'ai toujours éprouvé une gourmandise invétérée pour ce qui touche aux produits de la mer. Je tiens cela de famille. Issu d'une lignée paternelle bretonne, plongée dans la diaspora après la grande guerre, je me suis reconstruit un mythe au travers de mes lectures, voyages et rencontres. Telles ces histoires de berniques, dénommées chapeaux chinois, décollées à la pointe du couteau de leur rocher et dégustées telles quelles. Ces drôles de bestioles constituaient, paraît-il, le repas des familles miséreuses des siècle derniers, pendant les périodes de famine, sortes d'huîtres du pauvre. J'ai bien essayé d'en manger, de ces choses là, caoutchouteuses, amères, à l'abdomen noir, répugnant. Les berniques, ma mère avait beau les attendrir à coup de battoir – comme on le faisait pour les ormeaux, aujourd'hui quasiment disparus de nos côtes – et les faire revenir dans la poêle avec un beurre d'escargot, je n'ai jamais vraiment pu m'y faire. On les rapportait en désespoir de cause, quand la pêche à pied s'était révélée par trop infructueuse. Mon père en décollait une de la pointe d'un canif rouillé, énucléait le mollusque, puis le titillait du bout des dents pour nous exhorter à l'imiter. Ses efforts, pour nous persuader que la bernique était mangeable, se terminaient pourtant par une grimace vite réprimée. Peut-être essayait-il de se convaincre lui-même ? Que d'espoir pourtant, lorsque dès le matin, à la période des grandes marées, nous partions, curieusement harnachés de notre barda de pêcheur, des sandalettes de plastique aux pieds, une épuisette dans une main, un seau ou un croc dans l'autre. Les grandes marées, promesse d'un butin fabuleux à découvrir sous les montagnes de rochers et les forêts d'algues, découvertes à marée basse ; terrains électifs d'aventures où mon frère et moi rivalisions d'ingéniosité pour découvrir, qui une étrille se déplaçant dans une mare d'eau, qui un dormeur calé sous un rocher, sa carapace brune se confondant avec les cailloux ou les galets qui l'entouraient. Je savais que mon père, avec son grand haveneau, nous ramènerait davantage de goémon que de crevettes, des crabes verts en place d'étrilles ; je songeais déjà aux bigorneaux ramassés à la va-vite avant le retour de la marée montante. J'espérais toujours tomber sur une grosse prise, du genre de celles que l'on voit aux devantures de certains restaurants ou brasseries, mais redoutais d'être confronté à une anguille, rapide comme une torpille, l'imaginant se faufiler entre mes chevilles sans défense. De retour de pêche, nous passions régulièrement devant l'étal d'une poissonnerie sur lequel s'amoncelaient, dans des paniers et des cageots, des tas de crustacés, grouillant et faisant des bulles. Bêtes énormes hérissées de pointes et d'antennes pour certaines, bleues aux pinces immobilisées dans de gros élastiques pour d'autres. Odeur de marée, d'iode, dont j'emplissais mes narines, à défaut de m'en remplir l'estomac. Cette odeur là, aujourd'hui encore, me transporte, me chavire, et je suis à nouveau le petit garçon aux jambes et aux bras nus sous le vent du large, le torse bombé pour mieux savourer l'air de l'aventure – râblé comme un tourteau, comme le disait ma mère.
