Le thésard

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Le Thésard.

Jeune et brillant.
C’est comme cela qu’on le voit. Et il se sent bien. Un peu inquiet toutefois mais qui ne le serait pas en pleine production de thèse ? Bien entouré par ses amis, ses condisciples et ses professeurs, il avance tranquillement.
C’est l’automne. Les feuilles tiennent encore, mais la première tempête approche et dépouillera les arbres du parc en bas de son immeuble, rendant le paysage un peu plus sombre. Pourtant il fait presque toujours beau par ici. La lumière est belle, surtout celle du matin. Il aime plus que tout se lever tôt et profiter des premiers moments du jour. Un premier café et il se met au travail. C’est là qu’il se sent le plus productif, le plus inspiré pour la rédaction. Ses doigts volent sur le clavier, jusqu’à ce que la faim se fasse sentir. Un petit déjeuner, une douche rapide et le voilà parti rejoindre son maître de thèse. Ils ont de quoi faire aujourd’hui.

Déjeuner. Un peu déçu par la séance de ce matin. Le professeur est arrivé en retard et ne semblait pas vraiment disponible, pas vraiment présent. Sans doute quelques préoccupations personnelles ou professionnelles, mais il s’en fiche, il ne ressent pas la moindre empathie envers cet homme. Ce qui lui importe c’est lui et sa thèse. Il soupire. Il sent que sa journée est perdue. Et personne avec qui partager son ressentiment. Il va devoir garder cela pour lui. Comme d’habitude en fait.

Il ne sait pas quoi faire de son après midi. Un peu découragé, il n’a pas envie de rentrer chez lui et se remettre à travailler. Il a quitté l’université et ne compte pas y retourner avant demain. Il finit son repas par un expresso bien serré et s’en va flâner au hasard des rues. Il se sent quand même un peu coupable car il n’est pas tellement en avance sur son travail. Ce n’est pas agréable cette sensation. Cela le rend un peu nauséeux. Il ne s’est encore jamais senti mal sans raisons physiques. Cela l’étonne. Il ne sait pas décrire ce qu’il ressent.

Il rentre chez lui finalement. Son portable sonne juste quand il referme la porte. Sa mère. Il répond bien sûr, il est heureux de lui parler. Oui, tout va bien, la rédaction avance, il mange bien, il n’a pas besoin d’argent, il sort un peu avec ses amis, oui maman moi aussi je t’aime. Prend soin de toi. A bientôt. Ah, vous ne rentrez pas en fin d’année comme prévu ? Ce n’est pas grave, je comprends. Non, je ne viendrai pas, je n’aurai pas le temps. On se verra l’année prochaine.

Ses parents et sa sœur sont loin, à l’étranger. Lui est revenu pour ses études il y a quelques années. Comme tous les enfants d’expat. Mais il n’est pas seul sur le territoire. Il rend souvent visite au reste de la famille, oncles, tantes et cousins.
Ah, les cousins. Ils sont plus jeunes et encore au lycée. Il n’est pas à l’aise avec eux. Il ne sait pas quoi leur dire. Pourtant ils en ont passé des fêtes de famille ensemble. Même quelques vacances. La différence d’âge et de centres d’intérêts ne les ont pas rapprochés. Il ne les aime pas beaucoup, surtout les deux plus jeunes. Il ne pense pas à eux généralement, mais là, après le coup de fil de sa mère, les souvenirs de réunions de famille reviennent.

Il secoue la tête. Ce n’est pas de penser à ça qui va le sortir de cette espèce de nausée. Bien au contraire, il se sent encore plus mal. Un petite sieste s’impose. Il n’a pas l’habitude de dormir dans la journée. Il se dit que cela lui fera sans doute du bien, qu’il couve probablement quelque chose.

Il a dormi, plusieurs heures. Il fait nuit. Bon sang, on est au milieu de la nuit. Il dort depuis le milieu de l’après midi. Il n’a pas faim, n’a pas envie d’un café, ni d’une douche. Il ne sait pas quoi faire. Il se recouche. Se relève. Tourne en rond dans l’appartement. Que lui arrive-t-il ? L’insomnie il connaît, comme tout le monde, mais celle ci n’est pas habituelle. Il n’a plus cette sensation de nausée mais ne se sent pas mieux. Il sent son cœur qui bat plus vite, son souffle est court. Non, il ne veut pas prendre un livre, ne veut pas regarder la télévision. Il secoue la tête. Il faut pourtant faire quelque chose, oublier cette sensation et recommencer une nouvelle journée. Il allume la radio et se recouche, quitte à ne pas dormir, tant pis, il va attendre que le jour se lève.

