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Le Torchon qui brûle

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Didier Noël

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Hier, c’était son anniversaire et pas n’importe quel anniversaire. Celui de ses cinquante ans. Jamais il n’avait pensé en arriver là. Non pas de mourir prématurément. Mais de devoir se regarder dans une glace et de se dire : « Tu as cinquante balais mon vieux !... Cinquante balais !... Putain ! Cinquante balais !... Ou cinquante putains de balais. Et qu’en as-tu fait de ces balais ? Le ménage ! Le grand ménage dans ta vie. Rien n’a survécu. Ton couple a explosé en vol. Les enfants ont pris la tangente sans vraiment prévenir. Encore que les enfants, sauf événement exceptionnel, sauf entêtement tanguistique, ce n’est pas fait pour rester au nid. Si l’on croit ça, c’est la déprime assurée. La dépression. La petite dép’ comme disent les bobos en mal d’originalité linguistique ».
Les siens s’étaient carapatés de bonne heure, au milieu des orages et des tornades qui traversaient régulièrement le paysage familial : c’était peut-être mieux ainsi. Il avait fait ce qu’il fallait pour qu’ils soient équipés des bagages qui leur convenaient : il n’avait donc rien à se reprocher. C’est ainsi qu’il avait considéré son rôle de père. Pour ce qui concernait l’affection, il aurait fallu qu’il en ait le temps et peut-être aussi la capacité.
Ses progénitures voyageaient par-delà le monde au service de nobles causes : l’une à la recherche de solutions écologiques en réponse à la pollution exponentielle de la planète, l’autre au secours de populations de grands singes en voie de disparition.
Il s’avouait de temps en temps, être quand même fier de leurs choix, lui qui n’avait jusqu’ici pas vraiment œuvré tout à fait dans le même sens. La boîte qu’il avait créée il y avait bientôt près de trente ans, n’avait jamais été un modèle de respect de la faune et de la flore. La fabrication des produits de beauté dont elle inondait le monde participait, c’était de notoriété publique, à la déforestation et à la disparition de nombreuses espèces animales. Il avait dû plusieurs fois batailler devant les tribunaux sous les coups de boutoir d’associations de toutes natures, déterminées à le mettre, lui et son entreprise, face aux responsabilités de catastrophes écologiques. Il avait parfois posé un genou à terre mais avait toujours trouvé la force de se relever et de porter des estocades juridiques qui ne dupaient personne mais qui rendaient à ses activités leur légitimité.
Sa femme l’avait quitté, il y avait maintenant... il ne savait plus vraiment. Trois ans ? Quatre ans ? Qu’importe. Ce n’était pas important et elle ne lui manquait pas. Comment aurait-elle pu lui manquer ? Elle avait pourri systématiquement tout ce qu’il avait construit. La seule réussite qu’elle lui avait reconnue, et encore sûrement à contrecœur, c’était les gosses. Pour le reste rien n’avait échappé à sa critique systématique et de principe. Elle n’avait le concernant qu’un mot à la bouche : trop ! Son boulot... trop prenant ! Les vacances... trop rares et trop quelconques ! Ses amis... trop cons ! Ses parents... trop bouzeux ! Ses vêtements trop à chier !
A contrario, lui la jugeait plutôt « pas assez » : pas assez disponible, pas assez modeste ni humble, pas assez sociable, pas assez tolérante, pas assez aimante, pas assez sexy, pas assez libérée. « Trop » et « pas assez » n’avaient pas été les bons colocataires de l’appartement de leur existence. Un amour passionné aurait eu raison de ces différents, mais de passion non plus il n’avait entre eux, jamais été question.
Hier, il avait fêté ces fameux cinquante ans avec quelques cons de ses amis, ses préférés, ses vrais amis, les plus sincères, les plus fidèles et aussi curieusement ceux que sa femme détestait le plus : Michel, son associé de la première heure. Alban, son partenaire de tennis de toujours, flic de son état. Cédric un copain de collège perdu de vue puis retrouvé grâce aux réseaux sociaux, prof de guitare et Marc, l’agent d’assurances qui lui avait fait signer ses premiers contrats à sa majorité et accessoirement grand amateur de jupons.
