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Le temps n’oubliera rien

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Jipe GIRAULT

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Finaliste
Sélection Jury

Je vais vous raconter des histoires qui résonnent d’un présent aux horreurs d’antan.
Il pleut du gris sur Romain. Il prie afin qu’on épargne le pauvre lapin qui grignote les herbes au creux de sa main. Cela lui pince le bout des doigts. L’enfant serre les dents.
Cela n’est rien à côté du sort qu’ici on réserve aux lapins.

Maintenant, recroquevillé au fond du clapier, sait-il qu’il finira pendu par les pattes arrière? Que le sang giclera par le trou de son œil arraché? Qu’il tachera de rouge le blanc immaculé de la bassine. Puis, sous le regard indifférent de ses compagnons d’infortune, trop occupés à se remplir le ventre, qu’on le pèlera comme une banane.
Les chiens nettoieront la bassine à grands coups de langues.
Non le lapin ne sait rien. Un lapin, ça ne pense pas, ça se mange et puis c’est tout.

Romain ouvre la porte, mais l’animal ne bouge pas. Alors, il le dépose sur le sol et l’encourage à fuir.

Allez Pimpin sauve toi, cours!...

Le lapin hésite, tente un saut maladroit, en reste tout étourdi. Sa nouvelle cage lui paraît si grande. Romain le pousse doucement du bout du pied.

Allez, avance...

C’est alors qu’un violent coup de pied dans son dos le propulse au sol face au lapin hagard.
Romain suffoque. Le pied de son oncle lui écrase le dos. La brute qui chaque nuit lui déchire le ventre hurle:

Rentre immédiatement ou je te tue!

Romain n’a pas demandé son reste.

Le Dédé n’est pas vraiment son oncle, juste le fils adoptif de la grand-mère de Romain.
Trois ans auparavant, les parents de Romain avaient eu la mauvaise idée de s’encastrer sous un camion. Ils y ont perdu la vie.
Romain, sept ans et orphelin quitta la Butte aux Cailles pour aller vivre chez sa grand-mère. Il grandit en Puisaye, région austère et secrète. Là où corne encore le boulanger quand il vient livrer le pain.
L’agneau ne put rien contre le loup.

Le tonton était un rustre qui vivait aux crochets des autres. Il décidait de la pluie et du beau temps. Buvait comme un trou. Se comportait comme un mufle, violait les enfants et, accessoirement, faisait la fête aux lapins. Sa présence permettait à la grand-mère handicapée de rester vivre dans ses murs.
Le soir du lapinou, Romain a ravalé ses larmes. Il a dû manger les pattes arrière de la bête suicidaire.

C’était le temps mauvais de l’enfance humiliée. Un temps aux mains sales qui étrangle les couleurs, étouffe l’espoir et souille la chair. Romain a grandi sans avoir été élevé. Les blessures tatouées au fond de son corps l’ont privé de repères.
Dès qu’il a pu, Romain s’est enfui.

Âgé d’à peine dix-huit ans, comme atteint de cécité, le faux-dur a foncé pour mieux se perdre.
Le soleil n’entrait plus dans sa tête. Romain fréquentait des petites frappes qui, comme lui, inventaient des histoires. Des écrans derrière lesquels se cacher.
Leur réalité campait au milieu des rats, sous le pont d’Austerlitz. Oubliée du reste du monde. Leur territoire grand comme un confetti ne les protégeait que de la pluie. Régulièrement, ils en étaient chassés. Régulièrement, ils y revenaient. En marge de la société, ce petit monde dormait le jour, sortait la nuit et buvait pour oublier d’exister.

Un jour, Romain quitta ses amis. Il marchanda son corps. Des femmes vieilles, riches et généreuses s’offrirent ses services. Son oncle lui s’était servi, sans imaginer qu’un jour il aurait à le payer. La vengeance de Romain n’allait pas tarder.

