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Le tonneau magique

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Albéric

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Ce conte a été dérobé, par votre serviteur et son compagnon de voyage, le sire Claudio, à Eugène Guignon qui ce froid soir de juillet de 2003 donnait un spectacle dans l'église de Bosc Guérard près de Rouen. C’est avec lui que nous avons commencé notre lente, mais pas assez longue, boucle de 1000 jours autour du monde.

***

Dans un petit village du pays de Caux vivait un tonnelier. Cet homme, fils de tonnelier, petit-fils de tonnelier, arrière-petit-fils de Tonnelier, était fort peu doué et encore moins passionné pour ce métier. Ses tonneaux, quoi que de facture correcte, étaient bien loin de la qualité de ces glorieux ancêtres. À cause de cela, ce brave homme vivait dans une gêne financière perpétuelle. Il n’était pas rare qu’il doive sauter un repas afin de remplir la marmite de sa femme et de sa belle-mère. Jamais il n’avait plus d’une pièce en cuivre au fond de ses poches. Mais en homme sans inquiétude, il traversait la vie et ses difficultés dans la légèreté souriante des rêveurs.
Un jour, alors qu’il rentrait d’une livraison, il aperçut un tonneau presque totalement enterré dans un fossé au bord de la route. Comme tout bon Normand qui se respecte, il ne pouvait laisser passer une telle opportunité. Il se mit donc à creuser et après une bonne heure d’effort il sortit de terre le tonneau. Dès la première observation, il fut satisfait de sa découverte. Le bois était étonnamment sain et les parties en fer à peine oxydées. Après avoir retiré la terre qu’il contenait, il le remplit d’eau et découvrit à son immense surprise qu’il était encore parfaitement étanche.
— Ma foi, se dit-il, v'là un tonneau qui une fois bien propre devrait me rapporter un bon mois de tranquillité !
Une fois de retour chez lui, il choisit la plus belle et la plus neuve de toutes ces brosses et se mit à nettoyer sa découverte. Mais soudain, la brosse lui échappa et tomba dans le tonneau. Il allait la ramasser quand il vit une chose étrange au fond de celui-ci : Il n’y avait pas une brosse, mais deux ! Ah non ! Trois, puis quatre, puis cinq. En quelques secondes, il était plein de brosses, toute aussi belle et neuve que l'originale. Il vida le tonneau, mais en quelques secondes il se remplit à nouveau. Deux fois encore il recommença et deux fois encore le tonneau se remplit.
— Ma foi, se dit-il, j’ai toujours été un tonnelier talentueux, il n’y a pas de raison que je sois pire en marchand de brosse.
À partir de ce jour, tous les matins, après avoir chargé sur sa carriole le tonneau, il allait de villages en villages pour vendre des brosses. En quelques mois, le médiocre tonnelier devient un honnête vendeur de brosses. Il mangeait trois repas par jour, il put même se construire une charmante petite maison en colombage où il logeât sa femme et sa belle-mère. Mois après mois, il vendait toujours plus de brosses. Maintenant il n’allait plus que sur les marchés des gros bourgs et des petites villes. Cette tranquille vie prospère lui fit même prendre de cet embonpoint que développent uniquement les honnêtes marchands.
Mais un jour, alors qu’une cliente le payait, une pièce en or tomba dans le tonneau. Tout à coup, ce fut l’horreur : toutes les brosses disparurent. Il se pencha, affolé sur le tonneau et ne put que confirmer la catastrophe. Au fond de celui-ci, il ne restait que cette maudite pièce d’or que sa maladresse y avait fait tomber. En fait, non ! Il n’y avait pas une pièce, mais deux, puis trois, puis quatre, puis dix, puis cent puis mille, puis... En quelques secondes le tonneau était rempli de pièces d’or !
— Ma foi, se dit-il, J’ai été un piteux tonnelier, j’ai été un prospère vendeur de brosse, aujourd’hui, puisque le destin le veut, Je vais me faire banquier.
En quelques semaines, il devint le plus important banquier de la région. Comment pourrait-il en être autrement quand vos fonds sont illimités ! Son ventre devint proéminent, sa maison devint un manoir, puis un splendide château aux terres si vastes que le regard était incapable d’en voir les limites. Il construisit même dans la cave de son château un gigantesque coffre-fort dans lequel il gardait son tonneau et son or.
Mais avec le confort, vint l’avarice. Mais avec l’avarice vint la vénalité. Chaque jour, le besoin de posséder était supérieur à la veille. Son appât du gain devint tel qu’il enferma sa femme et sa belle-mère dans le coffre. Jour après jour, les deux femmes devaient vider encore et encore le tonneau. Les colères du tonnelier se faisaient de jour en jour plus terribles. Jamais il ne se satisfaisait de cet amas gigantesque de richesse. Chaque jour, il leur reprochait leur fainéantise, les épuisant sans pitié, leur laissant chaque jour moins de repos.
Ce qui devait arriver, arriva ! Un soir, alors que minuit approchait, la belle-mère s’effondra, morte d’épuisement. Hélas pour avaricieux, c’est dans le tonneau qu'elle s'effondra ! Et là, comme vous pouvez l’imaginer, toutes les pièces disparurent ! Encore ça ce n’est rien. En effet, quand ils retirèrent la belle mère morte du tonneau, une seconde apparut. Quand ils enlevèrent la seconde, une troisième apparut. Notre homme, devenu un notable en vue, se vit dans l’obligation d’enterrer dans la plus grande dignité et d’apparat possible ses belles-mères mortes. C’est alors que commença ce que tout le pays appela la saison des enterrements. Il enterra tant de belles-mères qu’il dût faire construire un nouveau cimetière. Les corbillards se suivaient à quelques mètres à peine, des dizaines de prêtres, de fossoyeurs, de pleureuses travaillaient sans repos. Mêmes les préfets, les maires, les députés invités à dire les oraisons funèbres étaient épuisés. Puis enfin, vint un jour où notre tonnelier n’eut plus qu’une petite pièce de cuivre au fond de la poche.
— Ma foi, se dit-il, Quand j’ai fait tomber une brosse, j’ai reçu des milliers de brosses, quand j’ai fait tomber une pièce, j’ai reçu des milliers de pièces, Quand la vieille est morte, j’ai reçu des milliers de vieilles mortes. Qu’est-ce que j’ai à perdre, ma fortune est égale à celle que j’avais le jour où tout à commencer.
Alors il jeta sa dernière pièce dans le tonneau et à son immense soulagement sa énième belle-mère trépassée disparue. Mais au fond du tonneau, la petite pièce de cuivre restait dramatiquement solitaire. Alors il s’assit. Pendant des heures et des heures il pleura. Puis il commença à raconter son histoire au tonneau. Quand il eut fini, il en raconta une autre, puis une autre encore. Les mots, les histoires sortaient de sa bouche sans qu’il puisse s’arrêter. Le tonneau, lui, les avalait, les dévorait. Il se mit à grossir, à grossir, à tant grossir qu’il écrasa le pauvre homme. À cet instant, le tonneau explosa en millions et millions d’infimes morceaux de bois. Le vent les porta partout sur terre. On dit que c’est depuis ce jour que dans chaque recoin du monde les hommes racontent des histoires. Tenez, prenez une brindille, posez là contre votre oreille, écoutez, écoutez, elle a une des histoires à vous raconter...





