Le Tour des Triplés

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Un vrai sens de la narration se déploie dans ce texte ! Une plume travaillée tout en fluidité et des personnages bien campés réussissent à

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This is the end Beautiful friend This is the end My only friend, the end Of our elaborate plans, the end Of everything that stands, the end No safety or surprise, the ... [+]

Image de Grand Prix - Été 2022
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C'est fragile, un soir de juillet, c'est assis sur le bord de la fenêtre, et un rien peut le faire basculer dans le vide.
Quand Mona était petite, elle avait fait cela avec un pot de fleurs qui garnissait l'appui de fenêtre extérieur de sa chambre. Elle l'avait poussé un tout petit peu, chaque soir des vacances. Et, quelques jours avant la rentrée – Mona avait déjà sa nouvelle mallette et sa marraine lui avait offert un plumier qui se dépliait en trois parties, avec des petits élastiques pour maintenir tous les crayons et les marqueurs bien en place – le pot de fleurs était tombé et s'était écrasé sur la terrasse. Elle avait eu très peur de se faire gronder, mais c'était l'été où Papa était en train de partir, il s'engueulait avec Maman, puis il dormait en bas, sur le canapé, ou il s'en allait en voiture au beau milieu de la nuit. Il revenait le lendemain, passait la main dans les cheveux de Mona d'un air embêté, repartait avec des valises. Elle en avait parlé aux grandes sœurs, mais elles n'étaient pas inquiètes, elles avaient dit : ils ont toujours été comme ça, ne te fais pas de souci, ils vont finir par se réconcilier. Et Claire, avant de repartir à Bruxelles, lui avait donné un échantillon de Soir de Paris, une boîte en carton qu'on pouvait soulever pour découvrir un adorable et minuscule flacon bleu nuit bien calé sur son socle doré.
Un matin, quand Mona était descendue, le pot de fleurs cassé avait été ramassé, la terre balayée. Au milieu de la terrasse, Maman était assise sur une chaise, droite et immobile, comme le flacon de Soir de Paris sur son socle. Tout le reste du mobilier de jardin avait été replié, rangé sous des housses pour l'hiver. Papa était parti.
« Sortons un peu, sinon je vais devenir folle » avait dit Maman, à l'issue de cette première journée sans Papa. C'était après le souper, quand d'habitude ses parents s'installaient tous les deux, dans le salon en hiver, sur la terrasse à la belle saison. Du temps où elles vivaient encore là, les grandes sœurs montaient étudier dans leur chambre, et Mona s'asseyait par terre pour jouer aux Barbies ou regarder des bédés.
Pour exorciser cette heure désormais haïssable, Maman et Mona avaient fait ce qu'elles appelaient « le tour des triplés » : traverser le parc à côté de la maison, longer le nouveau lotissement, monter la grand-rue, contourner l'église, et revenir en passant devant chez les triplés, et faire au passage une réflexion comme : "Trois bébés à la fois, tu imagines", ou : "Oh mon Dieu, je n'aimerais pas être à la place de leur pauvre mère."
De ce soir-là, tous les jours, Maman et Mona avaient fait ensemble le tour des triplés. Les soirs mélancoliques de septembre, où Mona racontait à sa mère comment sa classe avait été repeinte pendant les vacances, et qu'elle était assise à côté de Joffrey qui sentait le chien car il avait un chien, mais qui était gentil. Puis tous les soirs pluvieux et glacés de cet automne, trois enfants en même temps, tu te rends compte ? Jusqu'à l'anniversaire de Mona, où Papa envoya un coffret de peintures et une carte de bon anniversaire, puis de nouveau jusqu'à Noël, comment ont-ils trouvé le temps de décorer leur maison avec trois gosses dans les pattes ?
Quand les grandes sœurs, parfois une, parfois les deux, revenaient, Maman restait dans la cuisine avec elles et elles discutaient très tard, et il n'y avait pas de tour des triplés ce soir-là. Mona était contente de rester au chaud, et un peu triste aussi, elle ne savait pas pourquoi. Elle pensait aux triplés, ils devaient dormir déjà, est-ce qu'ils avaient trois petits berceaux ou un grand lit comme dans les contes ? Est-ce qu'ils se ressemblaient ? Est-ce qu'il arrivait à leur maman de les confondre ?
Pour Noël, Papa envoya à Mona une carte de joyeux Noël, deux bédés et un carnet de mandalas à colorier, ce qui lui serra le cœur car elle aimait peindre et dessiner mais avait toujours détesté colorier, et Papa devait bien le savoir tout de même. Ou alors il avait oublié. Il avait peut-être une nouvelle maison, avec de nouveaux enfants qui aimaient colorier, et il avait confondu Mona avec eux. Les grandes sœurs revinrent à la maison, elles décorèrent le sapin avec les bricolages écrasés fabriqués à l'école quand elles étaient petites, et elles s'appliquèrent, toutes les quatre avec Maman, à faire comme d'habitude et à passer un bon réveillon. Mais, à minuit, Maman éclata en sanglots devant la crèche, et Claire lança : qui veut jouer à Pingu Folies ? C'était un jeu qu'Isabelle avait reçu à son premier Noël, elle avait six mois et était bien trop petite pour en profiter. Ils y jouaient à chaque vingt-quatre décembre. Maman s'était réfugiée dans la cuisine et avait commencé à laver la vaisselle bruyamment. Mona et les grandes sœurs avaient regardé les petits pingouins criards se bousculer sur la banquise en plastique jusqu'à ce que leurs yeux soient secs et douloureux.
Ensuite, les grandes sœurs repartirent à Bruxelles, et Mona et Maman firent à nouveau, dans le froid cassant de janvier, le tour des triplés. Les silhouettes noires des sapins de Noël rejetés se découpaient sinistrement sur les trottoirs, il faisait glacial et elles n'avaient pas grand-chose à se raconter. C'était un soulagement d'arriver devant la maison des triplés et de s'extasier sur le courage de leur mère, tout ce travail que donne un tout-petit multiplié par trois, tu imagines.
Claire trouva un job dans un restaurant, et n'eut plus vraiment de week-end libre pour revenir à la maison. Isabelle était en stage dans une entreprise qui fabriquait des tuyaux, ce qui l'empêchait également, par un lien que tout le monde semblait trouver logique mais que Mona ne saisissait pas, de venir voir sa mère et sa petite sœur. Mona, qui s'ennuyait, coloria finalement tous les mandalas du cahier. Papa avait deviné qu'elle aimerait cela, même si quand elle était petite elle n'aimait pas tellement colorier.
En mars, elle fut invitée à une soirée pyjama chez Sabrina, une fille de sa classe avec laquelle Mona ne s'entendait pas particulièrement, mais c'était sympa quand même avait dit Maman. Elles restèrent debout jusqu'à onze heures trente, puis la maman de Sabrina leur cria de dormir, et elles chuchotèrent encore un long moment sous la couette avec la lampe de poche.
Le printemps revint à pas de velours, comme un vieux chat, qu'on croyait disparu à jamais, qu'on retrouve un beau matin dans le jardin, en train de laper l'eau d'un bac de fleurs et qui jette un regard méprisant sur votre enthousiasme.
Un soir que Mona et Maman terminaient leur balade, elles virent les triplés pour la première fois. Leurs parents discutaient à la barrière avec un couple d'amis, à qui ils souhaitaient un bon retour, et merci d'être venus. Légèrement en retrait, sur la pelouse, se tenaient les triplés, deux garçons et une fille, roses, maigres et blonds. Ils devaient avoir une douzaine d'années et Mona réalisa soudain que contrairement à ce qu'elle avait toujours imaginé, ils n'étaient pas des bébés, pas du tout, ils étaient même plus grands qu'elle, et la fille portait une robe orange à bretelles qui était la plus jolie chose que Mona eût jamais vue.
Trois enfants du même âge, quel boulot tout de même, souligna Maman, et Mona se sentit soudain raisonnable et adulte, et inondée d'un élan inconnu, étourdissant, qui donnait envie de danser.
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Image de Annabel Seynave-
Annabel Seynave-  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci à Short Edition pour le macaron "recommandé".
Merci à vous tous, mes amis, qui avez aimé et soutenu ce texte tout au long de ce prix et de cette finale. J'ai été infiniment touchée par vos commentaires chaleureux et sensibles. Au plaisir toujours renouvelé de vous lire !