****

C’est le soleil qui le réveille cette fois. Évidemment il est tard, presque midi. Il se lève et se fait un café, prend une douche, s’habille et s’installe à son bureau. Il reprend son travail mais achoppe sur la suite. Il sourit : on lui a déjà parlé de l’angoisse de la page blanche. Comme un écrivain, le thésard peut y être confronté. Il est rassuré. Voilà ce qui a dû lui arriver. Hier après le rendez-vous avec son tuteur. Le tout est de se reprendre et de continuer. Il décide de sortir faire un tour à la bibliothèque universitaire. L’ambiance qui y règne lui fait toujours du bien. Studieuse, mais aussi légère avec toutes sortes d’étudiants et d’enseignants.
Il rencontre des amis. Discute un peu avec eux, plaisante, tout va bien et il se sent de mieux en mieux, la journée d’hier est bien derrière lui et il n’y pense plus.

Il consulte quelques documents, emprunte un livre qu’il attendait depuis quelques semaines et se sent prêt à retourner travailler. Cela tombe bien, l’échéance se rapproche. Cette thèse, cela fait deux ans qu’il y travaille. Encore quelques mois et ce sera fini, la soutenance sera derrière lui et il pourra enfin se détendre. Aller voir ses parents et sa frangine. Ils lui manquent. Tiens, il pense qu’il ne sait pas pourquoi ils ne viendront pas cette fin d’année. Ont-ils des ennuis ? Ou prévu un voyage ? Non, cela n’est pas dans leurs habitudes. Il demandera la prochaine fois qu’il les aura au téléphone. A moins qu’il ne leur fasse un petit mail ce soir.

La journée a passé vite finalement, levé tard il n’a pas vu le temps passer. Le travail pourra attendre demain, ce soir il veut regarder un film en grignotant des biscuits salés. Pas terrible comme repas, mais peu importe. La soirée passe devant l’écran, il écrit ce mail à ses parents, il se veut léger, demande quel voyage les empêche de venir passer les fêtes avec leur fils.
La réponse se fait attendre, bien sur le décalage horaire, cinq heures, ils dorment. D’ailleurs lui aussi il faut qu’il dorme, pas question de se lever à midi demain.

Soulagé de voir qu’il se réveille aux aurores, bien réveillé, ayant bien dormi. Il pleut. Tant mieux, il aime le bruit de la pluie contre le carreau de la fenêtre. Cela le berce, comme un métronome, l’aide à se concentrer. La rédaction avance puis de nouveau il a l’impression de trébucher. Il n’y arrive plus. Heureusement qu’il utilise le support informatique plutôt que le papier car il y passerait des forêts entières, avec ses brouillons et ses ratures. Il fronce les sourcils. Il se demande s’il va y arriver. C’est la première fois qu’il se pose cette question. Il a toujours été confiant. Il aime ce qu’il fait et sait qu’il est plutôt bon dans son domaine. Faut-il demander conseil à son tuteur ? Sans doute mais il hésite, au vu de leur dernière rencontre.

Une notification l’alerte. Ses parents viennent de répondre à son mail de la veille. Ils se disent inquiets de voir que leur absence lui pèse. Oui, ils ont prévu un voyage pour les fêtes, avec des amis qui n’ont guère d’autres périodes de libre. Lui suggèrent de ne pas rester seul durant les congés. Mais il n’a aucune envie de voir le reste de la famille. Il préfère rester à bosser chez lui, il commence à prendre du retard et on dirait bien que cela l’angoisse.