Le soir, harassés et saoulés de vent, nous rincions notre pêche. Dans la cuisine, la vapeur s'échappant de la casserole laissait promettre à mes papilles un régal sans pareil. Je soulevais avec précaution le couvercle, me penchais pour humer à pleines narines les vapeurs odorantes, comme je l'aurais fait au-dessus d'un appareil de fumigation. La chaleur me brûlait le nez. Je fermais les yeux et retirais vivement mon visage, parsemé de gouttelettes. Une fois refroidis sur le bord de la fenêtre, les produits de la mer étaient disposés au centre de la table. Chacun de nous évaluait déjà sur quel crustacé il jetterait son dévolu, comparant la grosseur des pinces, jaugeant la qualité supposée de la chair des alvéoles, à l'aspect plus ou moins trapu des carapaces. Je posais un genou sur l'un des bancs de bois et me penchais encore pour humer, sans risque de brûlure, l'odeur atténuée mais plus suave des crustacés, jusqu'à me piquer le bout du nez sur les aiguillons d'une araignée. Nous suçotions plus que nous ne mangions en réalité, nous jetant d'emblée sur les pinces ou les gardant pour la fin, selon l'intensité de notre gourmandise et notre capacité à différer le plaisir à venir. À peine rassasié par le pain bis et le beurre salé, agrémentés de lampées de cidre coupé d'eau, la faim, que je sentais encore au creux de mon estomac, me faisait me hasarder vers les crabes verts. La cuisson gommait en apparence les différences, les hiérarchies, en colorant les bestioles d'un beau rouge vermillon. Pour un œil averti cependant, les crabes verts se différenciaient de leurs cousines les étrilles, à la chair délicate, par leur absence de poils sur les pattes et leur carapace bosselée, uniformément lisse. Nous les avions ramassés en désespoir de cause, quand la pêche miraculeuse s'était transformée en débâcle et que la petite araignée, faisant sa mue, les deux bébés tourteaux et la demi-douzaine d'étrilles constituaient la part la plus importante de notre récolte. Les pinces me paraissaient avenantes, mais une fois éclatées par le casse-noix, de l'eau en jaillissait, éclaboussant au passage les convives. La chair pendait, molle, blanche aux zébrures noirâtres, à l'extrémité du moignon fracassé. Il y avait comme une tromperie sur la marchandise ! Le goût, amer, violent, du crabe vert, recouvrait ma langue et mon palais. Je faisais plus ou moins la grimace, espérant que l'amertume s'atténue, essayant de retrouver par la mémoire, pour compenser cette sensation pénible et désolante, le goût du tourteau et l'odeur de l'araignée. Balayant mes scrupules, je hasardais ma main plus avant : je soulevais la languette, en forme de triangle, nichée sous le ventre, crochetais dans l'abdomen et dégageais l'ensemble. La carapace, bien sûr vide, ne contenait qu'un liquide foncé que je laissais s'écouler sur mon assiette. Je pulvérisais les alvéoles, mordais à pleines dents dans l'amas de cartilages, triant avec le bout de la langue les fragments qui m'apparaissaient comestibles. Je crachotais au passage les sortes d'écailles coincées entre les dents. Vite, une bouchée de pain et une gorgée d'eau ! Pour me débarrasser de ce goût agressif, je ramassais dans le plat une ou deux crevettes, dénommées « bouquets » pour la circonstance, leur sectionnais la tête et la queue d'un coup d'ongle, et avalais d'un coup le corps et les pattes garnies d’œufs. Le sel, je le redécouvrais le soir, une fois couché, sous un autre aspect. Il agaçait mes jambes, mes cuisses, mes fesses ; point de douche dans la maison où nous logions, la toilette était sommaire. Mon corps poisseux, étendu entre des draps rêches et humides, y imprimait son odeur de varech. Je tirais la toile de gros drap jusqu'à mon nez, puis aspirais voluptueusement les arômes qui sourdaient de ma couche.