Quand il revint au pays, dix années s’étaient écoulées. La jolie bouille ronde de Romain n’avait pas résisté au saccage. Seul subsistait de son enfance la tristesse qui toujours balaya la maudite campagne. Dégingandé, un peu raide il cherchait... un coin de noir, un trait de brouillard, une paroi humide, un silence sournois... Il allait au-devant de son passé mais rien. Rien. Il ne reconnaissait rien. Ce jour-là : pas un nuage dans le ciel, des murs brûlants de soleil, des roses sauvages qui colonisaient ses souvenirs. Où était passé le prédateur ? Sa grand-mère ?
La porte céda sans effort. Derrière, tapis dans l’ombre, guettaient les fantômes d’autrefois. La toile cirée sans le carafon, l’écran sans le barnum des jeux télévisés, le fauteuil défoncé sans la grand-mère... Des années ensevelies sous une épaisse couche de poussière. Romain interrogeait un silence qui n’allait pas tarder à lui répondre.

Gendarmerie nationale, sortez les mains en l’air. Première sommation !

Romain connaissait trop bien ce langage. Il s’exécuta.
Deux heures plus tard, après avoir décliné son identité, on lui résuma l’épisode auquel l’avait soustrait sa fugue.
Un an après son départ, le Dédé était passé de vie à trépas.
Cocasses se révélèrent les circonstances de sa mort. Le capitaine perspicace, ayant noté le peu d’affection du déserteur envers son tonton, risqua une amusante et très personnelle version du drame.

Lors d’une partie de chasse entre copains de même tonneau, après un casse-croûte à base de vin, la beuverie a mal tourné. Voilà les acolytes bien avinés, en route pour la chasse aux lapins. Dans l’état où se trouvait le père Michaud, n’importe quel lapin aurait eu la vie sauve, mais pensez, un lapin gros comme un sanglier ! Celui-là, le Michaud ne l’a pas raté.

Son collègue pouffa... le capitaine hésita à poursuivre mais, devant la mine contrite de Romain, il se ravisa et redevint professionnel.

Ça, ce fut la version bredouillée par Michaud sous l’emprise de l’alcool. Quatre grammes quand même !... À jeun, l’animal compléta sa déclaration par « au moins ma fille aura la paix ». Allez savoir la vérité... onze ans la gamine, pensez...

Romain sentit vaciller les certitudes du gradé. Le capitaine s’en rendit compte. Il se reprit immédiatement.

En tous cas, on ne se fait pas justice soit même ! Michaud a été condamné.

Et ma grand-mère ?

La pauvre madame Salbron s’est laissé mourir trois mois après son admission en maison de retraite. Mais prenez un rendez-vous avec maître Gélance, le notaire... lui vous en dira plus que moi.

Romain, abasourdi, savait tout. Du moins, il le croyait. Il décida de se rendre, en priorité, sur la tombe du prédateur, afin de s’y soulager. Aussi, il fit un bouquet des roses sauvages du jardin pour fleurir celle de sa grand-mère.

La nuit tombait. Allongé sur le lit de sa grand-mère, pourtant bien plus accueillant que le bitume parisien, il n’avait ni faim ni sommeil.
Il pensa aux lapins de son enfance, à son tortionnaire, à sa mort qui fut sans doute bien trop douce.
La vie jouait une partition avec laquelle jamais il n’entrait en résonance. Il se situait toujours à contretemps.

Plus tard, alors qu’il patientait dans la salle d’attente du notaire, il ressentit sa présence en ces lieux totalement incongrue. Un va-nu-pieds chez les nantis.
Très vieille France, Maître Gélance, le dévisagea avec condescendance.
Romain ressortit de l’étude sans avoir bien perçu qu’il mettait désormais les pieds dans une autre vie. L’argent ne panserait pas ses blessures, mais il était riche.
Il récupérait : l’assurance-vie de ses parents bloquée jusqu’à sa majorité, l’assurance Dommages corporels, les loyers de l’appartement de la Butte aux Cailles gelés chez un administrateur de biens, ledit appartement, le bas de laine de sa grand-mère ainsi que sa maudite maison.

