Le testament de Zakhum le Menteur

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A 60 ans, je reprends le stylo, ou plutôt le clavier car mon écriture est indéchiffrable. Une écriture de docteur ? Tout de même pas, de kiné. Personne n'est parfait. Des bords de la Dordogne  [+]

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Zakhum est un fantôme qui erre depuis des siècles, d’une oasis à l’autre, de la chaîne de l’Atlas au désert libyen. Basile de Picquemal au XVIIIe siècle rapporte avoir entendu certains de ses contes au hasard de ses pérégrinations, déguisé en marchand, dans le nord de l’Afrique. Plus tard le marquis de Morès, parti rencontrer les tribus arabes dans la poursuite de sa chimère : unir les peuples l’Afrique du Nord avec les chrétiens français pour éliminer le judaïsme y fit allusion dans ses rares lettres. Zakhum était-il un caravanier touareg, un commerçant ? Un Berbère arabisé, un Arabe berbérisé de Figuig ? On retrouve dans ses œuvres les caractéristiques de la littérature berbère, telles que les décrit Henri Basset dans son fameux essai de 1919.

Mais on y retrouve aussi, pour certaines, une mémoire historique qui fait souvent défaut aux Berbères, mais qui ne manque pas aux Arabes. L’auteur égratigne un peu les prédicateurs musulmans, en montrant à l’occasion une connaissance certaine du Coran, très supérieure à celle du commun. Un lettré, alors ? Sans doute. Zakhum sait conclure ses contes, leur donnant parfois une portée morale que la littérature berbère laisse souvent deviner. Le nom de Zakhum lui-même n’est pas anodin. L’auteur a cette hardiesse : celle de se référer à l’Arbre de Zakhum qui pousse en Enfer et dont les fruits empoisonnés sont des têtes de pécheurs condamnés. Il ose parler de magie, il évoque l’homosexualité.

Zakhum est-il l’érudit qui a su donner à la littérature amazighe une dimension qui lui manquait ? A-t-il voyagé et lu des auteurs européens ? Y a-t-il pluralité d’auteurs ? Les allusions à certains phénomènes, comme la piraterie, à des faits comme les expéditions espagnoles ou portugaises et les allusions à la guerre contre le royaume Songhaï nous interdisent de l’imaginer antérieur au début du XVIIe siècle. Zakhum serait-il un Andalou, échappé de la Guerre des Alpujarras et réfugié dans le Maghreb ? Une sorte de testament moral, trouvé au milieu du journal d’un marchand d’olives nous éclaire, en supposant son authenticité, quelque peu sur lui-même et sur le regard tantôt tendre, souvent amusé, toujours ironique qu’il portait sur le monde.

Dans le Bayan al Zitouni (le Livre des Olives), Moussa El Fayed, cultivateur et marchand d’olives, ne nous laisse rien ignorer de ses cultures, de ses déboires de paysan, des soins qu’il porte à ses vergers, des quantités de ses récoltes selon les variétés, ni de ses bonnes et mauvaises affaires. Ce journal pourrait seulement nous renseigner sur les méthodes agricoles et commerciales du Maghreb au début du XVIIe siècle, s’il ne se trouvait au milieu un feuillet rédigé d’une écriture différente, usant de graphèmes de type andalou. Moussa nous raconte qu’il a rencontré, au fond d’une oasis, un vieil homme près de la mort, dont il a assisté les derniers jours, lui permettant notamment d’écrire le texte qui suit, pas un testament à proprement parler, peut-être une sorte de confession ?

« Pour autant que je sois sûr de ma date de naissance, je suis entré dans la cinquantième année de la vie qu’Allah, le Bienveillant et le Bienfaisant, a jugé bon de m’accorder. Toujours est-il que je suis vieux, mes cheveux sont blancs et j’ai perdu presque toutes mes dents. Celles qui restent me font mal et je ne peux consommer que la bouillie de mil et l’eau tiède que la charité des uns, qu’Allah les protège, et la bonté des autres, que le Paradis leur soit ouvert, mettent dans mon écuelle.
Je comprends que je vais bientôt mourir, le bout de mes pieds a noirci, et la douleur est souvent insupportable. La gangrène monte, et je sais pour avoir voyagé et rencontré bien des hommes instruits qu’elle dévorera mes jambes et que rien ne l’arrêtera, sauf ma mort.