Le grand jour est arrivé. Mon père nous accompagne. D'abord le trajet en métro, puis la marche dans un quartier du XVIIIe arrondissement de Paris, près du square des Batignolles. L'air froid de cette matinée me pique le visage. L'arrivée dans l'impasse, sombre, triste. Je serre un peu plus fort la main de mon père. L'escalier sent la cire, la rampe vibre par endroits. Nous arrivons sur le palier ; en face de nous, légèrement sur la gauche, une porte agrémentée d'une plaque de cuivre, comme celle d'un médecin, incongrue en ces lieux modestes. Notre nom y est inscrit en belles lettres anglaises. Mon grand-père nous ouvre, il sourit. En s'écartant pour nous laisser le passage, il découvre le couloir étroit, à l'image de l'impasse. Plongé dans la pénombre, il me donne envie de rebrousser chemin. L'odeur des lieux, acide, me saisit aux narines. L'appartement sent le renfermé. J'aperçois ma grand-mère qui sort de sa chambre, vêtue d'une blouse douteuse, des pantoufles éculées aux pieds. Elle m'embrasse sur les joues. Je réprime un mouvement de recul au contact des poils ornant sa lèvre supérieure qui agressent ma peau juvénile. Arrivé au fond du couloir, je pénètre dans la cuisine vaguement éclairée par une fenêtre aux vitres sales. Le soleil se fraye difficilement un chemin à travers les toits et les cheminées fumantes, pour envoyer l'un de ses rayons sur le plat trônant au centre de la table : une grande assiette en faïence de Quimper, posée à même la toile cirée. Tout cela pour nous ! Un amas de chairs blanches et rosées dans lesquelles je tente de discerner ce que je me suis construit, comme références anatomiques, en matière de crustacés. Déception et envie mêlées. Déception de ne pas voir la bête en pied, de ne pas pouvoir supputer les chances qu'elle soit «  pleine » ou non. Être dans l'impossibilité de découvrir, par moi-même, le corail et toutes ces choses répugnantes pour le commun des mortels qui les gratifie sans discernement d'un nom scatologique. Je n'irai pas chercher, avec la fourchette, le moulage parfait de la carapace, à découper en fines lamelles et à mélanger avec le blanc nacré des alvéoles, ainsi que le vermillon de l'espace inter alvéolaire qui, associés au corail assaisonné d'une vinaigrette, aillée et persillée à la mode « bréhatine », leur donnent un goût inimitable. Toutes ces merveilles que l'on garde d'ordinaire pour la fin avec un restant de pince, sorte de cerise sur le gâteau, sont noyées dans un magma informe. Envie et satisfaction de ne pas économiser sur les pattes qui émergent des chairs déchiquetées et de me dispenser du travail patient de fouilles caverneuses durant lequel la salive monte sous la langue, et que la question rituelle se pose à chaque extraction : mangerai-je ce morceau là ou non ? Le laisserai-je sur le bord de l'assiette jusqu'à ce que le tas ainsi formé m'apparaisse suffisamment volumineux, afin que j'y prélève quelques miettes, histoire de ne pas craquer complètement ? C'est décidé, je garderai la pince pour la fin, mais je ne la croquerai pas d'un coup de dent à cause de l'espèce d'os translucide qui en forme l'armature centrale. Ah ! j'aimerais tant pouvoir dévorer des steaks de crustacé, comme je l'ai vu faire au cinéma par les naufragés de l'Île mystérieuse, festoyant d'un crabe monstrueux qui avait bien failli les dévorer ! Juste retour des choses...

Avec le recul, facilité par les années écoulées depuis cette invitation, je me rends compte à présent que ce tourteau, c'était un don d'amour. Cependant, une question me taraude encore l'esprit quand je repense à ce fameux dimanche : pourquoi, après avoir mangé en silence, presque dans le recueillement, sous le regard bienveillant de mes grands-parents, une fois les parts réparties équitablement – nous y veillions mon frère et moi –, me mis-je à éprouver de la gêne ? Rassasié et honteux, voilà les états dans lesquels je me trouvai, après que j'eus nettoyé mon assiette de ses dernières paillettes, avec un croûton de pain que je laissai lentement s'amollir dans ma bouche. Peut-être était-ce le poison de la culpabilité qui s'instillait dans mes pensées, tel un venin se diffusant dans un organisme, participant ainsi à la confusion de mes sentiments ? Mais l'enfant que j'étais, à l'image des ses camarades du même âge, possédait encore cette faculté, hélas perdue depuis, de chasser une pensée désagréable, comme on le fait d'une mouche, d'un revers de main. S'adossant à sa chaise, cet enfant là, ayant eu soin de repousser son assiette et de s'essuyer les mains, se mit à éprouver une certaine plénitude qui n'était pas seulement due à la réplétion stomacale. C'était comme s'il avait mangé du bonheur à l'état pur.

PRIX

Image de Hiver 2019
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Philippe Clavel · il y a
Ce n'est pas un mince exploit que de réussir à intéresser le lecteur à la pêche et à la dégustation des fruits de mer ! Le texte est très bien documenté, bien écrit et très vivant avec tous ses détails et le rendu des émotions du narrateur.
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Joël Riou · il y a
Merci Philippe, d'être passé me lire.
