Le tour de magie

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Étudiante au conservatoire en piano et chant, lectrice acharnée, titulaire d' un bac L et d' une licence de musicologie, professeur de piano...et auteure en errance à travers la ville et la  [+]

La fête foraine battait son plein ce jour-là. La foule se pressait pour découvrir toutes les attractions, en ce jour ensoleillé de printemps; des cris de joie fusaient des manèges, l'adrénaline était palpable. Le son mat des boîtes de conserve du chamboule-tout dégringolant se mêlait au tintement métallique des plombs du tir à la carabine, et au refrain mélodieux d'un orgue de barbarie. L'odeur suave de la barbe-à-papa et des pommes d'amour se répandait de partout, et les chapiteaux étaient autant de berlingots multicolores semés à travers le champ de foire, abritant différents commerces et spectacles: stand de victuailles, représentation d'acrobates volant sur un trapèze, animaux exotiques...Il y avait aussi une vieille diseuse de bonne aventure, sèche et rabougrie dans le pénombre mystérieux de sa tente, comme un vieil arbre calciné par un feu de forêt, et, détail qui nous intéresse tout particulièrement, l'antre du magicien.
La concentration de badauds était particulièrement dense à cet endroit , preuve que les divertissements traditionnels ont toujours du succès, même à l'heure du tout-écran; notre sorcier du jour, recouvert plutôt que vêtu d'une cape étoilée, eu égard à sa petite taille, était un méridional jovial, court sur pattes et dru de poil (les mauvaises langues susurrent qu'il en sortait même de ses oreilles).
«Approchez, approchez tout le monde!» grasseyait-il avec son accent fleurant bon l'aïoli et le pastis. «Le grand spectacle de magie va commencer, seulement dix euros la place!»
Des enfants enthousiastes tiraient leurs parents par la main, et ceux-ci cédaient, ravis au fond que leur progéniture profite bien de cette journée. C'est à cet instant que nous rencontrons nos héros, la petite Justine et son oncle Marvin.
«Tonton, tonton, supplia la petite fille, s'il te plaît, allons voir le spectacle!»
Son oncle, un échalas blond d'un quart de siècle et des poussières, hésita. Ils avaient fait tous les manèges du parc, y compris le toboggan géant à spirale et les chaises volantes, et, à la demande de l'enfant, il avait du les essayer avec elle. Les promeneurs avaient souri à la vue de ce grand escogriffe aux cheveux bouclés, perché sur un cheval du carrousel avec l' air renfrogné qui lui était propre. De plus, il venait de claquer vingt balles chez la chiromancienne que nous avons rencontré tantôt, dans l'espoir de connaître l'avenir de son poste au Garage du Soleil, où son boulot d'employé tenait par un fil en pointillés. Malheureusement, son futur n'en était pas plus clair, la vieille gitane s'étant contentée de scruter sa main, en chuchotant «Beaucoup d'argent, beaucoup de femmes», d'une voix rauque, alors que ni l'une ni l'autre de ces prévisions n'était près de se réaliser de sitôt...
«Allez tonton...» Justine se faisait plus insistante. «S'il te plaît, écoute c'est la musique du film que tu aimes bien!» En effet, la bande-son de «Mission impossible», le long-métrage préféré du jeune homme, accompagnait la prestation en sourdine. Conquis, Marvin sourit avec indulgence et acheta les places, hochant la tête au rythme du morceau. Le silence se fit dans l'assemblée.
«Bonjour, les enfants! Aloors vous êtes contents d'être là?»

«Oui!!»

«Supeeer! Alors on va commencer par un vieux, vieux tour de sorcier, on va faire apparaître un lapin!»

Les tours de passe-passe se succédèrent, plutôt traditionnels mais bien rodés: le lapin apparaissant dans un haut de forme, la carte devinée par un complice dans le public, les foulards dénoués par magie. Chaque tour était suivi d'une ovation de la part des enfants ravis. Marvin était content de voir sa nièce s'amuser, même s'il avait hâte que sa sœur revienne la chercher pour pouvoir réintégrer le pénombre de son atelier chez lui, où il remettait sur pied une vieille moto de collection. Il comptait les minutes désormais. Le magicien lui fatiguait les oreilles avec sa voix tonitruante, et, au fur et à mesure que le spectacle avançait, ses yeux se paraient d'une drôle de lueur...

«Allez Allez allez, Messieurs-Dames! Vous vous amusez bien, les enfants?»

«Oui!»

«Alors on va passer à la clé de voûte de notre spectacle! La têêête volante! Il me faut un volontaire!»

Le public s'échauffait, se bousculait déjà, mais notre sorcier cria:
«Non, je veux le grand monsieur là bas!» en désignant Marvin. Celui-ci faisait non de la tête, mais sa nièce le poussait, l'exhortait.
«Allez, monsieur, c'est rien qu'un petit tour de magie, vous verrez, ça sera terminé en moins de cinq secondes!» Personne ne l'entendit ricaner.
Notre héros (ou plutôt, antihéros) céda de mauvaise grâce et traîna des pieds jusqu'à l'estrade.
«Les enfants, la magie va opérer! La tête de ce monsieur va se détacher de son corps et faire un looong voyage!»
Sur-ce, il sortit un long sabre bien aiguisé et trancha d'un coup vif et sec le coup du jeune homme. Une fontaine de sang jaillit des artères, des os et muscles broyés; mais le plus spectaculaire effectivement fut la tête qui, emportée par l'élan du geste, fut projetée hors de la tente et envoyée au loin, le nez encore chaussé de lunettes. Un véritable ouragan d'applaudissements envahit la salle, les enfants émerveillés tapaient du pied et battaient des mains, en criant «encore, encore!»
Mais le spectacle était terminé. Déjà, le bonimenteur de foire rangeait son matériel.
«L'année prochaine, les enfants», fit-il en entassant le cadavre dans un grand sac en plastique noir. La maman de Justine s'approchait pour reprendre sa fille.
«Et tonton Marvin?» Interrogea -t elle d'un œil suspicieux. La petite fille lui raconta avec joie le tour de magie.
«Le monsieur là-bas, eh bien il a fait voler sa tête vers les étoiles!»
«Arrête de raconter des bêtises», gronda-t-elle. Elle soupira. Elle connaissait trop bien son frère, il devait être déjà reparti chez lui pour bricoler sa moto qu'il ne pouvait quitter cinq minutes, en véritable passionné de mécanique, laissant sa nièce de sept ans ici sans surveillance.
A quelques centaines de mètres de là, la tête pourrissait derrière une barrière, gardant jusqu'à dans la mort son expression taciturne, alors que des mouches bourdonnaient autour, métaphores de toutes les personnes qui l'avaient importunées au cours de sa vie.
Le magicien finit de plier bagage, claqua d'un coup sec la porte de sa camionnette et se tira de là avant que la police ne vienne mettre le nez là dedans. Il était en réalité un psychopathe très porté sur les mises en scènes, échappé de l'hôpital psychiatrique voisin, et il n'en était pas à son premier tour de magie...
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Les Histoires de RAC · il y a
Un récit bien mené (même si j'ai deviné la chute !). A+