Il les avait invités à une soirée dite « soirée d’adieu ». Aucun n’avait compris de quels adieux il pouvait s’agir. Paul n’était prêt pour aucun départ. Lorsqu’ils s’étaient retrouvés au « Torchon Qui Brûle » leur « cantoche » habituelle, les doutes se lisaient sur leurs visages. Le principal intéressé s’étant un peu fait attendre, ils avaient eu le loisir d’échanger sur cette « soirée d’adieu », sur cette appellation énigmatique.
Paul, était friand de subtilités de langage, ce qui les avait amenés à imaginer toutes sortes d’interprétations, de plus en plus farfelues au fil des hypothèses.
— Soirée d’adieu au tennis ?
— Ne parle pas de malheur !
— Soirée d’adieu à l’hétérosexualité. Paul devient homo !
— Ne parle pas de malheur
— Soirée d’adieu à sa femme ! Ça c’est déjà fait !
— Ne parle pas de bonheur !
— Soirée d’adieu à la bonne cuisine !
— Qu’est-ce qu’on ferait là ce soir ?
Ils en étaient là lorsque l’intéressé était arrivé. Après des poignées de main viriles, complétées par des bises comme le font maintenant les hommes, ils s’étaient attablés dans un angle. Michel avait ouvert le feu :
— C’est quoi cette soirée d’adieu Paul ?
— A qui dis-tu adieu ce soir ?
— A part à ton premier demi-siècle d’existence sur la terre !
— Pas à nous en tout cas ?
Paul avait pris le temps de sa réponse, laissant ses quatre cons favoris bouches bées, sourires figés, presque inquiets.
— Les gars, demain je change de vie.
— Demain tu changes de slip comme tous les jours et c’est tout ! Avait plaisanté Marc.
— Aussi ! Mais surtout, je change de vie.
— Bon le temps que tu t’expliques, déjà on va boire un coup ! Avait lancé Alban. Roland amène-nous une roteuse. C’est les cinquante ans de Mossieur Paul. Pour l’instant il fait sa mystérieuse mais après une bonne dose de bulles, il sera moins muette.
L’instant de le dire, la bouteille de Champagne était arrivée à bon port, précédant de quelques secondes un cliquetis de coupes qui s’entrechoquent. Michel était revenu à la charge :
— Alors, quel est donc le thème de cette soirée d’adieu ? Quels adieux ?
— Demain j’arrête tout. Le boulot tout d’abord. Et puis je change de costume d’homme.
— De slip, je t’ai dit !
— Arrête tes conneries Marc, laisse le parler.
Le ton de Paul avait été solennel. Les autres n’avaient plus ri.
— J’ai estimé que j’avais assez fait de conneries. Michel ça fera bientôt trente an qu’on est associés, trente ans qu’on contamine la boule. Je n’ai plus envie de participer à ça. J’ai pris contact avec notre avocat, il a tout ce qu’il faut en main pour te vendre mes parts de la boite à vil prix. Passe à son cabinet demain.
— Mais... ? Avait avancé Michel.
Le seul regard de Paul avait suffi à éteindre sa protestation.
— Je veux vivre dans la simplicité de mon petit appart’ sans faire chier personne. Avoir le temps de me consacrer à ce que je n’ai pas pu faire jusqu’ici.
— Comme ?
— Comme apprendre le piano, écrire, me préoccuper un peu des autres, des enfants s’ils le veulent bien, sans contrainte, sans obligation de résultat, sans stress de bonne fin. Je ne veux plus de challenges de production, de ventes ou de je ne sais quoi. Je ne veux que des défis avec moi-même, m’auto-suffire et profiter des plaisirs simples de la vie.
— Ah ! Tu aimes toujours les femmes alors ?
— Bien sûr. Quel rapport Marc ?
— Rapport aux « plaisirs de la vie ». Je ne voudrais pas que mon pote devienne moine bouddhiste ou vire sa cuti.