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Gino · il y a
Merci ! J'ai salivé en vous lisant. De nombreux souvenirs sont remontés (Je suis breton également)
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Joël Riou · il y a
Merci Gino, et vive la Bretagne ! Elle pourrait vous inspirer pour que nous ayons le plaisir de découvrir votre prose.
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Marie Quinio · il y a
C'est magnifique ! Je me suis revue grimaçant devant les berniques (je suis bretonne également) haha. Votre description est exquise et donne l'eau à la bouche ! Et en même temps on ressent ces sentiments que vous décrivez si bien, entre cette nouvelle génération et leurs grands-parents. Bravo !
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Joël Riou · il y a
Je suis toujours heureux de faire saliver mes lectrices et lecteurs ; j'ai donc réussi à partager ma gourmandise dans ce texte. Quant à la nouvelle génération dont vous parlez, je ne sais pas si elle appréciera autant les plaisirs de la table que la mienne, encore que ma petite fille apprécie les homards, qu'elle nomme les grosses crevettes.
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Marie Quinio · il y a
Super ! Nos enfants, à Gino (ci-dessus - je l'ai immédiatement invité à vous lire!!) et moi adorent manger et bien manger ! A très bientôt !
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Sansberro · il y a
J'en salive! Ca me fait un peu penser au"Ventre de Paris" de Zola version Breizh. En tous les cas c'est un bon texte bien que je lui préfère au niveau du style" Petit éloge du stylo à plume"( même s'il ne fait pas partie de la sélection) qui est vraiment recherché et original.
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Joël Riou · il y a
Un grand merci pour vos appréciations ; il est vrai que mon texte sur le stylo à plume relève davantage de l'essai que de la nouvelle et fait appel à des références médicales et psychanalytiques.
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Emsie · il y a
Comme Mary, je suis très admirative de votre sens de la description "au scalpel", mais non dépourvue de poésie. Pas évident ! Votre texte m'a replongée dans l'ambiance des pêches aux bigorneaux de mon enfance finistérienne, à l'"Ile aux Vaches", et des festins qui s'ensuivaient. Une tradition qui s'est perpétuée de génération en génération, d'ailleurs… Le tourteau est encore "le" mets que je privilégie, quand je retourne là-bas. Les saveurs de l'enfance restent ancrées à jamais… Au-delà de cet aspect de votre texte, j'aime aussi le rapport ambivalent de l'enfant avec ses grands-parents, ce monde qui l'attire encore, mais de moins en moins, où les souvenirs sublimés se heurtent à des réalités souvent plus prosaïques. La vie, quoi ! Merci pour tout ça, Loïc, et au plaisir de vous lire :-)
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Joël Riou · il y a
Le tourteau et les bigorneaux, qu'ils soient du Finistère ou des côtes d'Armor, sont toujours délicieux. Merci pour votre appréciation, mais je ne m'appelle pas Loïc, bien que ce prénom soit répandu en Bretagne !
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Emsie · il y a
Quelle quiche je fais ! Désolée, Joël :-(((
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Joël Riou · il y a
Ce n'est pas grave, Loïc est un joli prénom !
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Miraje · il y a
Un tourteau qui était pourtant bien appétissant ... !
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Mary Benoist · il y a
Alors là, je suis scotchée devant un tel don pour la description, dans les moindres détails. Je suis admirative.
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Joël Riou · il y a
Merci beaucoup pour vos observations, il est vrai que j'aime la précision.
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jam · il y a
Bien aimé
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Joël Riou · il y a
Merci.
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Keith Simmonds · il y a
J'aime cette histoire si bien menée ! Mes voix ! Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE pour la Matinale en Cavale 2019, et vous ne serez pas déçu ! Merci d’avance et bon week-end! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1
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Joël Riou · il y a
Merci à vous
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Keith Simmonds · il y a
A bientôt sur ma page, Joël !
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Fantec · il y a
Là, j'ai envie de manger du tourteau. Mais ces sales berniques, si bien décrites, non merci. Vos descriptions si bien détaillées font remonter de vieux souvenirs !
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Joël Riou · il y a
Ah ! nostalgie, quand tu nous tiens !
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