Assis sur la margelle de briques rouges, au milieu des roses, des ronces et des orties, les yeux mi-clos, il revit son père lui tendre les bras pour l’encourager à sauter. La hauteur du muret lui sembla aujourd’hui ridicule. Il aperçut sa mère à la fenêtre de l’appartement de la Butte aux Cailles. Elle lui envoyait des baisers, chaque fois qu’il revenait de chez le boulanger. Le pain chaud lui brûlait les doigts, mais comme il était fier ! Tout s’était arrêté là. Il n’y aura pas eu de suite. En tous cas, pas de celles qui s’annoncent quand on reçoit la tendresse d’un baiser pour le simple fait de rentrer...
Il avait honte de ce qu’il avait fait de leur amour.
Il sentait grossir une boule dans sa gorge, toujours la même quand il pensait à eux.

Sa grand-mère avait fait de son mieux, sans savoir que le diable sévissait sous son toit.
Pourquoi n’avait-il rien dit ? Pourquoi avait-il pensé que tout arrivait par sa faute ?
Comment ce con de Michaud avait-il pu confondre une brute épaisse avec un lapin ? Le privant ainsi d’offrir au tonton le sort qu’il réservait aux lapins.
Et cette maison qui lui appartenait maintenant. Qu’en faire ? Sûr qu’elle aurait pu être belle perchée au bout du pré, en surplomb du canal. Inondée d’un soleil qu’il ne lui connaissait pas. Un soleil qu’il n’avait pas pu voir parce qu’une bête infâme lui pourrissait la vie.
Il s’était accroché à d’autres épaves. Pour oublier. Pour se réchauffer. Pour appartenir au groupe. Pour anesthésier ses neurones...

La lecture des livres dérobés chez les bouquinistes l’avait sauvé du naufrage. Colette surtout l’avait réconcilié avec son pays d’adoption. Cependant, une tache persistante obscurcissait le paysage. Il s’octroyait le droit de l’effacer. Pour cesser de fuir son passé.
Pourquoi fallut-il qu’il arrive trop tard ? Il s’en voulait.
Le lapin expédié en enfer, la maison en symbolisait la porte.
Il devait la vendre.

Romain œuvra à la rendre plus présentable. Mais la remise en état programmée à minima s’éternisa car un destin, bien décidé à tout retricoter, imposa des prolongations.

Anna s’ennuyait. Elle aidait à la boulangerie du village pendant ses vacances. Le couple qui gérait l’affaire comptait plus que ses vrais parents. À l’époque du drame ce sont eux qui s’occupèrent d’elle et de sa jeune sœur Lucie.
Trompeuses apparences ! Derrière le sourire d’Anna Michaud se cachait une enfance dévastée.
Son père buveur invétéré, et chasseur de surcroît, tabassait dur à ses heures. Il frappait sa femme de préférence, mais aussi ses filles, avec un penchant pour Anna. Parce qu’Anna lui tenait tête. Parce qu’elle défendait sa mère. Parce que son père ne lui inspirait que dégoût. Anna vomissait Dédé et la bande de pochards avec lesquels son père se saoulait.

Raymond Michaud voulait apprendre la chasse à sa fille. Idée saugrenue ! Elle aurait été un garçon qu’il l’aurait obligée à boire. Il exigeait d’Anna qu’elle l’accompagne, qu’elle apprenne à tirer. Des faisans, des chevreuils, des sangliers qu’il élevait avec ses collègues pour pouvoir les libérer à l’ouverture de la chasse. Anna se révoltait. Les animaux mangeaient dans leurs mains. Elle ne pouvait supporter qu’on s’arroge le droit de les tuer. Cela lui valait de mémorables tannées. Le papa se défoulait. Anna encaissait les coups. Des coups qu’au moins sa mère et sa sœur ne recevraient pas. Un as du ceinturon le père Michaud!
Une fois la sentence exécutée, le Raymond s’écroulait. Il ronflait comme un sonneur pendant des heures.
Maman carburait aux somnifères. Papa au Sauvignon. Ainsi allait la vie de deux enfants martyrs.

