Le touriste #2

il y a
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Baptême dans la BD, confirmation dans l'écriture, en attente d'une canonisation pour l'ensemble de mon œuvre. http://clementpaquis.com/ @clementpaquis  [+]

Je sirote une bière à la terrasse d'une brasserie parisienne. Je suis vêtu d'un complet veston à la mode de l'époque. Dans la poche extérieure droite de mon veston, qu'on appelle gousset, il y a une montre du même nom. Une jolie tocante Movado en or que je me suis payée avec ma liasse de billets et sur les conseils de Joseph. Lorsque le bijoutier a vu à mon poignet la grosse montre à quartz chrono et écran lumineux que je portais, il m'en a offert cinq-cent francs. Ce truc, c'est un gadget que je me suis offert sur Amazon pour une vingtaine d'euros. Du toc à mon époque, mais un exemplaire unique à la sienne. Nous avons tous les deux fait une affaire.
Sur ma tête, un joli chapeau Haut-de-Forme auquel j'ai un peu de mal à m'habituer. C'est que c'est encombrant ces machins-là ! Joseph, ça a été mon premier contact dans ce monde de jadis. Il m'a vu atterrir dans sur tas d'ordures en pleine nuit et s'il n'avait pas été bien éméché, je crois qu'il en aurait fait une crise cardiaque. Ma chance, c'est que Joseph est un scientifique. Un astronome plus précisément. Mes explications à propos du voyage dans le temps l'ont convaincu et il a décidé de me servir de guide. Fallait le voir, ce Joseph-là, tout excité à l'idée de me faire découvrir son époque ! J'aurais pu tellement plus mal tomber ! Mais la littérature du XIXe a déjà bien préparé les esprits au genre de la science-fiction. Jules Verne, Edgar Allan Poe, H.G Wells, tout ce petit monde qui commençait déjà à astiquer les cuivres du fantastique a lubrifié les esprits des lecteurs qui peuvent désormais concevoir un autre monde en un autre temps.
Joseph me pose un milliard de question et j'essaie de répondre le plus justement possible. Des questions sur l'Histoire, sur la science, la guerre, la France et son avenir bien évidemment. Je lui épargne pour l'instant les divagations de notre temps. Les changements de sexe, les mariages entre invertis, la déliquescence de l'idée de nation, les femmes en politique, le culte de l'excuse et du repentir, le cosmopolitisme... J'ai pas le cœur à lui assassiner le moral avec tout ça. Je suis arrivé en 1885. C'est l'année de naissance de mon arrière grand-mère, Irma. Et cette France pourtant si proche de la mienne dans le temps est à des années lumières du monde que j'ai quitté. Tout y semble plus... logique. C'est bien comme ça qu'il faut le dire. Parmi les inconvénients, il y a l'odeur corporelle de bien des personnes. Faut dire que l'hygiène est un concept encore pas mal relatif et pas toujours bien implanté dans les mœurs. On se lave à la bassine, on va aux bains-douches une fois par semaine, on utilise le même savon pour le linge et la peau et les cabines de douches n'ont pas encore envahi les maisons et appartements. L'hygiène dentaire me semble quant à lui quasiment inexistant. Bien des dents sont cariées, les sourires sont discrets afin de ne pas afficher de dentitions suspectes. Y compris chez les plus jeunes. Le magnifique visage d'une jeune fille en fleur peut se trouver facilement gâché par quelques dents gâtées au bon milieu d'un sourire angélique.
Et ça fume... Rien qu'à l'endroit où j'écris ces mots, à la terrasse des Deux Magots, il flotte au-dessus des têtes un épais nuage de fumée. Je dirais que quatre personnes sur cinq fument la pipe. Les gens n'ont aucun complexe vis à vis du tabac dont les vertus imaginaires sont bien souvent vantées par le monde médical.
J'en suis à ma deuxième bière, je me sens légèrement gris. Joseph me regarde comme si j'étais le petit Jésus. Je réponds à ses questions, il répond aux miennes et chacun en apprend un peu plus sur l'époque de l'autre.
Je lui ai expliqué, à Joseph, le voyage dans le temps avec mes mots de monsieur tout-le-monde. Les gens du CERN qui plient l'espace-temps, les trous de ver générés par leurs appareils. Puis quand ses questions me semblent trop techniques et que je ne sais plus y répondre, je hausse les épaules. Je dis que je ne suis que le voyageur, moi. Pas celui qui conçoit l'appareil.

J'ai pris une chambre à l'Hôtel du Louvre. Je m'y sens comme un coq en pâte. Je dépense mon argent avec prudence même si j'en ai encore beaucoup pour le moment. Je sais que je serai rentré chez moi d'ici à deux semaines car c'est ainsi que j'ai paramétré l'appareil temporel. Malgré tout, faut bien se dire qu'on est pas à l'abri d'une tuile. Prudence est mère de sûreté, tout ça...
Je passe la plupart de mes soirées au théâtre, la plupart de mes après-midi aux terrasses des cafés, et je prends la totalité de mes repas au restaurant. C'est une belle vie que la mienne. Joseph m'accompagne dans cette vie de Cocagne. Je l'arrose et le nourris avec plaisir. Il est ma seule connaissance et peut-être bien mon seul ami dans ce Paris d'autrefois.

Depuis quelques jours, je prends mon dîner à la table du même restaurant. La Brasserie Gallopin, rue Notre-Dame des Victoires. Cher, mais succulent. Au-delà de la carte alléchante, des cocktails délicieux et de l'ambiance enivrante de l'endroit, il y a cette fille de laquelle je n'arrive pas à décoller mon regard. C'est toujours mal barré quand une femme se pointe dans une histoire qui se veut régler comme une du papier à musique. Une femme, c'est un genre de poignée de sable qu'on jette dans une horlogerie bien huilée, ça se termine toujours en catastrophe.




A suivre...
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Les Histoires de RAC · il y a
Ça sent l'intrigue... On attend la suite ♫
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Randolph B. · il y a
J'ai grandement apprécié ce retour vers le XIX ème, qui nous fait voir le présent d'un regard nouveau. Admirable érudition, ou/et documentation.
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Ginette Flora Amouma · il y a
O tempora o mores ! Que sommes-nous devenus ?
Un regard franc et cru sur les humains de ce temps ou un autre.

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Caroline R · il y a
"Le Touriste #2" nous transporte au XIXème siècle et bien que ce voyage dans le temps soit minutieusement "paramétré", le temps s'est littéralement arrêté, mêlant nostalgie, langueur et mélancolie.
L'ordre des choses et du temps semble s'être inversé. Comme si l'état de Spleen décrit par Baudelaire caractérisait davantage notre époque actuelle et que notre seule issue était ce voyage dans le temps...plein de promesses ... si réaliste et si touchant...!!
Impatiente de lire le Touriste #3 ...

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