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Claude Moorea · il y a
Un très joli conte qui m'a un peu rappelé (un peu seulement) un conte de Grimm Le pêcheur et sa femme. Mais le vôtre a une magnifique dimension poétique.
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Albéric · il y a
le pêcheur et sa femme je le connais dans les 1001 nuits :). Comme quoi le bonheur des contes c'est aussi qu'ils sont multiforme, multi-civilisation :).

Ils adorent voyager ... Comme nus tous :).

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Jean Calbrix · il y a
Superbe conte qui nous embarque et ne nous lâche plus, et tout cela raconté avec la verve d'un Charles Perrault ! Bravo, Albéric, compagnon de Bosc Guérard, au coeur du pays de Caux qui m'est si cher ! Vous avez mon vote.
Et si au lieu d'une paille, vous écoutiez un fauteuil ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-fauteuil-rimbaldise

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Utilisateur désactivé · il y a
Formidable conte! Si je peux me permettre, vous n'êtes pas obligé de me répondre, il est de vous ou c'est un conte régional par exemple? En tous les cas, c'est très très bien rendu....mon vote!
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Albéric · il y a
Ouais j'adore ce conte :).
Comme je le dis dans l'intro, c'est un conte que nous avons entendu en Normandie, près de Rouen. Après le spectacle nous avions posé la même question à Eugène Guignon et sa réponse a été la suivante :

c'est un conte d'origine chinoise qu'il a transposé en Normandie, Il a cependant réalisé 2 changements majeurs. Dans la version originale c'est le fils du tonnelier qui meurt d'épuisement et il a ajouté la fin que je trouve absolument magnifique.

Pour moi,les contes appartiennent à ceux qui les racontent, mais il fat toujours avoir honnêteté de toujours dire d'où ils viennent et ce qu'on en a fait :), par respect à l'histoire elle-même, par respect à ceux qui ont porté cette histoire, à ceux qui l'ont faite voyager.