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Fabienne Dulac · il y a
Quel joli texte, tout en finesse et en nuances. Tout est vu à hauteur d'enfant, mais en évitant l'écueil des remarques infantiles. C'est très chouette, bravo.
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Annabel Seynave- · il y a
Merci beaucoup, Fabienne.
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Antoine Finck · il y a
Très belle ambiance dans ce texte tout en nuances.
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Annabel Seynave- · il y a
Merci de votre gentillesse.
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BENNACEUR LIMOURI · il y a
Bravo! Au fil de la lecture, j'ai eu l'impression de côtoyer Mona. Je la voyais gambader tout près de moi. Encore "bravo" pour cet instant de vie si merveilleux que je viens de vivre.
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Annabel Seynave- · il y a
Merci pour ce gentil message !
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Marina Torre · il y a
J'ai eu le sentiment de lire un chapitre de livre, un vrai, imprimé, avec des pages en vrai papier qui bruisse sous les doigts. Et cette écriture, ce style direct/indirect (je ne sais si cela porte un nom, sans doute, puisque tout en littérature a été analysé)... quelle belle surprise! Merci.
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Annabel Seynave- · il y a
Merci pour ce magnifique compliment ! J'adore l'idée du livre papier !
Et bravo pour votre texte, dont je conseille la lecture à ceux qui passent par ici : Hop, Kremlin (Marina Torre)

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