****

Il y est finalement. A l’heure qu’il est le voilà à boire un verre en attendant de passer à table. Il propose son aide mais on n’a pas besoin de lui. Va donc avec tes cousins, vous pourrez bavarder, je crois qu’ils ont des questions à propos de ton sujet de thèse. Tu en est où d’ailleurs ? Ça avance comme tu veux ? Oui oui, ça va, j’en suis bientôt à la conclusion.
Les cousins lui posent des questions. Pour la forme, ce qui les intéresse c’est de parler d’eux. Je ne pourrais jamais faire la même chose que toi. C’est beaucoup trop ennuyeux et pas assez payé. Ahah, vous avez déjà vu un thésard bien payé vous ?
Il ne sait pas pourquoi il se retrouve là. Il a bien fait attention à ne pas leur donner signe de vie, genre je suis trop occupé pour passer du temps en famille, et pourtant un soir, un appel : viens donc dîner à la maison, tout le monde sera là, tu ne vas pas rester seul pour l’occasion tout de même ? Bien élevé, il n’a pas réussi à dire non. Il n’avait pas d’arguments qui ne puissent être balayés. Alors le voilà ici, ce soir, à écouter ses deux jeunes cousins. Il les écoutent et se sent de nouveau nauséeux. Cela fait plusieurs semaines que cette sensation est venue pour la première fois. De quoi parlent-ils donc ? De la vacuité supposée de ses études et de sa thèse ? Que connaissent-ils du sujet ? Rien sans doute. Mais ils ont besoin de se mettre en valeur et la seule façon de le faire c’est de le rabaisser, lui. Discrètement, personne d’autre n’entend.
Les cousins ne sont pas idiots. Ils ne parlent comme ça que hors de portée d’oreilles de leur parents. Les piques se font plus précises, les réflexions plus agressives. Eux, ils gagneront leur vie, largement. Ils ne perdront pas leur temps dans des études longues. En trois ans maximum ils seront à pied d’œuvre pour faire fortune. Ils viseront des postes bien payés, avec des responsabilités mais pas trop non plus. Et puisque c’est là qu’on est le mieux payé, ils partiront. À l’étranger. Loin, pour ne pas rester trop près de la famille, ils se gardent bien de leur dire mais les parents les ennuient à un point ! Ils gardent le contact et jouent aux fils parfaits afin de ne pas risquer de perdre le moindre sou, la moindre donation.
Voilà ce qu’ils lui racontent ce soir là. Ils se gaussent de l’énergie qu’il met dans sa thèse, qui lui apportera tout au plus quelque publication dans une revue scientifique que personne ne lira. Ils révèlent l’inquiétude de ses parents à lui, qui a amené sa tante à l’inviter ce soir.

Ainsi donc, son mail a mené à cette soirée. Il voulait juste savoir pourquoi ils ne venaient pas. Et le voilà piégé. Malheureux, nauséeux, angoissé. Il veut rentrer. Là, tout de suite. Mais non voyons, ne pars pas, le dîner sera servi dans quelques minutes, ta thèse peut bien attendre jusqu’à demain? Il ne dit rien. Il acquiesce.

****

Ils en sont bientôt au dessert. C’est le moment où chacun fait une petite pause durant le repas. On se lève, on desserre sa ceinture, on sort fumer une cigarette, on aide à débarrasser, avant de se rasseoir et de tendre son assiette. Tiens, mais où est donc passé le brillant étudiant ? Vous ne l’avez pas trouvé un peu bizarre ce soir ? Il ne parle pas beaucoup. Il voulait partir tout à l’heure. Quelle idée, il est bien mieux avec nous que seul chez lui non ?

****
c’est le moment où l’on commence à se poser des questions. La mère appelle pour prendre des nouvelles de la soirée, c’est vrai que c’est elle l’instigatrice de cette invitation. Mon fils est déjà parti ? Mais où est-il? Je l’appelle, il ne répond pas. Ne rappelle pas. Ce n’est pas son style. Je suis inquiète. Mais non voyons, il a passé un bon moment avec ses cousins, mais il était impatient de retourner à sa thèse, et sans doute un peu fatigué. Il aurait pu dire au-revoir tout de même. Justement, il ne fait jamais cela. Êtes vous sûrs qu’il ne s’est rien passé ? Certains voyons, que veux-tu qu’il se passe, nous sommes en famille. Ne t’en fais pas nous allons prendre de ses nouvelles demain, nous irons sonner chez lui s’il le faut. Profitez de vos vacances.

****

Il est chez lui. Soulagé. C’est fini. Il ne veut plus rien. C’est sa décision. Le téléphone a sonné. Sa mère, sa tante. Même ses cousins. C’est grâce à eux qu’il a pris LA décision. Il arrête. Il se pose. Il réfléchit. Il trouve le meilleur moyen. Il agit. Une dernière fois.

****

Rentrez. Rentrez maintenant s’il vous plaît. Vite.
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