Ce que je trouve magique des contes c'est qu'ils sont à la fois à tout le monde et à celui qui le conte, puis ceux qui l'écoutent...

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Utilisateur désactivé · il y a
Je viens de relire l'intro. Desolé je n'avais pas compris! Mais, voilà vous y avez mis votre patte et c'est très très bien!
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François Duvernois · il y a
Voilà donc d’où viendraient toutes nos histoires ? J’aime beaucoup cette petite fable qui ne manque pas d’humour. Mon vote.
Si cela vous dit, je vous invite à lire :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/chemin-detourne-1

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Albéric · il y a
le bois est empli de merveille on le sait depuis la nuit des temps, mais maintenant faut apprendre à l'écouter.
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Réjane MichaelJackson · il y a
bonjour conte admirable beau svelte, avec du rythme j'ai aimé vous lire et je vous donne mon vote
si vous aimez le rythme de la danse j'ai un bal des souvenirs automne en final en vous remerciant d'avance amitiés réjane

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Marine Beinat · il y a
Conte très joli et charmant, dans lequel j'ai apprécié le rythme.
Si cela vous tente, je vous propose un tout autre genre de conte : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/cadence-rompue
ps: le jour où tout a commencé*. ;)

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Isabelle Lambin · il y a
J'aime beaucoup ce conte et la morale qui s'en dégage...
Chuuut, attendez deux secondes, s'il vous plaît......... Les plantes de mon jardinet frémissent de doux remerciements... Les soucis se sont mis à sourire, les pensées ont cessé de se perdre dans leur réflexions pour profiter de l'instant présent, les roses rougissent de plaisir, les narcisses s'intéressent à leur entourage, les saules pleureur ont séché leurs larmes... ;o)

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Christiane Tuffery · il y a
Mon vote car j'ai gardé un peu de mon âme d'enfant qui aime les jolies histoires.
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Albéric · il y a
il y en aura d'autres. J'essaye de publier un conte par semaine :).
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Joëlle Brethes · il y a
1000 jours de voyage pour contrebalancer les célèbres "Mille et une nuit" ;-) , un tonneau d'abondance pour faire la nique à celui des Danaïdes, et, pour couronner le tout, ces semailles miraculeuses génératrices de conteurs... Bravo !
Songez à ce que serait devenu ce vote (que je vous offre avec plaisir), si j'avais pu le placer dans votre tonneau avant qu'il n'explose ! ;-)

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Albéric · il y a
Plus exactement nous avons fait les 1000 jours de voyages entre les 1001 nuits :). Notre idée était de faire voyager les contes, récoltant un conte dans un pays et le disant dans le pays suivant. Certains comme le tonneau magique nous a accompagné pendant tout le voyage. Nous ne remercierons jamais assez Eugène Guignon pour ce merveilleux cadeau.

houla, ça aurait fait vraiment beaucoup de votes, p'tre trop :).

Merci beaucoup.

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Bricielle Amb · il y a
La petite pièce de cuivre où est -elle ?
Avec mon + 1 pour chaque "brindille" de votre belle histoire ...

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Albéric · il y a
por la p'tite pièce j'vous en trouverais une. Il vous restera à rassembler toutes les pièces du tonneau et qui sait :).
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Bricielle Amb · il y a
Merci .. ainsi elle ne restera plus dramatiquement solitaire ...et qui sait ...
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Albéric · il y a
Si tout le monde se met à écouter les brindilles pour entendre les contes qui s'y dissimulent j'aurai gagné :)
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Maud · il y a
Un joli conte que cette histoire du tonneau magique, qui se remplit sans cesse, contrairement à celui des Danaïdes qui se vident sans cesse.... une jolie petite morale empreinte de poésie :-)
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Mirgar · il y a
Un conte bien structuré qui plaît aux petits et aux grands...+1 Si vous aviez un moment, j'ai un autre univers à vous proposer , un pays où la nuit réunit deux adolescents ...http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/les-enfants-de-la-nuit
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Albéric · il y a
Jolie conte aussi, même si plus détonant.
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Sylphide · il y a
L'idée est pétillante. J'aime beaucoup la morale de l'histoire et la poésie qu'elle dégage.
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Albéric · il y a
Merci beaucoup, j'ai beaucoup d'affection pour cette histoire :)
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Utilisateur désactivé · il y a
Univers merveilleux très agréable, qui amène à une lecture magique.. Merci !
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Albéric · il y a
Merci Maë. J'ai beaucoup fait voyager ce conte avant d'écrire ma version :).
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