— Je te remercie de ta bienveillance. Sois tranquille ! Rien à l’horizon de ce côté-là.
— Et tu vas vivre de quoi ? S’était inquiété Alban.
— D’un petit job que j’ai imaginé.
— Tu vas remonter une boite ?
— Non je vais bosser seul. Je vais devenir « Escort boy ».
4 X 2 = 8. C’était bien le nombre d’yeux exorbités rivés sur Paul.

« Difficile ? Non. Plus que ça. Douloureux ? Non. Encore plus que ça. Insupportable ? Oui on approche. Inhumain ? Voilà ! Inhumain ! Inhumain ! Ce qui se passe dans ma tête est inhumain » parvient à penser Paul.
Son image dans le miroir, récupérée au prix de quelques pas péniblement réussis entre son lit et la salle de bain, est de la même couleur que la violence qui lui transperce le crane. Ses joues, ses oreilles, ses lèvres, ses yeux sont monochromes : rouge !
— Oh la vache !
Une nouvelle expédition, vers la cuisine cette fois, le rapproche de ce qu’il considère comme sa planche de salut : la cafetière et surtout le café froid restant de la veille. Un bref séjour dans le micro-onde devrait lui permettre de retrouver une température en adéquation avec un degré d’absorption acceptable. Le temps que l’opération se réalise, il sera mieux assis. Ses jambes peinent à le porter. Il a un trou en lieu et place de l’estomac. Son foie pleure sa mère et en saisissant sa tasse de jus brulante, il s’aperçoit que sa main tremble dangereusement. La java a été terrible. Pour une soirée d’adieu c’était une soirée d’adieu. Une vraie ! Une solide ! XXL. Après une telle bringue personne ne pouvait imaginer qu’il change d’avis sur son destin. Le glas de son ancienne existence avait définitivement sonné.
La seule destination possible après ce caoua supposé réparateur, c’est la douche. Il peine à se glisser sous le jet tonique sensé lui donner un coup de fouet salvateur. L’eau chaude qui ruisselle lui donne des frissons. Jamais ! Plus jamais il ne se mettra dans des états pareils. Dans sa nouvelle vie, il sera sobre. Un petit verre de temps en temps, oui. Mais une quantité comme hier soir, non ! Combien avait-il bu ? Et qu’avaient-ils bu, lui et ses acolytes ou plutôt, lui et ses alcooliques ? Aucun souvenir. Trop, ça c’est certain. Tiens si sa femme était encore là, pour une fois il serait d’accord avec elle : trop ! Au rayon des souvenirs abonnés absents pointent également les activités soutenues au cours de leur petite réunion.
Ils avaient mangé, ça c’était sûr ! Bu, on ne revient pas là-dessus ! Dansé... Dansé ? Ah oui dansé. Tant bien que mal. Ils étaient tous de piètres danseurs, excepté Cédric, peut-être... Et encore.
La nébuleuse qui embrume ses idées s’estompe doucement et les événements de la veille lui reviennent pas à pas. Ils avaient aussi dragué des nanas qui fêtaient l’enterrement de vie de jeune fille de l’une d’entre elle. C’est Marc, pour ne pas faillir à sa réputation de chasseur invétéré, qui avait effectué les manœuvres d’approche, avec une délicatesse enivrée inégalable. Après de difficiles présentations d’usage, il avait expliqué, clairement, la raison de leur présence inhabituelle dans une boite de nuit :
— ... L’enterrement de la vie de vieux con de notre pote Paul !
« Et non Pol Pot ! » S’était-il cru tenu de préciser.
Devant la stupeur de l’auditoire, Marc avait enfoncé le clou :
— Mossieur Paul a cinquante ans aujourd’hui...
Les filles détaillaient Paul avec circonspection. Un Paul passablement fatigué, dont le regard relevait plus d’un bovidé de marque quelconque, que d’un homo sapiens sapiens.