J’ignore si j’ai eu des enfants, je me retrouve seul et j’avoue que cela me convient. Jamais je n’ai rêvé de fonder de lignée ; j’ai trop voyagé, vu trop de guerres, de conflits, trop constaté la faiblesse et la versatilité des hommes et des femmes pour souhaiter qu’une descendance me survive. Cela ne signifie pas que je n’ai pas aimé. Quand je réfléchis à ce qu’a été ma vie, aussi longue qu’elle paraisse, je crois pouvoir la résumer en une phrase : j’ai embelli la vérité.

Dans tout ce que j’ai pu faire, en vendant des dromadaires ou des paniers de figues, en cultivant parfois la terre des autres pour quelques dinars à l’année, en enseignant la langue du Prophète, que la Bénédiction soit sur lui, à des enfants têtus, je trouvais la réalité si triste et ennuyeuse que je me suis surpris plus d’une fois à l’améliorer. On m’en a voulu souvent, du méhari qui boitait, alors que l’acheteur rêvait de remporter une course avec, des olives rances dont j’expliquai le goût par les qualités curatives. Ainsi on m’a vite appelé le menteur. J’ai bien aimé ce surnom, et je me présentais ainsi : voici le menteur !
J’avais un talent : celui de raconter des histoires. J’ai donc conté des fables, des histoires aux enfants et aux femmes. Les hommes s’éloignaient quand je commençais, je les ai détestés pour cette raison. J’ai découvert que les femmes aimaient les conteurs, je les ai aimées pour ça. J’en ai ainsi connu quelques-unes, leur permettant de s’évader de leur ennuyeux mariage. Des enfants en sont peut-être nés, ils ne seront jamais les miens. J’ai pu gagner un peu ma vie ainsi, et être payé pour mes inventions au lieu de risquer le bâton, le fouet ou la prison. Combien le mensonge a-t-il sauvé de situations, de vies ? Combien de fois a-t-il sauvé l’ordre du monde, qui est plus important que tout, et sauvé de royaumes ?

Ce n’est pas Satan qui a créé le mensonge. Je crois que Dieu, Créateur de toutes choses, a voulu qu’il existe et laissé l’Homme libre de s’en servir. J’ai donc servi la cause de l’affabulation, dont j’affirme l’utilité et la noblesse. La vérité rend malheureux, elle désespère, ronge les cœurs. Dites à un amoureux déçu qu’il va retrouver l’amour de sa vie, et son sourire revient, ses larmes se tarissent, dites à un soldat agonisant que son armée a remporté la bataille, et il mourra satisfait, dites à un malade que la guérison est proche alors que l’ange de la mort lui caresse déjà les cheveux et il se sentira mieux. Combien de femmes croient que leur mari les aime encore, combien de maris croient leurs épouses fidèles ? Pour vivre dans la vérité, il nous faut des esprits austères, des esprits d’hommes secs. Le mensonge nous permet de revenir à l’insouciance de l’enfance, à l’oubli de la veille, à l’inconscience du lendemain, au jeu. Le mensonge est un jeu, d’une certaine façon, une forme de triche dans une partie d’échecs trop rude que nous perdrons de toute manière.
Ainsi, j’ai vécu chaque jour pleinement. Le mensonge a ses exigences : il nécessite de la mémoire, et le talent de brouiller les esprits. Le menteur doit avoir une bonne tête, pour se souvenir de ce qu’il a dit et à qui. Rien de tel pour stimuler l’ingéniosité que l’apprentissage du mensonge. Les mendiants mentent pour avoir du pain ou un peu de monnaie, les malades mentent à leurs médecins et les médecins à leurs malades, les émirs mentent à leur peuple pour que celui-ci les respecte. Les Imams ignorent le Saint Coran qu’ils enseignent, mais personne ne s’en rend compte .

Ma vie n’a en rien été originale, cela ne me rend pas malheureux. Elle se termine dans la maladie et la douleur, mais je le savais à l’avance. On m’enterrera dans une dune, loin tout. Mon vrai nom n’a pas d’importance, on ne me connait plus que sous celui qu’on m’a donné jadis en me promettant l’Enfer : Zakhum, dit le Menteur.

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