L’accident de chasse mit le village en ébullition, la mère en dépression et le père en prison. Les voisins se mobilisèrent pour qu’en l’absence de leurs parents, Anna et Lucie puissent vivre le mieux possible. Cela se passa à la boulangerie, au milieu des baguettes, des viennoiseries, des sucettes et des sucreries. Chez les Charton, elles goûtèrent, surprises, les délices d’une vie sans supplice.
Les années passèrent. Elles ajoutèrent des rides, des bedaines et des cheveux blancs aux clients. Le temps se montra plus généreux avec les filles Michaud.

La première fois qu’elle vit entrer Romain dans la boutique, Anna pensa à une sorte d’Indiana Jones, fatigué par de longs mois d’errance. Elle se demanda quel chemin d’aventures amazoniennes pouvait l’avoir envoyé se perdre en Puisaye. Elle le vit pousser la porte de la boulangerie sans doute, pensa-t-elle, pour demander sa route...

— Bonjour mademoiselle, je voudrais une baguette s’il vous plaît.

Son timbre de voix sonna harmonieux et grave. La main délicate et fine qui accueillit le pain ne ressemblait en rien aux mains calleuses des hommes de la campagne.
Le regard de Romain s’éclaira à la vue de la tarte aux abricots qui brillait dans la vitrine réfrigérée.

— Vous n’auriez pas s’il vous plaît la même en part individuelle ?
— Elle n’est pas si grosse et vous allez vous régaler... Vous verrez, la patronne est la meilleure pâtissière de la région...

Anna riait devant l’embarras de Romain qui finalement acheta le gâteau.
Elle fut surprise quand, une fois franchi le seuil de la boutique, elle le vit revenir sur ses pas.

— Je ne connais plus personne ici, accepteriez-vous de partager la tarte avec moi ?

C’était gonflé ! Intrigant aussi. Quels gens d’ici, un pareil aventurier pouvait-il bien avoir connu ? Anna, curieuse, eut très envie d’en savoir plus. Elle regarda sa montre. Douze heures trente. La boutique allait fermer...

Chiche! Il y a un banc près du lavoir, attendez-moi là-bas, je vous y rejoindrai d’ici une demi-heure.

Dès lors les retards pris dans la remise en état de la maison furent totalement imputables à la tarte aux abricots.

Les fruits mûris au soleil de l’été deviendraient autant de pâtisseries d’exception. L’été n’y suffirait pas.
Plus jeunes, Anna et Romain s’étaient sûrement croisés dans le bus scolaire, mais ils ne jouaient pas dans la même cour.
Quand Romain s’était enfui, Anna n’avait pas onze ans.
La folie des hommes avait poignardé leur enfance, pourtant un lien d’une douceur insidieuse assiégea leurs cœurs asséchés. Ils se laissèrent enlacer pour gagner ensemble ce qui allait devenir leur prison dorée. Improbable couple. Romain avec la fille du meurtrier de son oncle! Ce même Raymond Michaud, ivrogne notoire, qui lui avait volé sa vengeance.
Anna ne parut pas surprise que le faux oncle ait été un monstre pédophile.

Un terrible secret lui brûlait la langue, mais le moment n’était pas venu.
De son côté, Romain taisait ses histoires d’héritage et ses années d’errance. Il confia à Anna qu’il était venu pour remettre en état la maison de sa grand-mère avant de s’en débarrasser. C’était déjà beaucoup. Il ajouta qu’il retournerait ensuite vivre à Paris. Là où justement Anna entamerait sa dernière année de droit. Romain se surprenait à prier pour que le destin leur offre une nouvelle séquence.

L’un comme l’autre désirait que l’été résiste à l’automne. Un supplément nécessaire pour que tombent les masques!

Les matins se succédaient paresseux et joyeux. Dans la petite cour, enfin dégagée, le lait au chocolat fondu fumait dans des bols ébréchés, aux couleurs de pain brûlé. L’odeur des croissants, déposés par madame Charton sur le pas de leur porte, se mêlait aux senteurs d’herbes coupées de roses sauvages. Le parfum des acacias, parsemé du sucré des fleurs de tilleul se fondait dans une brise légère. D’étonnants papillons virevoltaient dans l’air tout neuf, tandis que des hirondelles un peu folles fendaient bruyamment le ciel.
Romain dévisageait Anna. Anna le dévorait avec des yeux gourmands. Il n’était plus sous les ponts, plus chez sa grand-mère... Il était ailleurs. Il ne rêvait pas. Anna était là. Il lui faisait face. Elle le troublait.