— Et Mossieur Paul ne veut plus avoir affaire avec les vilains messieurs-dames qui salissent la planète...Non non non ! Ouh les vilains ! Les vilains, vilains !! Les cons ! Ah non ! Les cons c’est nous !
Le degré de fonctionnement de l’orateur ne dupait personne. Il devait avoisiner les quarante-cinq degrés et peser autour de trois grammes. Pour autant il excitait la curiosité de la bande de copines qui n’avait pas imaginé une telle rencontre ce soir.
— Alors il va changer de boulot...Et vous savez ce qu’il va faire maintenant ?
Des points d’interrogation s’affichaient au-dessus de chacune d’elles.
— Vous avez des sous les filles ?... Parce que mon pote Paul va devenir... Escort Boy ! Oui oui vous avez bien entendu : Escort Boy ! Enfin demain ! Parce là ce n’est pas trop possible. Comme vous pouvez le constater, il n’est pas au top de sa forme. D’ailleurs il ne va pas tarder à rentrer. Mais auparavant il va vous laisser sa nouvelle carte de visite afin que vous puissiez le rappeler très rapidement ! Donne ta carte aux demoiselles Paul.
— Je n’ai pas de cartes.
— T’as pas de cartes ? T’as pas de cartes ! Bon et bien désolé Mesdemoiselles. Vous chercherez sur internet.
— Paul comment ? Se risqua l’une d’elles.
— Paul... Paul... HOCHON ! Paul HOCHON le roi des polochons ! Pas mal ça comme slogan Paul ! Non ?
Cela avait été le mot de conclusion. Ils avaient quitté la discothèque avant de rentrer chacun chez eux, en taxi. Sage précaution. Indispensable précaution. Il n’y en avait pas un dans un meilleur état que les autres.

La fête tardive a fait se lever le jour un peu plus tard que d’habitude ce matin. Mais ça n’a pas d’importance. Paul est libre de toute obligation. Il n’ira pas à la boite. Il n’ira plus à la boite ou alors juste pour aller chercher Michel et l’emmener déjeuner quelque part, les jours où il ne travaillera pas. Il y en aura des jours où il ne travaillera pas. Il n’aura pas de contrat tous les jours. Impossible ! Et puis il ne le souhaite pas.
Dans le plus simple appareil, il gagne son bureau sans avoir omis de s’attarder devant la psyché de sa chambre, qui lui restitue l’image du quinqua qu’il est devenu. Il n’a pas à rougir de son allure. Enfin rougir n’est peut-être pas le bon mot aujourd’hui, compte tenu des conséquences des réjouissances de la soirée d’adieu. Mais ça va passer.
Son ordinateur est en veille. En quelques clics le voilà arrivé sur son site, son nouveau site, celui de sa nouvelle vie, celui de son nouveau job, celui du nouveau Paul. De ce nouveau Paul qu’il n’aspire plus qu’à être. Il se croise sur la page d’accueil. Il a choisi de lui une photo plutôt flatteuse, il doit le reconnaître. Il se trouve séduisant, pour une fois. Il est vrai que s’il veut se constituer une clientèle, il vaut mieux faire envie que pitié. Il lui a fallu aussi plusieurs semaines pour choisir les mots qui feraient mouche, qui convaincraient. Il a mis en valeur son expérience, non pas professionnelle mais de la vie, présentant son âge comme un avantage. Il a précisé qu’il parlait cinq langues en plus du français : anglais, allemand, espagnol, arabe et chinois. Il a imaginé un contrat précis, définissant exactement ses devoirs et obligations, ses limites. Bien évidemment il a indiqué ses tarifs. Tout devait être opérationnel et efficace
Il ne reste plus qu’à attendre. La ligne est jetée et pendant qu’elle trempe lui va aller faire un tour à pied, histoire d’éliminer le trop plein des libations de la veille. Ces longues balades, dont il a le goût et l’habitude, ne sont des exutoires alcooliques que très exceptionnellement. Heureusement ! Elles sont avant tout pour lui un plaisir et l’occasion de réflexions sur tout un tas de sujets, des plus banals, les plus fréquents, aux plus complexes, récurrents et jamais vraiment conclus. Ce qui le tient aujourd’hui c’est ce pas qu’il vient de franchir. Il a longtemps douté de sa capacité à basculer d’un monde à un autre. De celui de chef d’entreprise, 350 millions d’euros de chiffre d’affaires, à celui d’autoentrepreneur ou... d’artisan ou... de profession libérale : il ne sait même pas comment il convient de nommer sa nouvelle activité.
Il s’est longtemps demandé ce que les gens allaient penser de lui. Les gens, ces fameux gens ! Si importants et si insignifiants. Ces gens auxquels on pense, plus souvent qu’eux ne pensent à nous, si ce n’est dans leurs tristes soirées en ville, au cours desquelles ils n’ont pas d’autre sujet de conversation.
« Vous avez vu Paul Machin ?... Il a tout plaqué du jour au lendemain... Il doit y avoir une femme là-dessous... Pas du tout !... La sienne est partie depuis longtemps... On peut la comprendre... Etc. Etc.
Ils penseront bien ce qu’ils veulent. Il a dépassé cette préoccupation. Ce qui le fait sourire ce matin et le préoccupe sans le préoccuper, c’est sa bande de cons. Quand ils sauront ! Il ne leur a pas menti, pas vraiment, pas complètement. Il a juste manqué de précision dans les détails de ses futures prestations. C’est certain qu’ils vont tomber de haut lorsqu’ils découvriront jusqu’où il est prêt à aller.
Comment leur dire maintenant ? Un nouveau pot ? Rien que l’idée lui emplit la gorge de dégoût. Mais bon ! Qu’importe la manière dont il leur livrera la totalité de l’information, Il est persuadé qu’ils ne lui en voudront pas. Qu’ils comprendront. C’est ça les vrais amis.
Deux heures qu’il marche : c’est bon, il a sa dose. Il a transpiré les réminiscences du gastro-liquide. Son tee-shirt a absorbé l’équivalent d’une cuite pour un ado de seize ans : il rentre. Direction la douche, le moment que choisit son PC pour sonner, signalant l’arrivée d’un email. Il attendra l’évacuation des, shampoing et savon, mais pas plus. Et c’est encore passablement humide que Paul s’assoit à poil devant l’écran pour découvrir le courrier qu’il vient de recevoir.
« Bonjour, je viens de prendre connaissance de vos prestations qui me séduisent beaucoup et me conviennent parfaitement. Pourrais-je compter sur vous ce jeudi à compter de 16 h 00 pour une prestation de 24 heures ? Dans l’affirmative, je vous communiquerai l’adresse où me retrouver. Merci par avance pour la diligence de votre réponse. Bien cordialement. Natacha SIMON ».
Paul n’en croit pas ses yeux. Ça marche ! Et vite ! Très vite ! Le site est en ligne depuis deux jours et déjà une première cliente. Incroyable ! Tellement incroyable qu’il se demande où est le loup ? Il relit l’adresse email de sa correspondante : rien de curieux. Une domiciliation chez un opérateur français. Aucun message signalant une origine douteuse ou un spam. Et si c’était un coup d’un des cons de la bande ? Impossible. Ils ne savent rien ou ils n’en savent pas assez pour être parvenus ici. Et puis à cette heure, ils bossent, eux, et se remettent encore sûrement de leurs exploits festifs de la nuit.
Donc le contact est vrai. Il a là sous ses yeux, ou presque, sa première cliente. De deux doigts presque tremblotant il s’apprête à répondre puis se reprend. S’il répond trop vite, cela laissera penser qu’il n’a rien d’autre à faire, qu’il est derrière son écran à attendre les demandes. Mais si cette personne est pressée et qu’il est trop long à confirmer le rendez-vous proposé, elle risque d’aller ailleurs. Finalement il compose, recompose, rectifie, efface, recommence. Il ne pensait pas que l’exercice le rendrait aussi fébrile qu’un adolescent en mal d’amour pour sa voisine de classe.