Comme les matins précédents, le chocolat refroidirait et le travail attendrait.
Ce matin encore, ils retourneront se coucher. S’étourdiront de tendresse. Se saouleront de caresses.
Plus tard, allongés sous l’ombre d’un tilleul, apprivoisant sauterelles et coccinelles, ils exploreront ensemble les méandres des chemins qui les ont conduits jusqu’ici.

Et l’été passa trop vite...

Septembre est arrivé, affichant sa cohorte de mines déphasées, comme s’il fallait déjà retourner à la mélancolie.
Romain savait qu’il aurait pu se trouver aujourd’hui en prison, si, dans ses délires éthyliques, le père Michaud ne s’était pas envolé au milieu des petits lapins.
Il estima venu le moment de confier à Anna son pitoyable parcours.
Il lui avoua le meurtre qu’il projetait de commettre afin de laver ses blessures.
Enfin délesté, il serra Anna dans ses bras.
Elle ne vit pas qu’il pleurait.

Le soir tombait. Les herbes jaunies déroulaient un tapis doré qui descendait jusqu’au canal. Elle prit la main de Romain et l’entraîna au bord de l’eau.

— Moi aussi je dois te dire...

En prononçant ces mots, sa voix se brisa.

Le soleil disparaissait derrière la haie de peupliers. La lumière tombante les habillait d’une séduisante toison orange et jaune. Elle s’appliquait à grignoter les branches sombres. Furieux, les corbeaux, regroupés à la cime des arbres, croassaient pour faire sinistres. Les hirondelles avaient déserté le ciel en même temps que l’azur de l’été. La terre crachait une brume traînante. Un bon feu dans la cheminée aurait tout à l’heure raison de la fraîcheur du crépuscule.

Ce qu’Anna avait à dire demandait du temps. Ils s’assirent tous les deux dans l’herbe mouillée. Des canards, pressés de rentrer, filaient sur le canal. Leur sillage dessina de longs fils argentés à la surface de l’onde apaisée. Peu à peu, le silence enveloppa la campagne d’un manteau de tristesse.

— Voilà, j’aimerais... parce que c’est très difficile... que tu m’écoutes sans m’interrompre... Tu feras ensuite ce que bon te semble. N’oublie jamais surtout que je t’ai aimé comme une dingue... parce que je suis une dingue !... Tu vas comprendre...
Ma mère, Lucie et moi on s’est reçu des raclées à n’en plus finir. Tout le monde savait mais personne n’a jamais rien dit. La mort de ton oncle a tout fait basculer.
La veille, du drame il s’est passé quelque chose de terrible ! Ton oncle m’a coincée dans le bois...Le salaud puait la vinasse, c’était horrible ! Je me suis débattue... il n’est pas arrivé à ses fins. Il m’a frappée. Les marques sur mon corps se sont ajoutées aux autres.
J’ai tout raconté à ma mère. Elle a exigé que mon père aille porter plainte. Sa réaction fut d’une violence inouïe. Tu penses ! Son connard de Dédé ne pouvait pas avoir fait ça, donc je mentais. Il m’a tabassée comme jamais, puis ma mère, puis à nouveau moi... il a recommencé jusqu’à m’extorquer ce qu’il attendait. Ma sœur terrifiée hurlait. Les coups ont cessé quand ma mère et moi, avons juré de ne jamais parler de ça à quiconque.
Toute la nuit on a pleuré.
Le lendemain ton oncle et mon père sont partis à la chasse.
Comme d’habitude, ils sont d’abord passés par la cave. Lorsqu’ils en sont ressortis, fusil cassé sur l’épaule, ils n’ont même pas pensé à détacher le chien qui pleurait de les voir partir sans lui. Ils titubaient et riaient comme des cons. J’avais mal. Je les ai suivis sans me montrer. Ceci dit, même si j’étais passée devant eux, ils ne m’auraient pas vue tellement ils avaient bu.
Ton oncle s’est installé le premier à la lisière du bois. Il faisait les cent pas... Je me demande même s’il ne cherchait pas le chien. Mon père, en retrait, s’est posté dans le bois. Sans doute épuisé par sa nuit agitée et l’alcool ingurgité, il s’écroula le cul dans les ronces. Ton oncle, encore debout, n’allait pas tarder à en faire autant.
Je me suis rapprochée de mon père. Il ronflait. J’ai pris son fusil. Je n’avais pas peur. J’ai fait quelques pas dans le bois, jusqu’à bien avoir ton oncle en ligne de mire. J’ai tiré. Il s’est écroulé.
Je suis retournée vers mon père. Il comatait. Alors j’ai reposé l’arme auprès de lui et je suis rentrée.
Les gendarmes sont venus chez nous, expliquer pourquoi mon père ne rentrerait pas ce soir-là.
Tu connais la suite... J’avais onze ans. Je n’ai rien regretté. J’ai débarrassé la terre de deux monstres. Pour ma sœur, pour ma mère, pour moi et tous les autres.
De toute façon, mon père n’a jamais été un père...
Après avoir purgé sa peine, il a disparu, et maintenant ma mère dort chez les fous.
Voilà, c’est tout !