« Bonjour Madame SIMON, je vous confirme avec plaisir ma disponibilité. A réception de vos coordonnées, je vous enverrai ma facture et un RIB pour règlement par virement bancaire. Ainsi les tracas administratifs seront oubliés et nous pourrons nous consacrer à la mission que vous souhaitez me confier. Salutations distinguées. Paul.
Voilà ! C’est bien ça. Et puis en signant « Paul », il émet tout de suite un petit signe de proximité, qu’il trouve poli et moderne. Et surtout complètement adapté à sa fonction. Il n’a pas le temps de se rhabiller qu’un nouveau message s’affiche :
Vous trouverez ci-dessous mon adresse, à laquelle je vous propose de nous retrouver. Prévoyez une tenue légère ainsi qu’un costume sombre.

Le « Torchon Qui Brûle » est en effervescence. C’est le coup de feu. La table des cons n’attend plus qu’eux. Ils ont réservé pour 20 heures. Cela fait près d’un mois qu’ils ont fêté l’anniversaire et la nouvelle vie de Paul.
Marc, Alban, Cédric, Michel : tout le monde est là à l’heure pétante. Sauf Paul. C’est encore Paul qui ferme le bal. C’est toujours Paul qui ferme le bal. De peu mais c’est quand même lui qui arrive toujours le dernier. Ce qui permet aux autres de le charrier à minima : c’est la moindre des choses. Et de lui faire payer la tournée de bières qu’ils consomment en l’attendant.
Le voilà ! Il est particulièrement élégant ce soir. Il a revêtu la panoplie complète du parfait séducteur, chic et sport. Il porte une barbe de trois jours et a rangé ses cheveux à l’aide d’une fine pellicule de gel qui atténue la grisonnance de ses tempes. La bande ne le loupe pas et l’accueille à coups de sifflets et de quolibets.
— Ouhaa ! Tu es en tenue de travail ?
— Il ne fallait pas faire autant d’efforts pour nous. Nous ne faisons pas partie de tes... relations !
— Tu bosses après le dîner ?
— Tu demandes un supplément quand tu arrives déguisé comme ça en playboy ?
Paul s’attendait à ce genre d’accueil, il les connaît bien. Il savait que l’occasion serait trop belle pour qu’ils ne lui épargnent rien.
— Salut les cons ! Toujours aussi cons à ce que je vois.
— Pour te servir Monseigneur !
— James Bond boit quelque chose ?
— Pas une bière tout de même ?
— Il n’y en pas un pour relever l’autre.
— Nous ne sommes que de modestes cloportes votre honneur...
— Bon ça va bande de nazes. Content de vous revoir !
— Pas autant que nous Monsieur Univers.
Roland, qui vient livrer la bière de Paul, se fend d’un compliment :
— Salut Paul ! Hum tu sens bon !
C’est le coup de grâce.
— Alors comment vas-tu ? S’inquiète Marc. Tu es en silence radio depuis ton anniversaire.
— Bien... Bien...
— Ça marche ton nouveau job ?
— Plutôt pas mal oui !
— C’est normal ! Confirme Alban. Vous avez vu le beau gosse.
— Ça n’a rien à voir. Rétorque Paul
— Rien à voir !? Rien à voir ? Et puis quoi encore ? Tu crois que tout le monde pourrait faire le même job que toi ? Sûrement pas ! Tiens prends Cédric par exemple...
— Pourquoi moi ?
— Parce que tu es petit, chétif, tu as les cheveux gras et tu sens la naphtaline.
— Je ne suis pas petit !
— Ah non ? Bah alors pour un grand tu fais petit !
— Et toi pour un con tu fais con. Pas de doute possible !
— Et pourtant tous les deux vous pourriez faire mon job. Confirme Paul.
— Il y en aurait qui seraient assez tarés pour faire appel à l’un de ces deux gnomes ? S’étonne Michel.
— Il existe une chaussure pour chaque pied !
— Et toi tu habilles quel genre de pied ?
— Toutes sortes de pieds ! Sans distinction !
— Non ? Tu choisis quand même un peu ?
— Absolument pas. Je me mets au service de toutes les demandes... Sauf conflit d’agenda.
— Et tu en as déjà un peu des demandes ?
— Pas un peu...Beaucoup. Depuis un mois, j’ai bossé entre quatre et cinq fois par semaine et deux week-ends complets.
— Ouhaaa ! T’arrive à assurer ? S’inquiète Marc
— Oui. Ça va !
— Heureusement que tu n’es plus marié.
— Ce n’est pas un job que l’on peut faire quand on est marié.
— C’est sûr !
— Cela génère des amplitudes de travail très larges et nécessite d’être beaucoup disponible...
— Entre autres !
— Et d’être au top de sa forme ! Enchérit Cédric
— Tu as de bonnes surprises ? Poursuit Alban.
— Je n’ai que des bonnes surprises !
— Allez, allez ! Il y a des fois où ça ne doit pas être extraordinaire !
— C’est différent d’une mission à l’autre, mais toujours très bien je vous assure.
— Mission ? Tu appelles ça une mission ? S’exclame Michel
— Oui. C’est le terme pour ce genre de prestation !
— Tu n’as jamais eu de problème avec un mari ?
— Non, pourquoi ? Parfois c’est le mari le client !
— Quoi ? S’entruche Marc, sous les regards médusés de ses camarades. Tu travailles aussi pour des hommes !?
— Bien sûr !
— Comment ça bien sûr ?
— Je les emmène où ils me le demandent, sans états d’âme. Je prends leur voiture. Nous allons là où ils veulent. Et quand c’est fini, je les ramène à leur point de départ et je rentre chez moi.
— Et pourquoi ?
— Parce que c’est mon boulot ! Mes clients ne veulent pas conduire : trop fatiguant, du temps de perdu... Ou ils ne peuvent plus conduire : permis retirés, membres cassés. Alors je suis leur « Chauffeur d’un jour »... Leur « Escort boy » !!
Le « Torchon Qui Brûle » peut brûler, exploser, s’enfoncer dix pieds sous terre : quatre ahuris scrutent Paul dans un silence de plomb. 

PRIX

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Lyriciste Nwar · il y a
Très original le texte
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Marie-Françoise · il y a
Deuxième texte de vs pour lequel je vote bravo pour la chute. Mon lapin brun est en finale jusqu'à demain viendrez-vous le soutenir ?
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Chantal Noel · il y a
Une jolie chute, surprenante! J'irai parcourir vos "suites"
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Didier Noël · il y a
Bonjour Chantal. Merci pour ce commentaire. Vous pourrez également découvrir d'autres textes ici : http://www.didiernoel.fr/. Bien à vous. Didier
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Chantal Noel · il y a
J'irai sans faute, de votre côté vous pouvez aller découvrir mon petit poème https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/automne-77 si vous le désirez.
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Didier Noël · il y a
Content de vous avoir plu. Une autre lecture ici :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/lheure-blanche

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Lagerbille54 · il y a
Très bien écrit... J'adore la chute !
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Lagerbille54 · il y a
J’ai un faible pour « un petit plus » (3 points au vote !) et « l’heure blanche »
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Zouzou · il y a
.
. l'humour fait bien souvent passer les choses , mes voix !
En lice poésie avec ' Des rêves d'Iran 'et 'Continuer ' si vous aimez

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Didier Noël · il y a
Bonjour à tous. Ma nouvelle nouvelle est là. https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/un-petit-plus? Bonne lecture
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Utilisateur désactivé · il y a
Un texte très bien écrit avec une chute géniale! mes 5 voix!

Je vous invite également à découvrir ma peinture finaliste: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/dumbledores-tattoo-1

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Didier Noël · il y a
Bonjour Béné c'est très gentil. Merci beaucoup. Didier
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Lllia · il y a
Très agréable à lire:) mes votes +5!!
Je participe aussi à un concours de dessin en finale si tu veux jeter un coup d’oeil: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/victoire-weasley

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Didier Noël · il y a
Bonsoir Lillie merci beaucoup. Didier
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