Romain cessa de ramasser les cailloux qu’il jetait machinalement dans le canal.
Il demeura sidéré.

Il pensa aux paroles du père Michaud. Celles que lui avait rapportées le capitaine de gendarmerie « au moins ma fille aura la paix » . Le capitaine avait ajouté « quand même,on ne se fait pas justice soi-même ».

Une petite voix intérieure lui murmura: « Mais alors... Et si le père Michaud s’était laissé accuser pour épargner sa fille ?... Mais non... non, non et non ! Impossible ! »

PRIX

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Gabriel · il y a
Toujours un plaisir de vous lire. Bravo !
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Jipe GIRAULT · il y a
Merci pour vos retours positifs
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Felix Culpa · il y a
Mes 5 voix pour votre récit ! Bonne finale Jipe ! Je vous invite dans une autre galaxie !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-legende-des-etoiles

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Chateaubriante · il y a
+++++ bien méritées
Marie Christine

«éphémère» en finale poèmes

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Jipe GIRAULT · il y a
Merci, je suis allé lire votre poème et j'ai voté.
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Françoise Soupiron · il y a
Histoire bien construire, beau style, la fin nous réconcilie avec l'espoir d'une vie meilleure ! Bravo
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Jipe GIRAULT · il y a
Merci Françoise
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Joan · il y a
On espère que ces deux-là, Romain et Anna, vont être enfin gâtés par la vie. Très belle plume et histoire bien développée.
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Jipe GIRAULT · il y a
Merci Joan
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Fanfan · il y a
TB , bravo
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Jipe GIRAULT · il y a
Merci pour ton soutien.
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Fred Panassac · il y a
Deux destins parallèles, mais qui vont se croiser et se rejoindre, et des rebondissements jusqu'à la fin. Histoire très émouvante et si bien menée ! Et très bien écrite, beaucoup de style, bravo et très bon choix du jury, j'ai lu sans voir le temps passer.
Pour la fin : et si même les pires salauds avaient de beaux gestes ? On peut y croire.
Mes voix *****

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Jipe GIRAULT · il y a
Merci Fred. Venant de vous dont j'admire profondément l'écriture cela me touche.
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Fred Panassac · il y a
Vous êtes très aimable, merci !
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Virgo34 · il y a
Un récit bien écrit et plein d'émotion.
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Jipe GIRAULT · il y a
Merci beaucoup
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Jipe GIRAULT · il y a
Merci beaucoup Virgo
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Kiwi · il y a
Un bon moment de lecture.
Merci Jipe.

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Jipe GIRAULT · il y a
Merci Kiwi
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
J'ai beaucoup apprécié les incontestables qualités de ce texte! *****
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Jipe GIRAULT · il y a
Un grand merci Marie

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